Pourquoi le morbide nous fascine-t-il ?

Le morbide, les tueurs en série, les crimes inexpliqués, les accidents graves... Il est facile de se laisser fasciner par ces histoires terribles. Mais pourquoi donc ?

Pourquoi le morbide nous fascine-t-il ?

Vous avez peut-être regardé la fabuleuse troisième saison d’American Horror Story, et vous avez peut-être ensuite lu l’article de Jack Parker sur la terrifiante Madame LaLaurie. Ensuite, vous avez peut-être farfouillé le Web pour en savoir plus et frémir en lisant quelques horreurs supplémentaires.

Vous avez peut-être aussi déjà cliqué sur des images ou vidéos sordides liées à des faits divers violents, vous avez peut-être envisagé de faire du « tourisme de l’horreur ».

En bref, la question de la semaine, tout droit tirée des esprits de nos Jack Parker et Mymy, sera la suivante : pourquoi certain-e-s d’entre nous ne résistent pas à regarder de plus près un accident de voiture ou un truc un peu sordide ? Pourquoi avons-nous envie de voir, alors même que nous n’avons pas vraiment envie de voir ? Pourquoi peut-on être fasciné par le morbide ? Pourquoi « consommons-nous » de l’horrible ?

Les sciences humaines et sociales apportent plusieurs éléments de réponse à cette flopée de questionnements – on fait le tour ensemble ?

Une réponse des neurosciences

Dans son ouvrage 150 petites expérience de psychologie des médias, Sébastien Bohler indique que, face à un fait divers sordide, nous éprouvons à la fois une souffrance et un plaisir.

Les psychologues Aharon, Becerra, Chabris et Borsook (2006), pour analyser le phénomène, ont mis au point l’expérience suivante : tout d’abord, les chercheurs-es infligent de légères brûlures à des volontaires (qui, bien entendu, étaient tout à fait libres d’arrêter l’expérience à tout moment), puis mesurent leur activité cérébrale grâce à un scanner.

L’équipe menée par David Borsook constate deux choses :

  • Les zones cérébrales liées à la sensation douloureuses sont activées (tu me dis, NARMOL, la brûlure brûle)…
  • …mais une zone liée au plaisir, « le noyau accumbens », est également activée.

Hein, quoi ?! Pour les chercheurs-es, le plaisir et la douleur fonctionneraient à la manière d’un continuum : le « circuit du plaisir » serait le 1er à s’activer, et les zones percevant la douleur s’activeraient ensuite – autrement dit, il ne serait pas possible de séparer les deux.

Finalement, lorsque nous voyons ou lisons un truc un peu glauque et hardcore, nous éprouverions un sentiment ambigu… Nous compatirions avec la souffrance des victimes (activation du circuit de la douleur) et nous ressentirions un plaisir sous-jacent (activation du circuit du plaisir).

Mon malheur n’est pas ton malheur, et ça, ça fait zizir

Si j’observe le malheur de quelqu’un d’autre, c’est que ce n’est pas mon malheur à moi… et que je ressens du plaisir, ou en tout cas un soulagement, à comprendre que je suis dans une situation privilégiée (en d’autres termes, je suis par exemple bien contente de ne pas avoir été égorgée-démembrée-mangée, que Mme LaLaurie ne m’ait pas flanqué une tête de taureau sur la tronche et autres joyeusetés).

Regarder cet accident de voiture nous rappelle la chance que nous avons de ne pas être à la place des victimes, ce qui pourrait faire office de mécanisme pour conjurer nos angoisses. Nous sommes pour l’heure à l’abri de cet accident-là, et c’est rassurant… En fin de compte, la curiosité morbide permettrait d’aller à la recherche d’une émotion, la peur, en ayant conscience que notre vie à nous n’est pas en jeu.

Eric Wilson, auteur d’un ouvrage dédié à notre attrait pour le macabre (Everyone loves a good train wreck : why we can’t look away), souligne que « notre attrait pour le macabre est, à un certain niveau, un désir d’expérimenter la souffrance de quelqu’un d’autre », le désir d’avoir de l’empathie, de ressentir. Selon l’auteur, notre « compulsion » envers les évènements sinistres pourrait nous aider à contrôler nos peurs et à comprendre ce qui est essentiel à nos vies et ce qui ne l’est pas – selon lui, la curiosité morbide refléterait notre désir de comprendre l’un des mystères les plus profonds de l’existence.

De la même manière, pour le sociologue Luc Boltanski, « avoir sous les yeux la triste preuve de l’extrême fragilité de l’existence rend  soudain exaltant le sentiment d’être (encore) en vie ».

Le sordide comme « lien social »

Le fait divers horrible et sordide serait également catalyseur d’angoisse et nous permettrait de partager avec d’autres nos peurs, de ne pas rester seuls face à l’angoisse.

En allant encore plus loin, le chercheur américain David Schmid (auteur de Natural Born Celebrities: Serial Killers in American Culture, 2005) explique que, dans nos sociétés contemporaines, le tueur en série prend la place du monstre, du loup garou, du vampire dans l’imaginaire collectif. Il devient ainsi la source de danger et d’angoisse de la communauté – par conséquent, il renforce cette communauté en donnant une identité commune : « nous ne sommes pas comme lui ».

Le tueur en série est « l’anormal » et cela nous rassurerait sur notre propre « normalité ». Pour Laurent Muchielli, « les faits divers criminels expriment aussi les peurs sociales » — autrement dit, les histoires lugubres sur lesquelles on choisit de se pencher expriment quelque chose de notre époque, de notre société, de nous, de ce qu’on l’on veut nous montrer.

Parfois, la fascination se transforme en attirance pour les tueurs en série – en psychologie, on appelle cela « l’hybristophilie » (ou le syndrome de Bonnie et Clyde) et là, on quitte l’univers de la « curiosité morbide » pour aller vers le pathologique.

Évidemment, les faits divers lugubres et autres histoires réelles horrifiantes ont probablement d’autres fonctions, d’autres rôles, et répondent sans doute à d’autres désirs. Pour finir, face à la tentation de cliquer sur ces trucs macabres… gardons à l’esprit que « what has been seen cannot be unseen » — une fois que nous avons vu ou lu l’horreur, nous ne pouvons l’oublier.

Pour aller plus loin :

  • The Guardian, sur la curiosité morbide
  • Newswise, à propos de l’ouvrage Everyone loves a good train wreck
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Voici le dernier commentaire en date :

  • Charlie-Culotte
    Charlie-Culotte, Le 1 novembre 2013 à 12h23

    Personnellement les films gores réalistes me dégoûtent plus qu'autre chose, justement parce que c'est réaliste. L'histoire de Mme Lalaurie je l'ai plutôt lu comme un conte horrifique, par exemple. Tant que je n'ai pas d'empathie avec la victime ça m'amuse grandement.
    Je lis aussi parfois des livres sur les serial killers et j'ai suivi assidûment Dexter (que j'appréciais pour son côté "justicier" puisqu'il tue des tueurs), pour autant je ne me crois pas adepte du morbide ou du malsain.

    Montrez-moi une photo de quelqu'un qui a été salement torturé pour le plaisir, et je vous garantis que je vais pleurer comme une madeleine. Racontez-moi l'histoire d'un enfant enlevé et tué, je ne vais pas me pencher en avant et réclamer "encore" avec les yeux avides d'une commère... Conduisez-moi devant un accident, je vais surtout observer comment cela a pu se passer techniquement et ce que font les gens sur place, pas scruter pour savoir s'il y a des blessés, du sang et dans quel état ils sont.

    En fait, je ne sais pas trop quoi penser de cet article. Ça fait réfléchir, en tout cas. La partie "scientifique" était aussi très intéressante.

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