Mon papa à moi est un gangster

Nouveau témoignage pour la Fête des Pères. P. a 21 ans, elle a souhaité rester anonyme pour la simple et bonne raison que son père est un gangsteeeer.

Mon papa à moi est un gangster

Petite vidéo à lancer en même temps que la lecture.

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Quand j’entendais cette chanson quand j’étais gamine, je chantais en coeur avec fierté, parce que mon papa à moi était réellement un gangster. J’ai passé la majorité de ma vie à me vanter des méfaits de mon père, à y voir une réussite, une forme de supériorité – et je supporte encore très mal qu’on émette un avis négatif sur la chose (surtout parce qu’il s’agit de mon père, et que j’ai horreur qu’on se permette de dire quoique ce soit de négatif à son sujet, ce privilège m’est réservé). Si ma mère m’a élevée avec des notions fondamentales telles que le respect d’autrui et de sa liberté, l’empathie, la générosité, l’amour, le don de soi, et toutes ces jolies petites choses qui auraient pu faire de moi la prochaine Mère Teresa, mon père lui, est venu foutre sa merde. Et le pire dans tout ça, c’est que toutes les valeurs, tous les principes qu’il m’a inculqués, étaient censés me rendre service – tout ce qu’il a fait, il l’a fait avec les meilleures intentions du monde.

Quand j’étais petite, mon père s’asseyait sur le bord de mon lit et me lisait du Baudelaire, Flaubert, Montaigne, Diderot, Verlaine et compagnie. Et quand ça ne suffisait pas à m’aider à trouver le sommeil, il me parlait de sa jeunesse. Ses premiers braquages, à quel point il aurait aimé devenir expert en ouverture de coffre-fort, ses courses sur les toits de Venise, pourchassé par les flics, les cocktails molotov balancés dans les camions de CRS, les flics qui courent avec le feu au cul. Puis, inlassablement, je posais les mêmes questions : Papa, raconte moi encore comment c’était l’isolement ! Et les mecs qui étaient avec toi dans la cour, ils avaient fait quoi à la p’tite vieille déjà ? Le manche à balais et les barbelés c’est ça ? Tu les as frappés ?

Plus je grandissais, plus j’avais droit aux détails croustillants. Plus il m’apprenait à désobéir, à me défendre, à tuer en cas de panique. A me taire surtout – ça, j’ai jamais vraiment réussi à le faire, la preuve. Mon père, c’était le genre dandy-gangster. Très coquet, il ne supportait pas d’avoir un mauvais pli sur son pantalon, toujours apprêté, droit comme un i du haut de ses 1m98, un physique à la Jim Morrison (ses premiers mots quand il m’a tenue dans ses bras à la maternité furent des paroles d’une chanson des Doors) – mon père hypnotise tout le monde sur son passage. Il avait toujours une horde de femmes à ses pieds – et comme il a toujours refusé de travailler “légalement”, ça l’arrangeait bien, elles étaient prêtes à le nourrir à la main si il fallait – et les hommes buvaient ses paroles aux comptoirs des bars. Et quand je suis arrivée, je n’ai fait que décupler son capital charme. J’étais le rêve de mon père, l’héritière, la princesse, la seule personne qu’il ait vraiment réussi à aimer dans sa vie. De mon père, j’ai hérité d’un ego monstrueusement surdéveloppé, une excroissance aux allures de Mr. Hyde, qui cause bien du tort à mon Dr. Jekyll.

Mais je suis fille de gangster, un gangster érudit qui a passé sa vie entre la drogue et les livres, et qui n’a pas passé une journée sobre depuis ses onze ans. Depuis qu’il est tombé malade, il s’en tient à l’alcool, au shit et à la métadone. Un gangster bien diminué, qui vient de sortir d’un gros pépin de santé. Et malgré toutes les tares que collectionne mon père, malgré le fait qu’il ait été diagnostiqué “sociopathe” à de nombreuses reprises, j’ai toujours énormément d’amour pour lui. Je ne l’échangerais pour rien au monde, parce que je sais qu’il m’aime profondément, et c’est bien réciproque. Il m’a toujours protégée comme il a pu, il n’a jamais hésité à risquer sa vie pour moi, et je sais qu’il veillera sur moi jusqu’à son dernier souffle.

Et même maintenant que j’ai 21 ans, il vient toujours s’asseoir au bord de mon lit quand je retrouve ma chambre chez lui, et il me raconte ses aventures. Et quand ça ne suffit plus, il me parle des crimes des autres. Les tueurs en série, les tueurs à gages, tout y passe, il n’oublie jamais les détails – et mon petit cerveau dérangé s’endort paisiblement à la fin de chacune de ses histoires.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Alexia Poppy
    Alexia Poppy, Le 6 avril 2013 à 1h17

    Tu devrais écrire un livre afin de mieux répondre aux interrogations de toutes ces Madz.
    Tu as une très jolie plume, et le sujet est très intéressant.

    Si un jour, tu le fais ce bouquin, fais nous signe, ça m'intéresse !

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