Le métro de 05h27 – Chroniques de l’Intranquillité

Ophélie prend le métro de 05h27, le premier du dimanche matin. Sauf que, grasse mat oblige, les gens qui le peuplent ne sont pas fraîchement réveillés, mais plutôt de retour de soirée...

Le métro de 05h27 – Chroniques de l’Intranquillité

Je me lève tellement tôt le dimanche matin que si on doit mettre l’avenir du monde dans les mains d’une seule personne, il faudra assurément que ce soit dans les miennes : je le mérite bien.

Ce qui est difficile dans le fait de se lever avant l’aube un dimanche, ce n’est pas le retentissement de la sonnerie du réveil, parce qu’en dessous un certain quota d’heures l’éveil est toujours impossible, qu’on ait dormi trente minutes ou trois heures. Ce n’est pas non plus le froid du parquet qui rigidifie tout le corps jusqu’à ce qu’on enfile ses vêtements froissés d’avoir dansé toute la nuit. Ce n’est pas la pensée de tout ces gens, bienheureux dans leurs lits, totalement endormis, qui n’ont absolument pas conscience de mon éveil.

Non ce qui rend les dimanches matin plus insupportables que les lundis matin c’est la perspective de cette collision entre moi, qui ne suis pas très fraîche mais qui a un peu dormi, et les autres, qui rentrent se coucher et portent sur eux le poids des heures, le fond des bouteilles de rouge et les mégots du cendrier.

Je ne sais pas si les frères Bogdanov se sont penchés sur la question, mais ils auraient dû s’en préoccuper au lieu de se toucher le menton, car le dimanche matin provoque une
scission dans l’espace-temps. Alors que pour moi, un nouveau jour commence, les passants que je croise sont encore pleins de leur fureur du samedi soir, ils étirent la nuit dans leurs cris avinés et l’odeur grasse d’un kebab dévoré assis sur le trottoir.

La faune métropolitaine

Je ne voudrais pas être accusée d’entretenir des mythes vulgaires sur la jeunesse alcoolisée et immature, mais il n’y a pas besoin d’envoyer des Marseillais à Miami, des Ch’tis à Mykonos ou de regarder un épisode de Skins pour avoir un aperçu de débauche quotidienne. Il suffit de prendre le premier métro pendant le week-end.

Avant même de m’engouffrer dans la station, un grondement sourd accueille mon entrée. Je me sentirais presque aussi célèbre et désirée que Johnny Hallyday savourant la clameur qui précède son arrivée sur scène, si je n’avais pas aussi peur de la foule en délire qui attend en bas. Souvent ce bruit me décourage, je me dis « Ah non non non, je ne vais pas bosser ce matin », et alors que je composte mon ticket pour me lancer dans l’arène j’ai uniquement envie de faire marche arrière.

C’est un peu comme arriver en retard et seule dans une grosse soirée, on se sent en décalage, tout le monde nous semble un peu stupide, la musique est nulle, le vin trop amer. On se dit tout ça pour ne pas s’avouer qu’on se sent terriblement bête de ne pas être dans le même état d’esprit que l’assemblée. J’ai l’impression d’être un Schtroumpf à lunettes relou qui se met à l’écart, qui est venu alors que personne ne l’avait invité. Mais je tiens bon au milieu de cette galerie vivante de portraits fantasques.

Il y a le mec bourré qui vient te causer : il a la tchatche, il est sympa et je n’ai pas de raison particulière de l’envoyer promener mis à part le célèbre « je ne parle pas aux inconnus »… mais pourtant il faut faire quelque chose. Trop de fermeté me ferait passer pour une orchidoclaste no-fun et il est peu probable qu’il cesse de me raconter sa vie si je lui conseille de parler à ma main. Alors je l’écoute sagement tandis qu’il met ma patience à rude épreuve et lorsqu’il me pose des questions trop personnelles, je m’invente une vie (je vais prendre le train, je pars en vacances, je m’appelle Thérèse, je suis en école de commerce et j’ai trois jambes).

Je croise également souvent le mec sobre qui cherche à faire de moi son alliée comme rempart contre les mecs bourrés : il va s’emporter contre un groupe de jeunes qui rigolent trop fort en criant « HEY Y A DES GENS QUI VONT BOSSER LÀ UN PEU DE RESPECT MERDE », parce qu’il vit terriblement mal le fait d’aller travailler. Il est frustré et décide de péter l’ambiance alors que sa démarche est nécessairement vaine, on est bien souvent 4 à aller travailler pour 40 qui vont se coucher. Les minorités se font toujours avoir, on le sait, faut se résigner.

Afin de réveiller les troupes, une petite scène d’action éclate, c’est le mec bourré qui s’apprête à se bastonner avec d’autres mecs bourrés. Au milieu, il y a encore d’autres types saouls qui s’interposent pour arbitrer l’affaire, personne ne comprend rien et je crois qu’ils préfèrent continuer à gueuler plutôt qu’avouer qu’ils ne savent plus pourquoi ils veulent se battre. Alors pendant que tout le monde gueule on s’ambiance bien.

Je rencontre aussi souvent le mec bourré qui me lance un combat de regards de l’autre côté de la voie. Parfois il fait des mimes, parfois il tente de converser en langue des signes en essayant d’être drôle. Mais le plus souvent il me regarde fixement jusqu’à ce que je baisse les yeux et j’ai terriblement envie de remonter l’escalier, traverser la station et aller de son côté pour lui mettre une claque.

Mais mon préféré (façon de parler : je les hais tous) reste le mec bourré en pleine désobéissance civile : il fume dans la station de métro – parfois même, il fume de l’herbe (le fou !), jette les frites qui accompagnaient son kebab à côté de la poubelle (pour faire régner l’anarchie), s’allonge par terre (afin d’imposer son anticonformisme face à tous ces gens qui restent debout) ; bref, il fait chier le monde, il y aurait du Saez dans son iPod que ça ne m’étonnerait pas.

NB : J’ai dit « le mec » mais tous ces comportements sont également imputables à la gente féminine, personne n’échappe à la transformation des deux grammes d’alcool, même l’adolescent le plus mignon mutera en Gremlins vénère s’il se mouille le gosier de trop de rhum-Coca.

Moi j’avais essayé de mettre en place certaines stratégies : laisser passer le premier métro et prendre le second (mais une nouvelle horde d’invasion zombie suit toujours la première), prétendre être comme eux et rentrer de soirée (mais l’odeur de mon parfum détonait au milieu des senteurs de vinasse), écouter de la musique très fort et fermer les yeux pour les ignorer (mais je ne voyais pas très bien où j’allais).

C’est une expérience particulière, le métro de 05h27, une sorte de train fantôme dans lequel n’importe quoi peut arriver. On sait qu’un monstre va surgir pour nous emmerder à tout instant alors on reste sur nos gardes – ce n’est pas facile tout les matins d’être la Jack Kerouac des transports en commun. J’ai l’impression de m’infiltrer dans le réseau des fins de soirée souterraines où règnent la pègre et les fans de David Guetta, fiers de leur ébriété bruyante, qui n’hésitent pas à en rajouter pour gagner le concours du mec le plus bourré du monde.

S’il y avait une élection pour décerner le titre très convoité de Roi des Cons, elle se déroulerait sûrement dans le métro de 05h27.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • LuzLo
    LuzLo, Le 21 mai 2014 à 1h20

    Je me souviendrais toujours du dimanche ou j'ai pris le premier train entre Aix et Marseille (5h et des brouettes).
    La totalité des passager étaient encore bourrés ou avait pas complétement décuvé!
    J'avais l'air maligne avec mon chat et ma valise au milieu de tout ce beau monde!
    Le plus drôle reste quand même la tête du contrôleur quand il m'a vu, il s'est précipité vers moi s'est empressé de vérifier mon billet et a blablaté toute la durée de trajet x)

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