Marine Le Pen, une femme politique qui fait mauvais genre

Les femmes votent en France depuis 1944. Mais comment votent-elles ? Il semblerait bien que l'électorat féminin soit une des clefs du succès actuel du Front National.

Marine Le Pen, une femme politique qui fait mauvais genre
Flash actu du 24 juin 2014 : les députés européens avait jusqu’au lundi 23 juin à minuit pour déposer leur liste au parlement européen en vu de constituer un groupe parlementaire. Un minimum de 25 députés représentant 7 pays différents étaient requis.

Or, comme le souligne cet article du Monde, le FN et son allié néerlandais Geert Wilders du « parti de la liberté » ne sont pas parvenu à former les alliances nécessaires. Pour mieux comprendre les enjeux de cette situation et à quoi sert le Parlement Européen, cliquez pour consulter l’article très complet de Marie.Charlotte !

C’était un fait en sociologie bien connu : les femmes ne votent pas extrême, encore moins extrême droite. L’électorat du FN est principalement masculin. Mais on n’arrive pas à des scores de 26% comme lors de ces dernières élections européennes avec uniquement des électeurs.

Il y a, désormais, un vivier conséquent d’électrices disposée à voter FN : 45% des adhérents FN sont des adhérentes. Comprendre le phénomène, c’est aussi comprendre comment l’endiguer.

Marine Le Pen est-elle féministe ?

A priori, la question fait hurler. Marine Le Pen est-elle féministe ? Il s’agit après tout d’une femme arrivée au pouvoir et prétendant aux plus hautes responsabilités politiques.

Lors du forum Elle à Science Po durant la campagne de 2012, comme le souligne le blog Les martiennes, elle cite Simone Veil, à l’origine de la loi autorisant l’accès à l’avortement, et même Olympe de Gouges, l’auteure au XVIIIème de la Déclaration des Droits de la femme.

Marine Le Pen harcelée par une fan (presque)

Mais les associations traditionnelles de défense des droits des femmes refusent obstinément toute collaboration :

« Le projet politique de Marine Le Pen est d’amputer toujours plus les femmes de leurs droits, aussi bien ceux qu’elles ont conquis que ceux qui restent à conquérir. » — Égalité maintenant, 2012, campagne d’Osez le Féminisme

Parce qu’elles ne sont pas gentilles ? Parce qu’elles refusent l’aide d’une bonne âme dévouée à la cause ? Non, bien sûr que non.

En réalité, il faut décoder le double langage de Marine Le Pen concernant le rapport qu’elle entretient avec son propre genre : elle joue à la fois sur le registre de la « féminité classique » (mère de famille) et sur l’image « viriliste » léguée par son père (femme de pouvoir et d’action, divorcée).

Prenons par exemple ses débuts, en 2002, lorsque lancée par le succès de Papa aux élections présidentielles, Marine Le Pen fait son baptême médiatique sur les télévisions.

Elle connaît ensuite son premier grand succès en 2011 au Congrès de Tours en devenant présidente du Front National avec 68% de voix face à Bruno Gollnisch, un vieux de la vieille qui n’en revient toujours pas de s’être fait souffler la place par une blonde et qui se plaint depuis à qui veut bien lui tendre un micro.

Quel est alors le profil que Marine Le Pen met en avant pour créer son personnage médiatique ?

Elle va mobiliser un registre passionnel, affectif, en tant que fille de son père, comme ici dans son discours d’investiture au Front National disponible sur le site officiel du parti  :

« Comme fille, j’ai vu aussi, sous la carapace du chef,  les blessures causées par l’injustice du traitement fait à notre mouvement, à nos militants et donc à lui-même.

Nous avons tous une dette à son égard, la mienne est double puisque Président et père, il a largement contribué à faire de moi, non seulement la militante, mais aussi la femme que je suis. »

On voit bien que Marine Le Pen se place dans une filiation et dans un rapport de dette par rapport à son aîné. Elle ne revendique pas tant son ambition et ses capacités personnelles qu’un héritage.

D’ailleurs le reste de son discours n’emploie presque jamais la première personne. Nous sommes alors bien loin, dans l’alcôve du FN, de l’image de la femme libérée que cette divorcée souhaiterait imposer aux médias généralistes.

Quant à se demander si la politique de Marine Le Pen est féministe, rappelons simplement quelques points forts de son programme :

Marine Le Pen se penche avec tendresse et féminité
sur les problèmes des Françaises

C’est en somme une bonne vieille politique nataliste. Mais pas seulement. Marine Le Pen a également parfaitement conscience que ce sont les femmes qui tiennent souvent les cordons de la bourse des ménages, et surtout qu’elles sont davantage touchées par la précarité : son discours basé sur la défense du pouvoir d’achat trouve ici de précieux arguments.

Ce discours populiste et nataliste sonne presque comme une blague, une auto-caricature. Alors comment parvient-il à garder ses adeptes en rangs groupés, et à convaincre l’électorat féminin ?

Quand être une femme devient un argument politique

On appelle en sociologie un retournement du stigmate un point faible qui devient soudainement l’outil de revendications politiques. Citons en exemple les ouvriers, qui au siècle dernier se sont servis de leur identité ouvrière pour faire la puissance du parti communiste.

Ce qui doit nous alerter, c’est que ce stigmate est dans le cas de Marine Le Pen… le fait d’être une femme ! Il suffit de regarder cette citation tirée de son site :

« Mère de trois jeunes enfants, je veux rendre l’espoir à tous ceux qui souffrent. »

La fragile condition féminine devient un argument politique puissant : elle met en parallèle à la souffrance d’un pays la souffrance qu’elle-même a connue lors d’une enfance compliquée par l’attentat visant son père, parcours personnel résumé par cet article du Nouvel Observateur. Au cliché de l’électeur FN rustre et violent, elle substitue la puissance protectrice de la maternité, la figure de la « mère-courage » :

« J’ai longtemps cherché à échapper à la politique. Tous les malheurs de ma vie ont été liés à la politique. » — Marine Le Pen

Mais Marine Le Pen ne joue pas que sur le tableau du sacrifice à la Patrie. Pierrette Lalanne, sa mère, connue pour avoir voulu emmerder Jean-Marie Le Pen jusque dans les pages de Playboy lors de leur divorce, déclare tout haut ce que beaucoup pensent tout bas : elle est « son père avec des cheveux ». C’est une féminité-virile, moderne !

C’est là que le genre devient flou. Marine Le Pen est une femme épanouie dans son rôle de mère et de fille mais elle reste éloignée de toute représentation mettant en avant une quelconque féminité. De quoi plaire autant aux durs de le vieille école qu’aux nouveaux adhérents plus sensibles.

Un cas concret : la polémique des « fournées » de Jean-Marie Le Pen

Dans une vidéo relayée par le site du Front National, Jean-Marie Le Pen déclare à propos de Yannick Noah et Patrick Bruel : « On en fera une fournée la prochaine fois ». La prochaine fois de quoi ? Yannick Noah étant noir et Patrick Bruel juif, je vous laisse à votre bon souvenir de vos cours d’histoire de 3ème et Terminale…

Fait marquant, Marine Le Pen a aussitôt parlé d’une « faute politique » quoique « interprétée avec malveillance ».

On peut considérer, ou non, que cette « faute politique » arrange Marine Le Pen. En effet, victorieuse aux élections européennes, elle doit désormais transformer l’essai en s’alliant avec d’autres partis d’extrême-droite européens afin de former un groupe parlementaire. Or ces mêmes partis rechignent à s’allier avec un parti à la réputation antisémite, par exemple dans le cas de l’UKIP britannique :

« C’est une question stratégique. Nigel Farage ne veut pas s’allier avec un parti dans un groupe parlementaire. Il n’en a pas besoin. Deuxièmement, il sait que, pour les Anglais, l’image du FN est radicale, extrême. S’allier avec le FN n’est donc pas bon en termes d’image. La rhétorique de Jean-Marie Le Pen, avec le virus Ebola a été reprise par les journaux anglais. Ce n’était pas très bien perçu. » — Interview du journal en ligne 20 Minutes de la spécialiste de la vie politique anglaise Jocelyn Evans

On peut donc considérer que cette déclaration est une casserole supplémentaire pour le FN ou bien qu’elle permet à Marine Le Pen de bien marquer sa différence et d’afficher son refus de l’antisémitisme.

Dans tout les cas les titres des journaux sont révélateurs :

Vous l’avez compris, cet « héritage » commence à peser lourd, car si la filiation revendiquée permet de garder à soi la vieille garde du FN, elle est aussi le jouet des médias qui se lancent alors dans d’hasardeuses analyses de comptoir à grand coup de complexe d’Oedipe et autre « Il faut tuer le père pour exister », surtout dans la presse dite « de droite » :

L’électorat féminin

En face d’elle, Marine Le Pen a un électorat particulier : l’électorat féminin. En majorité plus âgé du fait de son espérance de vie plus longue, traditionnellement plus catholique, il a longtemps eu tendance à voter plus à droite que les hommes :

« Pendant quatre décennies, les femmes et les hommes ont voté en France de manière différente, les premières soutenant plus volontiers la droite. Notamment parce que les deux électorats étaient sociologiquement assez différents. » — Rapport Science Po/CNRS/Cevipof de 2011.

Ces données sont connues de longues dates, elles ne font absolument pas référence à un « éternel féminin » mais plutôt à d’autres facteurs sociologiques comme l’âge, la socialisation, la pratique religieuse qui agissent en symbiose. Ce sont ces critères qui vont définir les particularités de l’électorat féminin pris dans son ensemble à un instant T, tout comme on analyse le « vote des jeunes » ou le « vote des personnes handicapées ».

Or ces données font l’objet d’études et d’estimations politiques dans un objectif électoraliste. C’est par exemple pour ces raisons que le Sénat à majorité Front Populaire en 1936 va retarder, jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, la ratification des lois concernant le droit de vote des femmes :

« Les sénateurs refusent de passer à la discussion des articles par 156 voix contre 134 mettant un coup d’arrêt au processus de reconnaissance de l’égalité politique entre les hommes et les femmes.

Suivent quinze ans d’un « jeu de cache-cache ». Les députés, à chaque législature, adoptent des propositions instituant le suffrage féminin (…). Les sénateurs n’en ont cure et enlisent ou repoussent les propositions des députés. » — Rapport de l’Assemblée Nationale.

Après la Seconde Guerre Mondiale et l’obtention du droit de vote, le profil sociologique des femmes évolue vers plus d’indépendance et de libertés, ce qui va avoir des conséquences politiques importantes :

« Dès 1986, les femmes se sont mises à voter à gauche autant que les hommes, soutenant un peu plus les écologistes et la droite parlementaire mais se montrant beaucoup plus réticentes à épauler le Front National. » — Rapport Cevipof/CNRS/Science po dirigé par Janine Mossuz-Lavau.

Parallèlement, un « sentiment d’incompétence » est ressenti plus fortement par les femmes. C’est le fameux « demandez à mon mari, ça je sais pas ». Ce sentiment d’incompétence peut se traduire par de l’abstention, mais depuis les années 80 elle est égale en proportion à l’abstention masculine :

« Diverses monographies font apparaître que les femmes ne s’abstiennent désormais pas plus que les hommes. » — Janine Mossuz-Lavau, Explication du vote, un bilan des études électorales en France, sous la direction de Daniel Gaxie.

Actuellement, on perçoit le sentiment d’incompétence surtout à travers le sentiment d’illégitimité : prendre la parole en public ou même en famille pour parler de politique reste plus difficile pour une femme que pour un homme.

« L’espace politique se structure toujours, tant dans les pratiques que dans les représentations, autour d’un clivage privé / public qui maintient le caractère masculin réservé de l’activité politique et confère aux femmes le sentiment de leur incompétence et de leur illégitimité à participer à la gestion de la Cité. » — Sylvie Pionchon, Les femmes et et la politique : éléments d’explication d’une sous-représentation.

Toutes ces informations ne sont pas tombées dans l’oreille d’une sourde et la politique de dédiabolisation du FN aura mis beaucoup de soin à gommer l’image « viriliste » du parti.

Les femmes ont constitué une réserve de voix que Marine Le Pen s’est appliquée à mobiliser contre l’abstentionnisme, en profitant notamment de leur sentiment d’incompétence.

Un des véritables tours de passe-passe de Marine Le Pen est donc d’avoir fait passer une politique rétrograde vis-à-vis des femmes, qui ne figurent que dans les pages « famille » du site Web de son parti, pour une politique moderne. C’est par cette astuce qu’elle peut se permettre de « retourner le stigmate de la féminité ». En face, aucune autre femme politique n’affiche les mêmes ambitions et les mêmes résultats.

Marine Le Pen s’envole dans les sondages, soutenue par son papa. 

Marine Le Pen, étendard de la parité ?

Or, il y un risque majeur à laisser à Marine Le Pen cette place trop longtemps laissée vacante. Car elle pourra définir pour des années à venir la place de « la femme » en politique, et les futures candidates ne pourront que se définir par rapport à elle, à son invraisemblable archaïsme moderne.

Puisque pour Marine Le Pen il aura fallu être « fille de », « mère », « victime » pour être victorieuse, les autres femmes politiques se verront d’autant plus reléguées à ces mêmes critères !

C’est déjà en partie le cas. Alors que Marine Le Pen annonce publiquement ne pas être pour la parité, elle apparaît en 2012 dans un sondage LH2/Yahoo! deuxième chez les électeurs de droite au classement des politiques susceptibles de défendre la parité hommes-femmes. Derrière Nicolas Sarkozy.

Suite à la défaite de ce dernier et à l’absence de leadership pour le remplacer à l’UMP, peut-on supposer qu’actuellement Marine Le Pen est considérée comme première chez les électeurs de droite à ce classement des défenseurs de la parité ?

Et à gauche, combien répondraient actuellement « François Hollande », alors que Marine Le Pen était déjà troisième à ce classement en 2012 ?

La défense de la parité deviendrait alors un argument électoral pour celle qui assume la refuser. À titre de preuve, voici un article publié suite aux élections européennes, qui explique comment deux futures députées européennes n’ont servi que de prête-nom pour respecter les règles électorales concernant la parité… avant de se faire remplacer dès le lendemain par des hommes, des vrais.

Si un jour un petit malin rétorque à une féministe que Marine Le Pen Présidente est le plus grand potentiel support à sa cause, vous saurez qu’elle aura parfaitement réussi son tour de passe-passe. D’ici là, il n’est peut-être pas trop tard pour refuser l’abstentionnisme et libérer la voie aux futures femmes politiques.

Et ces femmes… ce sera peut-être vous !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • MsOriginalDoll
    MsOriginalDoll, Le 17 juillet 2014 à 15h20

    Parce qu'une femme est en politique, elle est forcément féministe. Foutaise et boules de chewing gum avarié. Une femme est féministe par rapport à ses choix envers les femmes. Comme le dit si bien l'ex femme de JMLP, c'est "son père avec des cheveux" et c'est clairement ça, ce sont les mêmes idées avec une petite sauce douce pour faire passer le message de l'antisémitisme, c'est tout !

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