C’est la crise, ils disent… – Lettre ouverte d’une chômeuse fatiguée

Le chômage peut vite devenir un cercle vicieux. Pas d'emploi sans expérience, pas d'expérience sans emploi... Cette madmoiZelle, comme bien d'autres jeunes, est coincée. Et elle en a assez.

C’est la crise, ils disent… – Lettre ouverte d’une chômeuse fatiguée

Fatiguée. Fatiguée de ne rien faire.

Comme une vache coincée dans son pré, j’attends. Je regarde les trains passer, les lapins bondir, les enfants me faire coucou avec leurs petites mains potelées. Bref, je regarde tout le monde vivre sa vie sauf moi. L’herbe a perdu toute saveur depuis longtemps, j’ai besoin de changer d’air.

Je suis une chômeuse, voilà, le mot est dit. Ne faites pas semblant d’être surpris, ça n’est pas comme si nous étions des millions dans ce pays à arpenter notre logement (pour ceux qui en ont un) à nous demander pourquoi et pour qui on s’habillerait aujourd’hui.

J’ai eu la chance de faire des études. Quand j’ai obtenu mon baccalauréat, il y a cinq ans, qui aurait pu prévoir que tout ce processus se terminerait comme cela ? Comme une chute de ski dans les vingt premières secondes de la descente, alors que vous vous êtes entraînée pendant des années à chaque virage, et que vous pensiez connaître ce versant de montagne comme le fond de votre poche. Patatras. Bonjour chez toi. Merci d’avoir participé.

J’ai 24 ans, toute l’énergie d’une usine à charbon (disons vers les années 1850) à revendre. Bref, je suis censée être en plein essor. L’apogée de ma propre technologie. Je suis censée être l’avenir, la relève, non ? Absolument pas, que nenni, je ne sais plus aujourd’hui à quoi ont servi toutes ces années à suer pour apprendre un métier que, de toute évidence, personne n’a envie que je pratique. Ah, mais s’il fallait que deux tiers des bacheliers fassent menuisiers et aides-soignants, j’aurais aimé le savoir avant d’entamer un cursus licence puis master, et peut-être que maintenant je cotiserais depuis déjà trois ou quatre ans. J’arrive au moment où vouloir devenir cadre ne signifie plus rien.

Un bon job, mais qu’est-ce que c’est ?

Je vous vois me regarder, indifférents, ailleurs, imperméables. Allez, on t’écoute, jeune feignante de la génération Y (on ne sait pas ce que ça veut dire, mais ça fait renseigné alors tout le monde le dit). Avant, je pensais qu’un bon job serait un job lié un minimum à mon cursus. Je pensais qu’un bon job ça serait trouver une entreprise où j’apprécierais de me rendre chaque matin pour une dizaine d’heures de travail, cinq à six jours par semaine. J’ai un immense besoin de reconnaissance, parce que dans le monde professionnel, je débute, j’apprends à marcher. Mais pour marcher, il faut toujours se croûter un peu. Avec un salaire et le sentiment d’avoir bien fait mon travail, j’aurais fait n’importe quoi. Mais on ne m’accorde pas cela. Personne ne veut de moi et personne ne me fait confiance.

Pourquoi est-ce que notre économie a oublié l’enchaînement des saisons ? Après l’hiver, c’est le printemps. Pourtant, depuis trop longtemps, on traîne une sale gelée de janvier dans les pattes. Depuis longtemps déjà nous n’avons plus assez de sel, plus assez de soleil, plus envie de donner. Les entreprises, frileuses, resserrent leur chandail troué ou pur cachemire, c’est selon, autour de leurs épaules qui ne sont pas toujours maigres…

« Vous n’avez pas deux ans d’expérience ». Non. Mais j’ai une éducation, une motivation et un sourire que tu n’as pas l’air d’avoir acquis en un demi-siècle de besogne. Ah non, je n’ai pas d’expérience, mais si tu veux, je peux aller enfiler des perles quelque part et revenir dans 18 mois, si tu préfères ? Ça calme un môme d’enfiler des perles, pour sûr. Qu’est-ce que l’expérience ? Pourquoi l’expérience prédominerait-elle sur le caractère ? J’ai vu des professionnels de quarante ans incapables de décrocher un au revoir, et de jeunes stagiaires réactifs me parler comme si on avait grandi ensemble. Et vice-versa, quoi que j’en dise. Comment permettre à une jeune chômeuse de briser le cercle infernal de l’inexpérience rabâchée à répétition si on n’ouvre pas un peu la porte ? Parce qu’à part Jésus, personne n’arrive dans un restaurant et change l’eau en vin sans un peu d’entraînement (ou de magie). Est-ce trop difficile de se demander ce que cela coûterait réellement, au final, de donner sa chance à cette petite ? Ah oui ça va coûter des sous, ah mais les temps sont durs ma pauvre dame, ah mais tous des impolis feignants et égocentriques… On ne t’a jamais appris que tu récoltes ce que tu sèmes, vieillard ?

On ne t’a jamais dit que ceux qui donnent leur chance aux plus motivés ne connaissent pas la crise ?

Je crois qu’à l’époque de la ruée vers l’or, quelque part dans le Klondike, si tout le monde t’avait écouté, vous seriez mort de froid d’avoir tant chouiné à côté de votre seau vide. C’est que l’or n’apparaît pas si tu ne te penches pas pour gratter le fond de la rivière… Les entreprises françaises d’aujourd’hui sont de celles qui pensent que l’or pousse sur le sol comme des pâquerettes (sauf que tout le monde sait bien que les pâquerettes ne servent à rien). Pire, ceux qui croisent de petites pépites encastrées dans une roche se disent que cela serait tellement long de l’extraire, tellement dur de la nettoyer et de la ramener avec soi, si lourde dans le sac, qu’au final, récupérer une somme colossale grâce à ce petit caillou, est-ce que ça vaut vraiment la peine ? Est-ce que ce n’est pas mieux de rentrer et de se faire une tisane ? Vous l’aurez compris, j’ai la prétention de penser que chaque jeune motivé et abandonné représente une petite poussière d’or gâchée au fond de l’eau.

J’ai besoin d’un travail pour quitter mon pré. J’ai besoin d’avancer dans ma vie, de mettre le pied à l’étrier, de slalomer sur le premier virage pour mieux voir la piste. Toi qui as déjà passé toutes ces années d’incertitudes, tu peux m’aider. Tu sais qu’il suffit d’une main qui se tend, avec un stylo et un contrat posé sur la table, pour passer à la vitesse supérieure. Quand on vous répète qu’on n’a pas besoin de vous et que vous ne servez finalement à personne, vous finissez réellement par le croire, et c’est là le plus grand risque.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Aleeks
    Aleeks, Le 26 mai 2013 à 14h35

    Oui c'est pour ça que j'ai bien précisé "hors objectif précis" ce que visiblement tu as !
    Je pensais plutôt aux très très nombreux étudiants qui se lancent dans la fac après le bac, sans avoir d'objectif, en pensant que ça sera facile et que faire un master suffira. Mais ce n'est pas le cas !

    Attention, je n'ai jamais dit qu'à la fac on ne foutait rien. Pour ma part j'ai tout testé ; un BTS, une double licence à la fac et une grande école. J'ai énormément bossé à la fac (langues), jusqu'à devenir major de promo, j'ai fourni un travail de DINGUE.

    Sauf que aujourd'hui quand je candidate, et bien les recruteurs ne voient QUE ma grande école, même si j'y étais bien moins douée. Et même si j'ai pris en grande école un master qui n'a rien à voir avec ce à quoi je candidate, cette étiquette suffit.
    Et je vois autour de moi des gens qui ont continué dans la même fac après notre licence (moi j'ai bifurqué) et sont TOUS au chômage. Autour de moi, les seuls qui ne galèrent pas ont un métier manuel ou une grande école. Entre les deux et bien il faut prévoir 3 ans de galère en sortie de diplôme...


    Pour ce qui est des stages et bien cela doit être un critère dans le choix de l'université, limite avant les matières... En choisissant la mienne j'ai vu : stage obligatoire en L2, L3, facultatif en L1. Pareil le master, j'ai choisi un pro avec 8 mois de stage obligatoire, dont 4 à l'étranger. C'était pas forcément facile à trouver mais bon. Et j'arrive à la sortie du master en ayant effectué 12 stages.
    Effectivement la convention est obligatoire-en France- et si ce n'est pas prévu au programme, une solution peut-être d'aller voir son responsable d'études avec un projet pro et lui expliquer qu'on a prévu de faire un stage.
    Pour contourner l'obligation de convention, il faut aller en Belgique : la convention de stage est signée entre l'employeur et le stagiaire, c'est tout.

    Je préconise les études courtes effectivement car selon moi c'est la meilleure voie vers l'emploi. Mais tu as raison, ça ne s'adapte pas à tout le monde ! Si tu prévois de devenir psychologue, c'est sûr que ça ne marchera pas !

    Bon courage à toi pour la suite de ton cursus (et au vu de ce que tu étudies et prévois de faire : tente sciences po :) )

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