Lettre d’amour à mon amie d’enfance décédée

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Cette madmoiZelle a perdu C., son amie d'enfance, sa soeur de coeur, il y a quatre mois. Et depuis quatre mois, la peine noie tout.

Lettre d’amour à mon amie d’enfance décédée

suicide

— Publié le 22 janvier 2014

Aujourd’hui, ça va faire quatre mois. Quatre mois que je n’arrive pas à expliquer cette pointe d’aigreur dans ma voix. Parce que les gens n’ont pas besoin de savoir. Parce que je ne veux pas qu’ils sachent qu’un monde s’est arrêté de tourner il y a quatre mois. Parce que je n’ai pas envie de m’épancher en discours que moi-même je ne comprendrais pas. Parce que je suis déjà fatiguée des regards désolés, blessés, tristes. Les gens n’ont pas besoin d’être tristes quand ils me voient. Ce n’est pas à eux d’être tristes.

C. n’était pas ma « meilleure » amie. Elle était mon amie d’enfance. La fille d’un des meilleurs amis de mon père. Ils étaient tous les deux à la tête d’un club de foot, eux et d’autres.

Nous nous retrouvions souvent et nous sommes devenus une famille ; il y avait des enfants qui couraient, des gens qui s’aimaient et des rires au coin des lèvres, partout, tout le temps. On passait nos week-ends ensemble, au bord de ces terrains, à jouer avec tout et n’importe quoi, à apprendre aux plus petits à faire des bêtises sans se faire prendre, à rigoler avec les plus grands parce que quelques temps auparavant les rôles étaient inversés.

C. était mon amie d’enfance, celle avec qui j’ai tout fait, celle que j’étais pressée de retrouver après ma semaine d’école, celle à côté de laquelle j’étais toujours assise pendant les repas au club. On était une grande famille, on l’est toujours, mais on a grandi.

C. est devenue ma sœur. Ma bouée de sauvetage. La personne à qui je pouvais tout dire. Celle sans qui j’avais du mal à vivre. Je ne pouvais pas vivre sans elle. Je ne peux pas vivre sans tous ces gens. Je ne peux pas. J’ai été brutalement obligée d’essayer.

Il y a des choses dont on ne se rend compte que lorsqu’on est plus grand. C. n’allait pas bien. C. n’était jamais bien dans sa peau. Depuis qu’elle était née, rien n’allait. Elle ne le montrait pas, ne le disait pas, mais on le sentait, on le savait. Personne ne pouvait rien faire, elle-même ne savait pas ce qui clochait.

Elle n’avait pas goût à la vie de grande personne. Elle ne se sentait bien nulle part sans vraiment savoir pourquoi. Et moi, j’assistais, impuissante, à ça. Elle me parlait, des heures durant, d’une vie rêvée, de la tristesse de son frère et de sa sœur qui faisait tout pour elle alors qu’ils avaient leur vie à construire, de ma tristesse à moi quand je remarquais qu’elle avait encore perdu du poids.

C. n’était pas faite pour le bonheur. Gamine, j’entendais des bribes de phrases entre les adultes, des mots qui ressemblaient à des poignards dans le cœur de sa mère et ce n’est que maintenant que je les ai mis bout à bout que je les comprends. C. était triste depuis toute petite. Quand ma mère croisait la sienne au supermarché et qu’elle demandait des nouvelles, tout allait bien sauf elle. « C. ne va pas bien mais je ne sais pas pourquoi ». Toujours.

C. ne va pas bien, et on ne sait toujours pas ce foutu pourquoi.

Quand moi, je n’allais pas bien, j’allais me réfugier entre ses bras et elle me parlait d’un monde au-delà des barrières des rêves, un monde où elle pouvait voler et où, certainement, tout allait bien pour elle. Et je ne pouvais rien faire pour l’aider, seulement lui parler, essayer de la faire parler et retenir mes larmes en voyant qu’elle allait de plus en plus mal.

Il y a quatre mois, il y a 122 jours, on m’a annoncé qu’elle était morte. Qu’elle s’était suicidée. Que je ne la reverrais plus jamais. Seulement 122 jours.

Elle a laissé une lettre à ses parents, elle s’est expliquée, elle a demandé pardon, elle a dit qu’elle n’en pouvait plus, qu’elle préférait partir tout de suite avant que cela n’empire. Elle a dit que ce n’était la faute de personne, qu’elle n’avait pas eu de chance, qu’elle aimait tout le monde, profondément, mais qu’elle avait trop mal d’aimer tous ces gens parce que cela ne l’aidait même pas à aller mieux. Et je n’ai réussi à m’arrêter de pleurer que lorsque je suis rentrée chez moi après l’enterrement.

Je me sens tellement triste. Tellement épuisée de l’avoir perdue. Tellement coupable parce que j’aurais pu faire tellement plus pour elle. J’aurais pu l’emmener loin avec moi, l’emmener respirer le soleil, l’emmener voir des territoires bordés de fleurs. J’aurais pu tout faire pour elle. Et je n’étais même pas là lorsqu’elle est partie. J’étais dans une autre ville, en train de faire la fête ; même si elle m’avait appelée, je n’aurais rien pu faire. Et je m’en veux.

Je m’en veux d’être aussi triste et seule. Je m’en veux d’avoir autant pleuré à son enterrement alors que son père et sa mère se tenaient aussi droits. Je m’en veux de me sentir obligée de prendre une autre route pour rentrer chez moi parce que je ne me sens pas capable de passer devant chez elle. Je m’en veux d’éviter son frère quand je le vois au loin parce que je sais que je m’effondrerais devant lui. Je m’en veux de prendre encore une autre route parce que je ne veux pas rouler sur le pont duquel elle s’est jetée. Je m’en veux de ne plus arriver à écouter Coldplay simplement parce que la chanson était à son enterrement alors que c’était un de mes groupes préférés. Je m’en veux d’avoir envie de hurler ou de m’effondrer quand quelqu’un prononce le mot « suicide ».

Je voudrais juste qu’elle revienne parce que je suis amère qu’elle m’ait abandonnée, qu’elle soit partie, qu’elle ait creusé des digues de souffrance sur le visage de sa mère. Et je suis une amie horrible de penser ça, je ne pense pas qu’elle est mieux à présent, je ne pense qu’à moi. Et c’est tout. Et aux mots que je n’ai pas été capable de prononcer face à son cercueil, ni face à son frère et à sa sœur.

Aujourd’hui, je n’arrive plus à garder tout ça pour moi, j’ai l’impression que je vais exploser en des milliers de touts petits morceaux. Je voudrais juste que tout ça se calme. Et je n’y arrive pas.

Quand je vois ces gens qui arrivent à vivre sans elle, je me demande comment ils font. Je pense à elle tous les jours, et je voudrais juste arrêter d’avoir envie de pleurer quand je le fais. On me dit qu’un jour ça va passer.

Quoiqu’il en soit, C., tu sais que je t’aime et que je t’aimerai toute ma vie.

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Commentaires
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  • Chlo0
    Chlo0, Le 12 janvier 2017 à 9h45

    Oh si tu savais à quel point j'aimerais te dire que ça passe un jour ...
    J'ai moi aussi perdu quelqu'un. Un ami. Le meilleur ami de ma mère.
    N.
    Mon albatros.
    Il s'est jeté sur les rails à Paris, un vendredi après-midi. Je l'ai appris le dimanche soir. J'étais à la fac, ma mère m'a appelé. Elle pleurait tellement qu'au début je comprenais à peine ce qu'elle disait. Et enfin les mots ont fini par me heurter. Je ne voulais pas le croire. Pas lui. Pas lui, il était si fort. Aujourd'hui, j'ai oublié sa voix mais pas son rire. Un rire énorme, vivant, communicatif. Le genre de rire qui vous emplissait l'air, les silences et les vides, qu'il lançait après m'avoir taquiné sur ma coupe de cheveux ou ma nouvelle lubie des lacets dépareillés. Et je riais. Ce soir-là, quand ma mère me l'a appris, j'ai pleuré. J'ai pleuré pendant des heures, seule, dans le noir. Ma meilleure amie était à court de mots, incapable de calmer la colère et la douleur. Je n'ai pas pu aller à l'enterrement. J'ai dit que j'avais cours ; mais en vérité, je crois que je n'aurais pas supporté les larmes de ma mère.
    Ça va faire trois ans maintenant. Le 17 de ce mois. Trois années-éternité. Trois années que je refuse d'en parler. Parce que c'est facile, parce que parler fait mal. Parce que, quand j'en parle, je me souviens des rires et des blagues, je me souviens qu'il m'avait montré comment dessiner une main. J'adorais dessiner ; mais je n'ai pas repris mes crayons pendant des mois. Non, des années. Je n'ai pas écris non plus. Je ne trouvais pas les mots pour lui, comment pouvais-je être digne d'écrire ?
    Mais surtout, cela fait trois ans que je vois ma mère se décomposer. Elle refuse d'en parler au passé. Elle et la mère de N. fleurissent sa tombe, toutes les semaines. Je n'y vais jamais. Je déteste les tombes, je déteste les cimetières. Je le déteste de détruire ma mère à petit feu, je le déteste de nous manquer autant, je le déteste d'avoir choisit de partir.
    Mais surtout je déteste les responsables de sa mort.
    Il était salarié à Orange. Harcelé et laissé pour compte. Un chiffre, une statistique. Les responsables savent-ils seulement qu'il aimait lire les BD ? Surtout de science-fiction et de fantasy, comme Lanfeust des Étoiles. Savent-ils qu'il adorait cuisiner ? Dessiner ?
    Alors voilà.
    Nous avons perdu un ami formidable. Sa famille a perdu un fils, un frère, un oncle merveilleux.
    Et je ne veux pas qu'il soit mort.
    J'aimerais tellement revenir en arrière ...

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