La greluche de Schrödinger

Pondu par DariaMarx le 31 mars 2011  

Aujourd’hui, Daria Marx nous cause de sa pote, éperdument amoureuse d’un mec… qui ne le sait pas.

Mercredi soir, 23h11, enfoncée dans le canapé défoncé de ma copine N., j’écoute depuis maintenant deux longues heures ses interrogations amoureuses et existentielles.

Elle vient juste de commencer à travailler, et justement, dans l’open-space, juste en face d’elle, enfin presque, y’a ce mec merveilleux, ce barbu trop cool pour être vrai, qui passe son temps à la faire rire et à l’intégrer à l’équipe en l’invitant à déjeuner.

Alors chaque matin, au lieu de mettre trois fois le réveil en pause, au lieu d’enrouler un peu plus la couette et de prier pour que le temps s’arrête, elle se lève un peu plus tôt, elle en rajoute un peu pour être un peu plus belle, mais pas trop non plus, faudrait pas qu’il pense que c’est pour lui, tu vois.

C’est pas grand chose, et il est fort possible que le Barbu passe complétement à côté, c’est une couche de mascara supplémentaire, celui qui recourbe et fait pousser, c’est un collant qu’on s’applique à enfiler plutôt qu’un legging délavé, une pause qu’elle marque à la sortie du Métro pour se remettre du gloss avant d’entrer.

La greluche de Schrödinger la greluche de schrodinger 620x194

All About Steve, où la pote de Daria, c'est Sandra Bullock.

Ce sont ces petits riens qui la font soupirer, qui lui permettent d’entretenir une histoire inexistante, toute seule dans sa tête, elle s’entraine, elle répète, les bons mots à lui dire, la bonne attitude à adopter, elle bat des cils derrière son écran plat et sa frange brossée, elle attend qu’il la remarque, le petit jeu peut durer. Elle analyse tout, le nombre de cafés qu’il boit, le nombre de smileys utilisés dans leurs échanges professionnels, elle regarde ses mains, ses doigts, pour s’assurer qu’il n’est pas marié, elle le suit sur Twitter, sur Facebook, elle note ses heures de départ et d’arrivée, elle se renseigne discrètement, lui invente des week-ends et des soirées, s’inquiète pour une cerne ou un bâillement, c’est sûr, il a quelqu’un, il est crevé…

Le plus drôle dans cette histoire, c’est que ma copine n’est pas une greluche. Non, vraiment, d’habitude, elle a plutôt les idées claires, elle s’intéresse à des masses de choses, elle parle trois langues, elle est capable de te battre à Mario Kart, bref, pas un cliché tout droit sorti d’une série américaine à la Gossip Girl, une petite nana tranquille, plutôt jolie, l’air assuré, capable de danser à moitié torchée sur un bar et de partir en sac à dos barouder tout un été, pas une tête brûlée, mais pas une petite fée sucrée.

Mais depuis le Barbu, quelque chose a changé, j’ai l’impression de la revoir au collège en train de remplir son agenda de petits cœurs et du prénom de son amoureux du mois, je suis prête à parier qu’elle fait des lignes de « Madame Le Barbu » en calligraphie appliquée.

Je ne suis pas aigrie, moi aussi j’ai poussé des soupirs transis, je me suis extasiée devant un texto, j’ai pleuré pour un rendez-vous annulé, mais je ne me suis jamais projetée dans une histoire au point de fantasmer H24 sur ma proie, au point de le stalker partout sur Internet, de me créer de faux profils, bref, de pédaler dans une semoule tiède et caramel avant même d’avoir jugé des capacités linguales de l’intéressé.

Je manque sans doute d’amour propre, ou alors j’en ai rien à taper, mais j’ai toujours pensé qu’il fallait mieux se manger un gros bon vent, une bonne claque dans ta face, dès le départ, dès que tes neurones commencent vaguement à s’exciter, plutôt que de risquer la chute mortelle du piédestal de cupidon après trois mois d’investigation.

C’est aussi l’histoire du chat de Schrödinger, si on ne se lance pas dans l’inconnu, si on n’essaie pas, alors on ne sait jamais ce qui aurait pu être, ce qu’on a pu laisser de côté au profit de nos interrogations internes, de nos obsessions, on reste avec ce goût amer, cette impression d’avoir échoué, alors qu’on a rien fait, qu’on a même pas tenté.

Il y a des centaines de manières de faire comprendre à quelqu’un qu’on a envie de le connaître, et puis de l’embrasser, ou de l’embrasser et de le connaître, ou de l’embrasser sans le connaître, mais il n’y a qu’une seule façon de se lancer, fermer les yeux, oublier son kilo en trop et son bouton sous la lèvre, celui du 18ème jour sa mère, c’est d’aller au charbon, de se sortir les doigts, mais surtout de ne pas craindre le résultat.

Et si ca ne marchait pas ? Et si il me disait que je ne lui plais pas ? Et si il se marrait ? Et si il me faisait le coup de l’amitié ? On s’en fout non ? Je suis un peu hippie débile, mais je me dis qu’on ne perd pas son temps quand on manifeste son désir ou son intérêt pour quelqu’un, que l’énergie positive qu’on déplace à ce moment-là ne se perd pas, ni pour l’autre, ni pour nous. Je me dis aussi que l’objet de mon intérêt n’a aucun goût. Non mais.

Ma copine N. n’en est pas vraiment là. Après trois heures de gloussements mignons et d’anecdotes passionnantes où elle me raconte comment la main du Barbu a effleuré la sienne dans la queue de la fontaine à eau, et où elle m’explique sa tactique d’impression rétinienne de son image dans l’œil de l’Homme par passage chronométré dans son champ de vision, je sature un peu. Je la secoue. Je lui demande ce qu’elle attend, pour lui proposer d’aller boire un verre, un vrai, pour l’inviter à faire un truc en dehors du travail, loin des collègues et de la machine à capsules.

Bien sûr ce n’est pas simple, le contexte professionnel de l’affaire peut rendre l’ambiance un peu lourde si N. se fait envoyer paître, mais combien de temps de cerveau peut-elle encore perdre à imaginer, à rêvasser ? Combien de temps peut-elle accorder à cet homme qui, pour l’instant, ne la regarde pas ? Combien de paires de chaussures va-t-elle choisir en fonction des goûts présumés et imaginaires du Barbu sympa ? Combien d’autres histoires, d’autres rencontres, d’autres possibilités, vont-elles lui passer sous le nez le temps que son obsession cesse ?

Je me protège en déclarant mes intentions rapidement aux hommes qui me plaisent, mais elle s’enferme en refusant de s’y essayer. Elle pourrait attendre qu’il vienne la chercher, moisir derrière son bureau bien rangé en guettant le moindre geste, le moindre mail, la moindre marque de gentillesse, mais est-ce qu’on a vraiment le temps d’attendre que la personne désirée se décide à bouger ? Est-ce qu’on a pas le droit d’exiger qu’elle ouvre les yeux, là, tout de suite, maintenant ? Sans attendre, sans imaginer, juste pour de vrai ? Je ne recommande pas l’offensive massive, genre « on baise ou on boit un verre, moi j’ai pas soif », ca peut fonctionner, après tout, sur un malentendu …, mais ca demande un certain bagou, une certaine mise en scène, et ca débouche surtout sur des histoires entre quatre murs et une couette.

Je me dis juste qu’on gagnerait toutes à arrêter de se monter des plans, à dessiner des châteaux au Portugal, et à oser se montrer, comme on est, entières, décidées, prêtes à emballer.

— Daria Marx est aussi sur son blog

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Les 10 dernières réactions à cet article

Lire l'intégralité des 36 commentaires

  1. Le 06/04/2011 à 21h29

    bon je viens aussi l'avouer, j'ai toujours eu tendance à me faire des films sur les garçons qui me plaisais .. et c'est toujours le cas, je suis en ce moment en stage et depuis deux semaines je fond littéralement devant un externe et me fais des films tout ça parce qu'il me sourit, je m'en rend compte que je me fais un tas d'histoire mais je me dis qu'au moins ça stimule un peu mon imaginaire, ça me fais bosser du cerveau quoi !
    Aaaah cet externe me fera rêver encore pour 4 semaines yipi ! (oui car comme décrit dans l'article je pense pas faire le premier pas et comme dirait Barcella : YouTube - Barcella - Mademoiselle

    Et je vous préviens Barcella c'est mon fantasme !
  2. Le 06/04/2011 à 23h31

    bon euuuuh .... ehm et quand tu espères, imagine, fantasme etcetc sur un mec avec qui il c'est déjà passé un petit truc (genre roulé des pelles tte une soirée lol), que tu ne connais pas et que tu n'arrive pas à t'en défaire et que lui... bah ne t'accord pas plus "d'attention" que ça (genre il aime bien passé un moment cool avec toi mais rien de pluuuuuuuus...) comment on s'en sort?


    Bon faut savoir aussi que Monsieur est hollandais, ce qui ne facilite pas les choses lol
  3. Le 11/04/2011 à 19h27

    Soit je suis bête, soit je n'ai pas bien lu, mais quel est le rapport avec le chat de Schrödinger ? Je connaissais cette expérience bien avant, et il me semble que ce qui est intéressant c'est le fait qu'elle place le sujet dans une position paradoxale, entre deux états à la fois contraires et simultanés (le chat mort et vivant dans la boîte) …
  4. Le 21/04/2011 à 22h20

    Petit up, j'arrête de faire la greluche, l'externe a une copine... mais je me connais y'en aura encore un et je retomberai !
  5. Le 01/05/2011 à 17h59

    En fait c'est exactement l'article qu'il me fallait aujourd'hui car je fais justement la greluche. Il me plaït, je pense qu'il n'est pas totalement indifférent mais rien ne ce passe. Et moi je rêvasse ! Mais ma question c'est : je fais quoi pour lui faire comprendre? Je ne vais pas me jeter sur lui et l'embrasser comme ça. J'en suis incapable. Il doit forcément y avoir une solution alternative entre: faire la greluche et lui sauter dessus !? (j'accepte tous les conseils )
  6. Le 18/05/2011 à 17h08

    j' Adule cet article!
    trOp vrai. dans un cas, comme dans l'autre..
    Avant j'étais la "in loVe" en secret tjrs. Et on ne bâtit rien sur une illusion, à part une tentative de début de confiance en soi mais en fait nOn car on est juste tout seuL en tête à tête avec son propre Amûr.
    Et depuis qlques mois que je suis celibataire, j'y vais franco, plus envie de perdre du temps. Et ça change la vie!!! ça fait du bien de réussir à oser! Après j'ai envoyé un simple mail audit mâle qui m'interesse, mais je suis heureuse de l'avoir fait! (oui bon d'accord en ce moment j'attends sa réponse avec une impatience pas permise^^mais au moins c'est fait!)
    Donc Osez les fiillles!! Déclarer votre flamme!! Mettez la balle dans leur camp!!
  7. Le 14/10/2011 à 22h22

    Citation:
    Posté par Yoow Voir le message
    Soit je suis bête, soit je n'ai pas bien lu, mais quel est le rapport avec le chat de Schrödinger ? Je connaissais cette expérience bien avant, et il me semble que ce qui est intéressant c'est le fait qu'elle place le sujet dans une position paradoxale, entre deux états à la fois contraires et simultanés (le chat mort et vivant dans la boîte) …
    Dans ce cas là, tu te retrouve aussi dans une position paradoxale. Avant d'ouvrir la boite Schrödinger ne savait pas si le chat était mort ou vivant. Dans ce contexte, tant que N. ne se décide pas à parler avec le mec et à l'invité, elle ne peut pas savoir si son invitation l’amènera à une réel relation ou alors à la mort de ces illusions.


    The Big ban théorie
  8. Le 13/12/2011 à 16h36

    "Et c'est quand que t'arrêtes la tactique de l'impression rétinienne, toi ?"

    Ça c'est ce que m'ont mes copines quand je leur ai envoyé cet article.

    Parce que oui, en ce moment, je suis une greluche, une vraie, celle de Schrödinger.

    Celle qui est capable de boire quatre cafés courts sans sucre en 5 minutes, juste pour descendre à la machine à café au même moment que le Barbu, l'Homme, le Vrai.

    Celle qui tue des arbres aussi, enfin j'ai développé une technique extrêmement subtile, qui consiste à ranger dans un dossier tous les documents que je dois imprimer pour mes dossiers de prod, et dès qu'Il apparait dans le couloir, bim, je lance l'impression de deux ou trois documents (pas tous en même temps, parce que si je me loupe dans mon timing, après j'ai plus rien) pour tomber nez à nez sur Lui, du style "Oh, tiens, vous ici, quelle surprise !"



    Je vais guérir vite, hein, dîtes ?
  9. Le 09/02/2012 à 21h46

    Et bien moi je tiens a dire que c'est vrai que ça m'est arrivé. Mais.. Je dois être un peu maso au fond, ça me plait d'imaginer des choses. En sachant que jamais tu n'iras lui parler ! Je sais pas c'est comme ça, j'aime me faire du mal !

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