La Fièvre dans le sang de Elia Kazan, ou le premier teen-movie

Je dois vous faire un aveu : James Dean ne m’a jamais intéressée. J’adore A l’Est d’Eden, mais La Fureur de vivre n’est pour moi que l’inlassable répétition d’une même moue torturée, supposée représenter la confusion de l’adolescence. Je déteste qu’on en ait fait l’icône qu’il est – le film, comme l’acteur – tant ils me […]

La Fièvre dans le sang de Elia Kazan, ou le premier teen-movie

Je dois vous faire un aveu : James Dean ne m’a jamais intéressée. J’adore A l’Est d’Eden, mais La Fureur de vivre n’est pour moi que l’inlassable répétition d’une même moue torturée, supposée représenter la confusion de l’adolescence. Je déteste qu’on en ait fait l’icône qu’il est – le film, comme l’acteur – tant ils me paraissent, tous les deux, lisses. Je ne nie pas que le film a de grands moments – la scène d’ouverture, notamment – mais il ne tient pas la comparaison, je crois, avec un autre film de la même époque : La Fièvre dans le sang d’Elia Kazan. Si je voulais porter un t-shirt à l’esprit similaire à tous ceux, à l’effigie de James Dean, qu’on voit souvent, nulle doute que je choisirais plutôt Warren Beatty et Natalie Wood.

Wilma dans son bain

Film de 1961 réalisé par le grand Elia Kazan, La Fièvre dans le sang (Splendor in the Grass pour le titre original) surprend par sa modernité. Modernité du propos – mais pas seulement : du portrait des adolescents, surtout, qui dès la première fois rappelle quelques-uns des meilleurs teen-movies, là où Rebel Without a Cause est finalement très daté.

Le titre français rend bien compte du propos : la fièvre que les ados ont dans le sang, c’est leur désir, dans une Amérique pré-Grande Dépression, puritaine et hypocrite à l’extrême. En couple (couple idéal et populaire), Wilma (Natalie Wood) et Bud (Warren Beatty) essaient tant bien que mal de lutter contre leur attirance car, leur répète-t-on à longueur de temps, ça ne se fait pas, pas comme ça. Petit à petit, le film montre donc comment leur relation se dégrade, montre comment la fièvre qui coule dans leurs veines les pousse doucement à une folie propre à l’époque.

Bud hésite à suivre les conseils douteux de papa

Comme souvent avec Elia Kazan, ce sont non seulement des caractères, mais aussi tout un pan de l’Amérique qui sont capturés. Ici, il s’agit de l’hypocrite Amérique de la Prohibition, que vient frapper en 1929 un certain jeudi noir. Symboliquement, les deux histoires (celle des ados amoureux qui répriment leur désir jusqu’à la folie et celle des spéculateurs ruinés) se rejoignent dans le désespoir de la deuxième partie du film.

Splendor in the Grass est un grand film. Les deux acteurs principaux sont géniaux : Natalie Wood est encore meilleure que dans La Fureur de vivre et Warren Beatty, torturé, n’a rien à envier à la virilité que gagnait Brando sous l’œil du même réalisateur – dans Un Tramway nommé désir. A ce titre, la fin du film est saisissante, montrant la façon dont le personnage réussit finalement à s’émanciper en s’isolant dans une sorte de désert avec une belle méditerranéenne, en renconçant en somme au faste de la vie moderne pour compenser, rétrospectivement, la fadeur de sa sexualité adolescente.

Ce qui frappe dans le film est donc sa modernité : dans la représentation de l’adolescence. Dans mon cœur, La Fièvre dans le sang est l’ancêtre du teen-movie depuis le premier jour où je l’ai vu. C’est le cas aussi bien dans l’excès de son portrait – les jeunes filles hystériques, les personnages au rôle nettement circonscrit, la peinture des codes de la vie lycéenne – que dans la subtilité de son propos – le désarroi des jeunes dont on attend trop ou plus rien, le rôle négatif des adultes, la peinture d’une société machiste.

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Le titre original est tiré d’un poème de William Wordsworth que, dans un cours de littérature, une prof récite à des élèves indifférents. Seule Wilma, désemparée, est affectée par ces mots qui font référence à la naïveté de la jeunesse, temps peut-être révolu pour elle – comme le sera bientôt celui des Roaring Twenties.

Splendor in the Grass est captivant, sacrément riche – et moderne. Drôle aussi, comme le sont toujours les meilleurs teen-movies. Saisisant, enfin, dans sa capture de la force qui bat chez la jeunesse et donne au film cette force, ce pouvoir qu’ont souvent les films de Kazan.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Siamoni
    Siamoni, Le 10 septembre 2010 à 0h27

    Ca fait du bien un article comme ça sur Mad!!
    J'en veux encore, Bravo à l'auteur!
    Même si j'apprécie James Dean, j'adore le film "la fièvre dans le sang" et je partage entièrement ton opinion en ce qui concerne la comparaison avec "la fureur de vivre".
    Big up!

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