« La jupe double peine », mais pas celle que vous croyez

Une journaliste mode du Monde dénonce les jupes longues portées par de nombreuses femmes, en été, à grands renforts de clichés sexistes et culpabilisants. Le patriarcat se porte bien, merci pour lui.

« La jupe double peine », mais pas celle que vous croyez

Lorsque j’ai vu passer un article du site Le Monde, intitulé La jupe double peine, j’ai cliqué sans hésiter une seule seconde.

Le Monde qui parle de la jupe en termes de pénibilité, ça ne pouvait qu’être une analyse féministe de ce vêtement, qui est encore trop étroitement associé à des injonctions à se conformer à un idéal féminin.

Comme j’étais loin du compte.

Sexisme et haine des gros•ses, la double peine

Attention, ça commence dès le chapo :

« Certes très longue, la jupe type Falbala ne camoufle pas exactement les kilos et poils superflus, elle fait juste semblant, tout en transparence… »

L’article est un condensé de haine des grosses, de haine des poils, de haine des filles qui ne prennent pas le soin de bien bien bien camoufler leurs sous-vêtements. Morceaux choisis :

« Echouer étant le terme approprié, vu que l’on se sent plutôt proche du format phoque/baleineau et qu’on a tenu trois jours au régime jus vert pressé à froid avant de s’achever l’estomac au cheese-burger-frites. Que mettre pour cacher les dégâts ? »

« Ce cache-misère lipidique est-il une vraie bonne solution ? Avec son ourlet camoufleur de genoux et de chevilles joufflues, et sa taille élastiquée qui permet d’enquiller couscous garni et gaufre Chantilly sans alerte à la compression au niveau des abdominaux, il semblerait que oui. »

Mais en réalité, l’auteure dénonce les travers de l’infâme vêtement, cette jupe longue large et informe, qui dissimule finalement très mal nos secrets honteux :

« Un string qui boudine par-ci, une culotte imprimée infantile par-là »

« oui, on va les voir, ces chevilles et ces mollets mal épilés »

Allez Le Monde.fr, toi et moi, on a une longue histoire, je ne vais pas commencer à boycotter ton site pour un article pour le moins… surprenant. Je fus en effet très surprise de le trouver dans tes colonnes.

Pour les plus téméraires, La jupe double peine est à lire par ici.

mean-girls-dress-try-regina

Elle a dit QUOI sur ma cellulite ?

Avant de nous pencher sur le fond du discours, commençons par un petit peu de fact-checking, car cette analyse manque cruellement de rigueur (ainsi que de pertinence, mais allons-y crescendo).

Les « effets secondaires de la cellulite », c’est dans ta tête

La jupe longue rendrait « invulnérable aux effets secondaires de la cellulite ».

L’auteure de cette phrase n’a vraisemblablement pas lu l’excellent article de Virginie sur la cellulite. Déjà, elle n’est pas automatiquement due à une mauvaise alimentation ou à la paresse, hein. La cellulite peut être adipeuse, ou aqueuse, c’est-à-dire due à de la rétention d’eau. Et ça donne ensuite ce fameux aspect « peau d’orange ».

Ça, c’était pour les effets « primaires » de la cellulite : ça modifie l’aspect de la peau. Pour les « effets secondaires », il faut savoir que la gêne, la honte, l’envie de s’en débarrasser, en un mot les complexes que l’on développe ne sont pas dus à la cellulite : ils sont dus à la pression sociale qui pèse sur l’apparence des femmes.

Pour se prémunir des « effets secondaires » de la cellulite, on n’a donc pas trouvé mieux que de niquer les complexes, et surtout, de dire merde aux stéréotypes de genre et aux injonctions sociales.

À lire aussi : « Mon corps m’appartient », le Tumblr qui nique les complexes

Vous faites bien ce que vous voulez de vos cuisses et de votre cul, mesdames, leur aspect ne regarde que vous, si vous voulez les cacher sous des robes longues, ou les promener à l’air dans un mini-short, c’est votre choix, et il serait grand temps que la société le respecte.

À lire aussi : L’été où j’ai appris à aimer mon corps

Quant aux poils, que vous dire ? Chacun est libre d’en faire ce qu’il ou elle veut. Ce sont VOS poils, vous les gérez comme vous voulez. Sachez juste que l’épilation n’est pas, contrairement à certaines idées reçues, plus hygiénique que l’élevage des poils en liberté. Elle peut causer des irritations et favoriser le développement des bactéries sur les zones sensibles, ainsi que vous l’expliquait Lady Dylan : L’épilation, est-ce vraiment plus hygiénique ?

nicky-minaj-twerk-anaconda

Bouli en liberté qui se porte bien, merci pour lui

À lire aussi : Épilation du maillot : comment s’épiler le frifri ?

Ces conseils diététique… empoisonnés

Autre mention peu rigoureuse relevée dans le texte :

« Il va falloir trouver autre chose pour pallier les abus de purée-chocolat chaud de l’hiver. Et si on retentait le jus de céleri-choux-concombre ? »

On vient d’expliquer en quoi « abuser de purée-chocolat chaud » n’a potentiellement rien à voir avec la présence ou non de capitons sur vos cuissots. Oui je sais, pourtant ça paraît logique : si je mange des trucs gras, j’ai du gras sur les fesses, mais ce n’est pas aussi simple, vraiment.

C’est pas « le même gras » celui qu’on mange et celui qu’on prend, notre organisme utilise et transforme le gras qu’on absorbe. Et à la fin, ça ne fait pas automatiquement de la cellulite (ni des chocapics, d’ailleurs).

Faire une cure de jus n’aide pas à perdre du poids. Ça mériterait plutôt de figurer dans notre Top 5 des régimes les plus cons. Pour perdre du poids, il faut adopter un régime alimentaire sain et surtout équilibré, une routine sportive adaptée à notre morphologie, et surtout, un bon métabolisme !

Pour ces raisons, si vous faites partie de ces gens qui ont un métabolisme assez moyen niveau gestion des calories, boire des litres de jus ne vous aidera pas à perdre du poids. Ça vous filera peut-être une diarrhée carabinée, qui vous allègera peut-être temporairement de quelques kilos, que vous reprendrez aussitôt que vous serez à nouveau bien hydraté•es et convenablement nourri•es.

pasderegime2

bof.

Voilà un « régime » qui risque donc de vous faire plus de mal que de bien. Slate soulignait par ailleurs que toutes ces cures de « détox » relevaient purement de l’arnaque. Et Slate est plutôt réputé pour fournir un travail d’investigation et de journalisme assez poussé (bisous chez vous).

À lire aussi : Pierre Dukan radié de l’Ordre des Médecins à sa demande

La véritable « double peine »

Attention les filles, ce message est pour vous. Car derrière ce réquisitoire contre la jupe longue, l’auteure relaie en réalité des injonctions profondément ancrées dans la société. Quoi, vous pensiez qu’un simple morceau de tissu pourrait vous affranchir de votre obligation morale (et surtout sociale) de sortir uniquement avec les mollets galbes, le cuissot ferme et le fessier orné d’une lingerie qui se respecte ?

Vous pensiez cacher ces insanités que sont les poils, la cellulite, le gras et les culottes moches sous votre jupe ? Carine Bizet, « journaliste », ainsi qu’on peut le lire dans la signature de l’article, vous a démasquées…

Note de Clémence Bodoc : ce serait vraiment bien que personne n’aille insulter Carine Bizet sur les réseaux sociaux. En répondant à son article, je m’efforce de déconstruire son discours, et de démontrer à quel point ces idées reçues sont solidement ancrées dans la société.

Ce serait bien que les journalistes (et notamment ceux d’un média aussi sérieux et respecté que Le Monde) évitent de produire des articles aussi profondément tissés de stéréotypes sexistes, mais je ne suis pas convaincue que l’insulte fasse progresser quoi que ce soit.

Si la lecture de La jupe double peine vous a mis les nerfs en pelote, vous pouvez tweeter – poliment – notre article-réponse à @lemondefr, en leur demandant d’éditer ou de dé-publier leur article problématique.

Avec courtoisie et pédagogie, je pense qu’on a des chances d’élever le débat.

Merci

Le problème n’est pas que cet article est mauvais, à côté de la plaque, rétrograde, et j’en passe. Le problème, c’est qu’il véhicule et renforce l’air de rien les bonnes grosses ficelles du contrôle social sur le corps des femmes, mais surtout qu’il passe complètement à côté de la véritable « double peine » de la jupe.

Comme par exemple, le fait qu’on ne puisse pas en porter, à Paris, sans être la cible de sifflets, remarques, invectives et même des contacts physiques non sollicités, pouvant aller jusqu’à l’agression sexuelle.

À lire aussi : J’ai été agressée, mais je vais bien, merci

Jack Parker en avait fait les frais dans le métro parisien l’année dernière, et lorsqu’elle a raconté son agression sur son Tumblr, le récit a déchaîné des réactions culpabilisantes, de la part de (trop) nombreuses personnes. On devrait excuser nos agresseurs de « tenter quelque chose », parce qu’il faudrait « bien les comprendre », parce « c’est difficile de voir des culs » toute la journée…

La jupe est la nouvelle pomme, mes très chères Eve.

À lire aussi : Causette, Jack Parker et le consentement

La prude ou la putain, choisis ton camp

Ne pas porter de jupe, ou en porter une plus longue, moins révélatrice de notre anatomie, ne permet pas pour autant d’être tranquille, puisqu’on renonce alors à « se mettre en valeur », selon l’expression trop souvent entendue dans la bouche de gens qui ne réalisent pas combien ce jugement nous dévalorise instantanément (car ma valeur ne réside pas dans la surface de peau que je laisse à l’air libre, merci bien).

Cette photo de jupe, prise par une étudiante canadienne en 2013, illustre parfaitement le slut shaming appliqué aux femmes.

jupe longueur

À lire aussi : Une photo de « jupe » lance une discussion sur le slutshaming

Peu importe la longueur de votre jupe : elle dit du mal de vous.

Vous voyez madame Bizet, si on sort de chez nous bien épilées, bien minces comme il faut, bien habillées, il paraît qu’il ne faut pas trop se plaindre des agressions, parce qu’on « aguiche ».

Porter une jupe longue, qui est nécessairement trop longue, vous classe quelque part entre les prudes et les négligées… Et renoncer purement et simplement à la jupe est dénoncé comme un renoncement à sa féminité… !

Coucou Carine Bizet, j’ai une question !

Chère madame Bizet, j’ai tout de même une question pour vous : pourquoi avoir écrit cet article ? Au fond, pourquoi ça vous gêne tellement que les filles assument leur gras, leurs poils et leur cellulite ?

Cette question, je te la pose aussi à toi, qui lis cet article, et qui a peut-être déjà participé à la critique d’une fille grosse, ou mal épilée, mal fringuée, « négligée ».

Vous ne trouvez pas que nous, les filles, nous sommes assez souvent renvoyées à notre genre, et à toutes les attentes sociales qui pèsent dessus ?

mean-girls-jupe-lycee

« C’est moi ou… tout le monde nous regarde ? »

Vous n’en avez pas assez que votre estime de vous-même soit au 36ème dessous, juste parce que c’est mission impossible dans la vie d’être à la fois une bombe sexuelle finement aprêtée, mais qui « est belle sans le savoir » et « sans essayer », une prude chaste et une chaudasse au lit, une épouse dévouée et une mère tout aussi dévouée, mais à ses enfants ?

Je ne vais pas appeler ici à l’alliance de toutes les femmes pour enfin régner sur la planète. Je voudrais simplement qu’on arrête de se tirer dans les pattes. Personnellement, j’ai besoin de toute mon énergie au quotidien pour lutter contre le patriarcat, résister aux injonctions qu’il fait peser sur mon genre, alors si je pouvais éviter de brûler des forces à convaincre mon propre camp du bien fondé de cette lutte, je ne dirais pas non.

Alors écoutez, je vais lancer l’idée. Eh les filles, ça vous dit, on signe toutes entre nous un pacte de non-agression, une clause de paix mutuelle ? En gros, tout ce qu’on demande aux mecs d’arrêter de NOUS faire (comme par exemple, nous dicter notre conduite), on disait qu’on allait arrêter de LE faire subir aux autres filles ?

À lire aussi : Et si on arrêtait de s’insulter ?

Je ne serai pas d’accord avec tout, ni avec tout le monde, mais ça ne doit pas être une raison pour m’autoriser à renvoyer mes adversaires à leur apparence physique, encore moins pour utiliser contre eux les éléments d’un discours qui contribue à m’oppresser…. et que je cherche quotidiennement à démolir.

hell-to-the-no-nicky-minaj

Se tirer dans les pattes entre nous, ça ne se fait pas !

Un peu de logique, et beaucoup de solidarité ne pourraient pas nous faire de mal…

Et si vous ne savez pas porter la robe longue, pas de panique : Juliette vous montre ça en trois looks !

À lire aussi : « Femmes contre le féminisme » : décryptage d’un paradoxe

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Tu peux désormais nous soutenir financièrement en nous donnant des sous !
Big up
Viens apporter ta pierre aux 127 commentaires !

Voici le dernier commentaire en date :

  • Neverland90
    Neverland90, Le 4 décembre 2015 à 16h58

    En plus il y a des vêtements confortables qui sont aussi très beau j'ai jamais compris ce dilemme.

Lire l'intégralité des 127 commentaires

(attention, tu dois être connectée pour participer — tu peux nous rejoindre ici !)