« Juliette » : les 25 ans d’une minorité

Revue de Juliette, un film qui nous promettait sur le papier d'évoquer la crise des 25 ans. Une crise qui, pour Juliette, n'a pas grand chose à voir avec celle du reste du monde.

« Juliette » : les 25 ans d’une minorité

Hier, je suis allée voir Juliette au cinéma. L’histoire d’une fille qui a terminé ses études depuis un an et qui ne fait rien de concret : elle sort souvent, se met des mines, fait des moues boudeuses, parle avec une voix de petite fille et fait des caprices, le tout dans un grand appartement à Paris.

Je suis allée le voir le jour de sa sortie, c’est dire ma motivation et mon envie d’aimer le film. J’avais l’espoir de voir transposées sur grand écran les angoisses relatives à la crise du quart de siècle que je sens vaguement poindre en moi.

Je te le donne en mille : j’ai reconnu que dalle. J’imagine bien qu’une petite frange de la population âgée d’à peu près 25 ans pourra s’identifier au personnage principal de ce film, mais moi, non.

Pour bien faire comprendre le décalage entre Juliette, jeune femme qui n’a jamais connu le besoin matériel et c’est pas peu dire et les autres, celles qui, comme moi, n’ont pas forcément eu à se plaindre de quoi que ce soit mais ont un peu plus les pieds sur Terre, je te propose d’imaginer une journée dans la peau de Juliette.

  • 8h : Tandis que les bus, tramway et métro sont pleins de gens qui vont au travail, tandis que des milliers de Français cherchent un job sur Internet ou dans les petites annonces selon leur génération, Juliette, elle, n’est pas encore réveillée.
  • 10h : C’est l’heure de la pause café pour pas mal de gens. On discute de l’épisode de l’Amour est dans le pré d’hier, du temps qu’il fait, ou du dernier couple qui s’est formé dans la boîte. Juliette, elle, n’est toujours pas levée.
  • 14h : Juliette se lève. Elle étire ses longues jambes fines, passe une main molle dans ses cheveux décoiffés et enfile une chemise d’homme devant un miroir sans se regarder vraiment. Après quoi, elle part manger une tartine de pain beurrée en faisant la moue, et regarde le plafond en s’installant dans une pause qui dit « nique la nuque » sur un grand fauteuil. Pendant ce temps, le monde se remet en marche, tant qu’il peut. Certains se curent le nez, d’autres s’en offusquent, la vie, quoi.
  • 16h : La chaleur fait souffrir la France, désormais moite. Tout le monde retire ses pompes et les open spaces sentent le fromage, mais qu’importe. Les fronts luisent un peu. L’esprit se fait vagabond. De son côté, soudainement, Juliette décide enfin de faire un choix dans sa vie : celui de son shampoing. Le fait d’avoir les cheveux propres la motive à finir d’écrire son bouquin. Elle en écrit le titre au feutre rouge sur la page de garde, parce qu’elle est wild et nonchalante. Elle poste un exemplaire de son manuscrit, un seul. Elle est bien consciente que tout se passera bien pour elle, puisque n’est-ce pas, elle est « à l’âge des possibles » comme on nous l’apprend dans le synopsis.
  • 18h : Peu à peu, les bureaux se vident, le Pôle emploi ferme ses portes et les derniers clients sortent de la Poste. Des milliers de citoyens partent faire leurs courses pour avoir quelque chose à manger ce soir, et éventuellement un peu de papier toilette, puisque ça se fait dans la vie. Pendant ce temps, Juliette prend son mec pour un con et le fait souffrir. Elle a le droit : elle est triste et torturée.
  • 21h : Juliette se prélasse dans une baignoire sans robinet.
  • 23h : Après avoir mangé un yaourt sur son grand balcon, Juliette part en soirée jusqu’au bout de la nuit, sans envie, sans motivation.

Cette pose est recommandée en cas de mauvaise circulation du sang dans les jambes.

Je ne pense pas qu’on soit nombreuses à se reconnaître en elle : qu’on soit salariée, au chômage ou dans le flou, j’ai dans l’idée qu’il y a bien d’autres façons de refuser l’idée de devenir adulte (d’après ce que j’ai compris du film, être adulte se résume à avoir des sous qui tombent régulièrement, des cheveux coiffés, un chemisier repassé et une paire de lunettes).

Bien sûr, on rechigne à faire des papiers administratifs, on râle parfois en se levant le matin, il nous arrive de regretter la naïveté de l’enfance, on peut aussi agir de manière assez immature, parce que eh, personne n’est parfait. Mais de là à passer son temps à prendre les gens pour des nouilles (droit que Juliette s’octroie parce qu’elle est paumée) entre deux soirées à boire des coups en faisant la gueule, il y a un monde.

Juliette n’est pas le portrait d’une fille de 25 ans dans le flou, selon moi. C’est le portrait d’une fille qui a toujours des questionnements d’adolescente et un comportement qui va avec. À un moment, elle se prend une claque. Personnellement, j’aurais eu du mal à ne pas lui mettre la tête sur une plaque électrique tant ce personnage est agaçant, à vouloir contrôler tout son entourage faute de pouvoir se contrôler soi-même.

Ce qui est agaçant, dans le décalage que j’imagine entre elle et 90% des filles de 25 ans, ce n’est pas tant qu’elle n’arrive pas à prendre une seule décision et qu’elle déprime constamment sans jamais se sortir les doigts du cul. Après tout, personne n’est à l’abri d’une phase de vide.

C’est plutôt qu’elle est entourée par des gens qui lui excusent tout, dans un monde qui ne ressemble pas au nôtre. Il y a carrément moyen de faire quelque chose de moins branlette intellectuelle, de moins esthétiquement nickel avec la vie des gens de 25 ans, et c’est un peu dommage, à mon sens, d’avoir choisi de ne s’adresser qu’à une toute petite minorité.

(Attention, à partir de là et jusqu’à la photo, il y a du gros spoil)

J’ai trouvé ça douloureux à regarder, j’ai lutté pour ne pas la juger, mais j’ai souffert. J’ai souffert, non pas de la voir galérer à trouver sa voie, mais à l’observer ne rien faire pour se chercher. De voir que, pour elle, pour ce film, tout finit toujours par tomber tout cuit dans le bec sans avoir d’effort à faire. Des gens dans le trou, autour de moi, j’en ai vu, j’en vois et je continuerai à en voir.

La pote de Juliette envoie enfin quelques CV « parce [qu’elle en a] marre de rien faire » et elle trouve du boulot. L’héroïne envoie le premier jet de son premier roman, alors elle rencontre un éditeur.

Alors je dis pas, certains jeunes ont de la chance – j’ai eu de la chance par exemple, je le réalise bien. Mais les bonnes nouvelles, dans Juliette, ne récompensent aucun effort, aucune initiative, aucune galère. Les grandes annonces paraissent tellement surréalistes que je m’attendais à voir des paillettes sur l’écran dans ces moments-là.

À ce moment, Juliette vient de dire « Elle est lesbienne, elle aura pas d’enfant », probablement incapable de réfléchir vu l’effort que ça doit être de remplir au seau une baignoire sans robinet.

Tout se passe joliment, avec de jolies poses et des regards absents, des bouches gourmandes, des airs lascifs, des scènes de baise avec des trucs projetés au mur. Alors tu me diras, « ouais mais au moins ça fait peut-être un peu rêver », mais j’y vois plutôt de l’aveuglement : désolée, mais la vie de la plupart d’entre nous n’est pas aussi simple que ça. Ça ne veut pas dire qu’elle n’est pas cool, ça ne veut pas dire qu’on a envie de s’en plaindre.

C’est différent, c’est tout.

(Petit clin d’oeil à Skinnilove, qu’on a découverts sur madmoiZelle.com, et qui y jouent leurs propres rôles pour y chanter une chanson. La classe.)

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Josée
    Josée, Le 28 juillet 2013 à 6h27

    Les commentaires (et l'article) j'avoue me fâchent un peu. Alors effectivement je n'ai pas vu ce film, mais je compte d'autant plus aller le voir maintenant.

    Comme beaucoup d'autres madz je ne comprends pas pourquoi certains commentaires sont aussi radicaux et extrêmes. Ok, il ne vous représente pas ... et?! Ce n'est pas représentatif, c'est vrai ...mais?!

    Je comprends plus qu'on ne le trouve pas réussi artistiquement(rapport aux plans kitchous, à la mise en scène ou autre). Ce qui effectivement va déprécier le flim ...

    En revanche et désolée de froisser mais j'ai l'impression qu'en fait, ça en vexe certaines de ne pas se retrouver (alors qu'il y avait espoir de voir un film générationnel) ou alors d'être assimilé à cela (une génération de paumés dégénérés) ...
    Alors que j'ai plutôt l'impression que c'est juste la réalité un peu hipsterisé d'une jeune nenette paumée, dont j'envie pas sa place (surtout celle de hipster, burk!).

    Pour ma part, je crois que Juliette et moi on est un peu pareille en plus ... à vue de pif, comme ça, juste avec la BA:

    J'ai 23 ans, 3 ans d'études en communication à mon actif.
    L'an passé j'ai perdu mon taff puisque la boite à coulé;
    Un an de chômage, des boulots de merde, des relations de merde et des teufs tous les jours à en gerber un jour sur deux ... (je ne viens ni de paris, ni de bourgeois).

    Est-ce que vu que ça me ressemble, je suis obligée d'aimer le film?

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