J’ai testé pour vous… passer une journée dans la peau d’une non-voyante

Après avoir passé une journée en fauteuil roulant, Rosinabec a cette année passé une journée dans la peau d'une non-voyante et rédigé le texte suivant qui relate son expérience.

J’ai testé pour vous… passer une journée dans la peau d’une non-voyante

À lire sur le même sujet – Témoignage : je suis non-voyante

Dans ma très longue et sinueuse vie de jeune jouvencelle canadienne blasée et ronchonne, j’ai vécu des expériences aussi banales et fascinantes que celles d’un bonsaï domestique. Mais parfois, ma vie prend un tournant plus rocambolesque et me propose des aventures dont l’unicité représente mieux ma si charmante perfection.

Lors d’une magnificente matinée où je me promenais d’un pas gracieux dans les corridors de mon école, un Animateur de Vie Spirituelle et d’Engagement Communautaire (AVSEC pour les intimes) dont je tairai le véritable nom par souci d’anonymat (nous le désignerons sous le pseudonyme de Serge-Hyppolyte-Christian Lamontagne) me proposa une activité de sensibilisation à réaliser à l’intérieur des murs de mon établissement scolaire.

Il m’annonça d’un ton solennel :

« Tu es l’Élue. Je t’ai choisie parmi tant d’autres pour sensibiliser les jeunes sur l’état des personnes aveugles. Tu porteras des lunettes qui simuleront une cécité partielle et tu partageras ton expérience par la suite. »

Est-ce que j’ai trop lu d’heroic fantasy ? Non ! Quelle idée !

Je m’empressai d’accepter cette aventure inédite, non sans un trémolo dans la voix.

Le jour J, première période (ou comment trouver un titre d’une originalité avant-gardiste)

Le matin du jour J, Serge-Hyppolyte-Christian Lamontagne me prêta des lunettes aveuglantes qui réduisaient drastiquement ma vision. Avec ces verres posés sur mon appendice nasal, le flou s’emparait de mon champ de vision. Mon voyage au pays des infortuné-e-s avait commencé.

Ma journée débutait par le cours de « Sciences de l’environnement ». Durant cette épopée que fut la première période, je réalisai les difficultés d’un monde où il est impossible de déchiffrer les écritures. Comment pratiquer la stœchiométrie (un sombre processus qui consiste à jongler avec des unités scientifiques) sans connaître avec quelles unités mon petit cerveau surchargé devait jongler ?

Comment reconnaître quelqu’un si ses caractéristiques physiques sont masquées par une déformation de la vision ? Comment mordre dans une pomme si la forme de ce fruit demeure indéterminée ? Comment griffonner des pattes de mouches si la localisation du papier et du crayon demeure inconnue ? La résilience et le courage hors-norme des aveugles me frappaient dans toute leur splendeur.

Heureusement, il me restait une capacité essentielle dans la jungle scolaire : je possédais toujours la compétence de peindre en rouge mes lèvres à l’aveugle ! Cette ultime habileté féminine fit l’admiration de mes amies et m’enorgueillit suffisamment pour me permettre de poursuivre mes défis de non-voyante.

Le jour J, deuxième et troisième périodes (ou comment trouver un titre d’une unicité intense)

Mon épreuve ultime en ce bas monde n’est pas de répondre à un examen final de mathématiques en jonglant avec un sabre laser, ni même d’effectuer un combat de sumo à dos de cyclope sur le sommet de l’Himalaya. Elle eut lieu en ce jour J, à la seconde période de la journée, et connut pour théâtre les escaliers de mon école.

Sans ce petit lapin en sucre d’orge qu’est mon amoureux, je n’aurais jamais réussi ce défi, car voyez-vous, lorsqu’on est malvoyant, les marches d’un escalier créent un amusant phénomène de représentation mentale : impossible de déterminer la largeur de la marche, ni la hauteur de la contremarche.

Et dans ces circonstances, on réalise que l’habileté nécessaire à l’utilisation d’une cage d’escalier en état de cécité est de niveau héroïque. La situation se complique davantage quand les autres élèves n’hésitent pas à jouer de leurs larges épaules pointues pour se frayer un chemin jusqu’à leur salle de classe.

N’avançant forcément pas à la même vitesse de croisière que tout ce beau monde à l’heure de pointe, j’ai eu l’impression, plus d’une fois, qu’un train constitué de chairs fermes et musclées me fracassait le corps. Merci violentes gens : amour sucré je vous envoie, car il faut accepter qu’en aveugle, la bousculade fait partie du quotidien.

Heureusement, nous avons cinq sens ; privé-e-s de la vue, il nous reste néanmoins l’ouïe, le toucher, l’odeur et le goût. On peut donc distinguer les gens au son, à la palpation, voire à l’odeur pour les moins élégants… Quant au goûter, nous tairons cette possibilité ! J’envoie mes plus belles licornes aux soldats inconnus qui m’auront aidée en cette journée. Je vous en suis éternellement reconnaissante : j’ignore seulement à qui adresser la quantité infinie de paillettes et d’arc-en-ciels émanant de ma personne.

Quant à la troisième heure de classe, je tiens seulement à annoncer que ni les courts-métrages ni les examens de math n’ont d’intérêt sans la présence d’un champ visuel.

L’enfer, c’est la toilette

L’heure du midi se déroula de façon idyllique, mise à part ma fâcheuse tendance à donner des coups de fourchette approximatifs lançant de la nourriture vers mon col. Je vous laisse deviner l’état de mon corsage à la fin !

Après le ravitaillement d’usage, l’heure était à l’animation de la radio-étudiante : les multiples boutons de la console étaient encore plus incompréhensibles que d’habitude. Quelle est la différence entre le bouton qui monte le volume d’une chanson et celui qui lance une publicité portant sur le compostage des gâteaux fromagers ? Il n’y en a aucune… à part une étiquette, forcément illisible pour moi.

Après sept points de suture, deux commotions cérébrales et une amputation de la rotule qui en témoignent (aucune exagération), je dois aussi déclarer que les baies vitrées sont également indétectables quand on n’y voit que dalle ! Et nos amies les latrines, parlons-en. Elles suscitent tant de questions existentielles. Pourquoi la lunette de toilette a-t-elle tendance à reculer lorsqu’on s’en approche ? Pourquoi est-ce que la boîte destinée aux produits sanitaires des dames a l’habitude si caractéristique de nous meurtrir les flancs ? Pourquoi ai-je envisagé de me soulager par terre, lassée de ces heurts ?

Pour un-e aveugle, l’Enfer est pavé de questions similaires.

Le sport de plein air et les lunettes magiques

L’un des très rares avantages de ces lunettes qui affaiblissent ma vision réside dans le fait que mes yeux devenaient les habitants d’un monde secret, magique et invisible pour toute personne extérieure. En effet, il était impossible d’admirer mes mirettes derrière ces verres. La possibilité de dormir en toute impunité durant les cours théoriques se présentait à moi dans toute sa splendeur délinquante : je jubilais devant la perspective de cet acte illégal enfin à ma portée.

Malheureusement pour ces plans machiavéliques, les cours de l’après-midi furent remplacés par une randonnée en raquettes dans la neige durcie, le froid et le blizzard. Tout était blanc sans distinction : le sol, le ciel, les sentiers, les hors-pistes. Pas une seule minute ne passa sans que je ne voie mon joli minois enfoncé dans les congères mortelles, sans que mes raquettes ne décident de vivre en solitaire, délaissant mes pieds frigorifiés, sans que les branches cruelles ne lacèrent mon si délicat visage aveuglé.

Évidemment, la cause de tous ces déboires était ma vision affaiblie : je ne voyais point les obstacles qui se multipliaient le long de ma route. Mais OH ! MIRACLE ! Je rentrai malgré tout saine et sauve avec tous mes morceaux assemblés dans le bon ordre.

Dans 21 jours à l’aveugle, une journaliste de France 2 passe trois semaines dans la peau d’une non-voyante.

En conclusion…

Lorsque Serge-Hyppolyte-Christian Lamontagne me demanda avec empressement : « Qu’as-tu pensé de cette journée? », je ne pus empêcher mon cerveau de bouillonner et de mijoter nombre d’idées irrévérencieuses… que j’ai immédiatement reléguées aux tréfonds de ma boîte crânienne pour m’incliner humblement devant le courage des non-voyants.

J’ai maintenant la certitude inébranlable que souffrir d’une vision réduite nécessite des qualités incommensurables. Pour franchir les épreuves quotidiennes, ces personnes doivent posséder un courage grandiose et une patience illimitée envers les autres.

L’incompréhension et le non-respect demeurent leurs problématiques quotidiennes. Il nous appartient donc, à nous les voyant-e-s, de leur créer un monde plus accueillant, plus adapté, et c’est pourquoi je partage avec vous cette expérience d’une journée à l’aveugle.

Désormais, il vous appartient de faire circuler le message d’ouverture, mes jolis canetons… et si le cœur vous en dit, pourquoi ne pas tenter l’expérience à votre tour ?

À lire : le témoignage de Malilyss, non-voyante depuis ses 19 ans.
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Voici le dernier commentaire en date :

  • Barbe Bleue
    Barbe Bleue, Le 21 juillet 2014 à 14h23

    Je rejoins les propos tenus dans l'article posté par @hubertine..

    Déjà je trouve le titre de l'article assez maladroit. Autant tester le parapente ou un atelier maquillage d'effets spéciaux, ok, mais tester un handicap, je trouve ça quand même plutôt déplacer, on dirait un petit exotisme excitant qui va sortir la testeuse de son quotidien.

    Ensuite j'ai du mal avec l'idée qu'il faille qu'un individu du groupe dominant (ici les valides mais ça marche avec le sexisme, le racisme, la transphobie et j'en passe) fasse l'expérience de la multiplicité des discrimination pour que d'autres dominants puissent se dire "ah ouais en fait c'est pas facile d'être handicapé". Pourquoi ne pas laisser la parole à des gens dont c'est la vie, le quotidien? Des gens dont ce n'est pas le luxe de mettre le handicap au placard après avoir appris une belle leçon de courage? C'est quand même eux qui ont le plus à dire, et c'est pas comme si on était abreuvés de témoignages de tous les côtés.

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