Je veux comprendre… la crise en Birmanie

Depuis août dernier, les moines et l’opposition manifestent chaque jour en Birmanie, un pays sous dictature militaire depuis plus de 40 ans. Retour sur une crise qui ne peut être résolue que par l’intervention de puissances extérieures. Début octobre, la junte militaire birmane a lancé la répression contre les forces d’opposition et les moines qui […]

Je veux comprendre… la crise en Birmanie

Depuis août dernier, les moines et l’opposition manifestent chaque jour en Birmanie, un pays sous dictature militaire depuis plus de 40 ans. Retour sur une crise qui ne peut être résolue que par l’intervention de puissances extérieures.

Début octobre, la junte militaire birmane a lancé la répression contre les forces d’opposition et les moines qui manifestaient chaque jour dans le pays. Quelques jours plus tard le régime aurait déjà arrêté entre 2 000 et 4 000 personnes. Les arrestations se déroulent la nuit, les militaires cueillent les opposants chez eux, à la faveur du couvre-feu. De nombreux moines seraient aujourd’hui internés dans des camps de travail.

« Depuis un mois, des signes que la situation au Myanmar [le nouveau nom de la Birmanie depuis 1989] allait se détériorer étaient clairs et évidents  » rappelait Paulo Sergio Pinheiro, rapporteur spécial des Nations Unies pour le Myanmar, le 29 septembre, dans les colonnes du journal Le Monde. Depuis début septembre, les arrestations se sont en effet multipliées pour enrayer les protestations des Birmans. À la base de leur colère, la hausse brutale des prix à la mi-août. Le prix du carburant est multiplié par 5, celui des œufs grimpe de 50%, le riz de 10. C’en est trop pour une population qui voit ses conditions de vie se détériorer un peu plus chaque année.

Selon les docteurs Pierre Micheletti et Françoise Sivignon de Médecins du Monde (MDM), 90% de la population birmane vivraient en dessous du seuil de pauvreté (Libération du 27 septembre). « On assiste donc à une flambée des maladies "de la pauvreté" que sont en particulier la tuberculose, le paludisme et les infections respiratoires. […] Il est un autre constat fait par les équipes humanitaires de MDM : celui de besoins croissants en nourriture. Encore marginal il y a quelques années, le mauvais état nutritionnel des personnes accueillies dans nos dispensaires nous a conduit à intégrer un apport de nourriture dans nos programmes  » rapportent les deux humanitaires. Une situation sanitaire qui n’existait pas quelques années auparavant.

En janvier dernier, une association estudiantine menait une campagne à "cœur ouvert" pour récolter les doléances des Birmans. À travers le pays, 500 000 lettres ont été recueillies. Sans résultat puisque, mi-août, les prix sont montés en flèche. Dès le 19, les premières manifestations ont donc commencé pour demander au gouvernement des conditions de vie plus décentes. Le 5 septembre, les moines ont rejoint les premiers manifestants.

Parce qu’ils vivent des offrandes de la population dans un pays à 85% bouddhiste, les moines sont touchés de plein fouet par les difficultés de la population. Ils se sont donc engagés auprès des manifestants. Pour Gustaaf Houtman, chercheur au Royal Anthropological Institute (Libération du 1er octobre), les moines jouent de facto un rôle politique car le régime contrôle l’ensemble de la population. Les monastères représentent les seuls lieux sûrs du pays. « La crise s’est développée à partir d’une organisation spontanée de jeunes moines constitués en réseau. Ils ont fait quelques modestes demandes, comme la réduction des prix des biens de première nécessité […] mais le régime n’a jamais répondu  ». Cependant, on aurait tort de parler de "force politique" proprement dite, c’est-à-dire d’une force organisée et tournée vers la vie politique. « [Les moines] ne protestent pas politiquement. Ils sont dans leur bon droit en descendant dans la rue parce qu’ils ne peuvent plus pratiquer leur religion. […] Les moines se sont rassemblés dans la rue parce que leur moyen de subsistance s’est épuisé : la population n’a plus les moyens de subvenir à leurs besoins alimentaires. Cette situation affecte leur capacité à mener une vie de moine selon les règles  ».

La Birmanie compte quelques 400 000 moines, soit presqu’autant que le nombre de militaires. Tous les garçons peuvent devenir moine, tous les garçons sont ordonnés au moins un fois. Les moines délivrent des enseignements dans les temples qui longent les rues de toutes les villes birmanes. Il leur est interdit de travailler : les Birmans les nourrissent par des offrandes qui doivent être consommées dans la journée. Mais la crise économique menace aujourd’hui le corps religieux.

Les moines jouissent par ailleurs d’un statut à part, qui leur permet de s’opposer au régime le cas échéant. Le journaliste Brian McCartan, du Asia Times Online, rappelle la longue tradition d’activisme politique des moines birmans, dès la période coloniale, grâce à leur autorité morale. Quand elle s’exprime, cette autorité dispose d’un impact important sur son opposant (hier les colons, aujourd’hui les militaires) et insuffle courage et détermination aux Birmans, qui subissent de plein fouet la dictature (coloniale puis militaire). « L’environnement monastique lui-même est un lieu propice aux débats, y compris politiques, et on y entend les plaintes et les malheurs des gens du peuple qui se rendent au temple en quête de conseils et de réconfort religieux  » note McCartan. Le 5 septembre, des moines ont été battus pendant une manifestation dans une ville du centre du pays. C’est à ce moment-là que les moines ont réellement pris la tête du mouvement.

Les moines rendent la répression (du moins dans un premier temps) plus difficile. Tirer sur des moines, a fortiori les tuer, conduirait les auteurs des tirs à redescendre dans l’échelle karmique à leurs prochaines réincarnations. Concrètement ils seraient réincarnés en serpent ou en ver de terre, les êtres les moins dignes de l’ordre karmique. Mais la Birmanie est un régime de fer qui dispose de nombreux moyens pour mater la rébellion.

« Le pouvoir militaire semble aujourd’hui bien plus solide qu’il ne l’était il y a 20 ans  » rappelle Renaud Egreteau, professeur à Sciences Po (Le Monde du 29 septembre). Cette crise n’est pas la première d’un régime installé depuis 1962.

Quand l’armée arrive au pouvoir en 1962, elle prend également le contrôle de la sphère économique. Petit à petit, la « voie birmane vers le socialisme  » permet aux militaires de s’enrichir en dirigeant les entreprises publiques et l’armée devient un « État dans l’État  » selon la journaliste Bertil Lintner (Courrier International du 4 octobre). Les militaires disposent d’hôpitaux, d’écoles à leur seul usage. Familles et amis jouissent de nombreux privilèges pour l’emploi ou la santé quand la population birmane voit ses conditions de vie se dégrader. Bertil Lintner rappelle qu’avant la prise de pouvoir de 1962, la Birmanie avait « l’un des meilleurs niveaux de vie et d’éducation de l’Asie du Sud-est  ».

Mais depuis 1992 et l’arrivée du général Than Shwe au pouvoir, la situation s’est durcie. Le général Than Shwe avait fait partie des militaires qui renversèrent la démocratie en 1962, avec à leur tête le général Ne Win (Than Shwe était alors capitaine). Il monte les échelons jusqu’en 1988. Ne Win quitte alors le pouvoir. Des milliers de manifestants réclament alors la démocratie. Mais les manifestations sont violemment réprimées et font 3 000 morts. En 1990, des élections législatives libres sont pourtant organisées. La leader d’opposition Aung San Suu Kyi, apparue en 1988 sur le devant de la scène, remporte les élections à la tête de la Ligue nationale pour la démocratie. Mais les militaires ignorent les élections. Ils l’emprisonnent. Elle ne pourra recevoir en personne le prix Nobel de la Paix qu’elle reçoit en 1991. Than Shwe prend le pouvoir en 1992. À partir de cette date, il va tout faire pour maintenir un régime encore plus dur. Il s’oppose à toute tentative de démocratisation et élimine l’aile modérée des militaires en 2004. Libérée en 1995, Aung San Suu Kyi est de nouveau placée sous résidence surveillée en 2003.

2005 est un tournant. Superstitieux, entouré d’astrologues, probablement paranoïaque, Than Shwe déplace la capitale au centre du pays, dans une ville construite à la hâte, vide de tout habitant, en plein milieu de la jungle, Naypyidaw. Il modifie également l’ensemble de la masse monétaire en faisant détruire tous les anciens billets pour en imprimer de nouveaux avec le chiffre 9 (un chiffre porte-bonheur selon ses astrologues). L’économie de la population birmane s’effondre. Mais l’élite militaire ne cesse de s’enrichir.

La disparité entre élite et population est impressionnante en Birmanie. En 2006, le mariage de la fille de Than Shwe avait suscité une vague de protestations dans le pays. On y voyait les jeunes mariés dans un hôtel de grand luxe, exhibant bijoux et pierreries. Suite aux sanctions de l’ONU, le pays vit replié sur lui-même, la population étouffe. Mais l’isolement diplomatique n’empêche pas les militaires d’avoir de puissants interlocuteurs, intéressés par les ressources naturelles birmanes.

Si l’économie sous la junte est essentiellement agricole, la Birmanie a recentré son secteur public (détenu par les militaires) sur les industries d’extraction (pétrole, gaz, pierres précieuses et bois). Inde, Chine et Russie sont les principaux partenaires commerciaux du régime. La Chine possède en particulier de nombreux droits d’exploitation dans l’Ouest et le Nord du pays. Les Chinois recherchent essentiellement les hydrocarbures, développent des projets de pipeline pour alimenter directement le sud du pays, afin de contourner le détroit de Malacca (le détroit le plus dangereux de la région). Pour préserver leurs intérêts, la Chine et la Russie font jouer leurs droits de veto à l’Onu pour éviter toute réelle sanction à la Birmanie.

Cette proximité avec de grandes puissances peu regardantes sur la démocratie permet au régime birman (mais pas à la population) de supporter les sanctions internationales, imposées notamment par les Américains. Les militaires retirent les bénéfices des impôts perçus sur les compagnies étrangères mais ne réinjectent que peu de fonds dans le fonctionnement du pays. On arrive ainsi à des situations ubuesques. Le régime fait construire des hôpitaux mais ne forme pas de médecins, n’achète pas de matériels. A contrario, les fils des dignitaires font des allers-retours en jet privé pour aller à l’école chaque jour à Singapour.

La révolution safran apparaît avant tout comme celle d’un peuple fatigué et ulcéré de vivre dans un pays pillé par les dirigeants. Pourtant la sortie de crise ne semble pouvoir venir que de l’extérieur : dans les discussions à l’ONU sur d’éventuelles sanctions mais également sur un changement de comportement de la Chine à l’égard de la Birmanie. « Pousser la population birmane, les bonzes et les militants prodémocratiques à se révolter dans leur pays sans leur apporter un soutien extérieur, concret et autre que symbolique ne permettra pas d’accélérer le processus de transition  » rappelle Renaud Egreteau. Appeler aux sanctions ne suffit également pas. Les pays occidentaux ont perdu leur influence sur le pays suite aux sanctions économiques. Selon Renaud Egreteau, la communauté internationale doit rencontrer la junte et suivre les négociations, notamment par un rôle de médiation de la Chine. « Étant donné l’assise solide du régime militaire birman, exploiter ses propres failles semble être la stratégie qui serait à terme la plus payante. Pour cela, il faut le connaître, comprendre ses rouages, avoir accès à ses leaders. Seule la Chine semble aujourd’hui répondre à ces impératifs ».

1948. Indépendance du pays. Le pays quitte le Commonwealth et devient une démocratie parlementaire.

1962. Le Général Ne Win prend le pouvoir. Il impose un système de parti unique, nationalise l’économie et mène des réformes socialistes à marche forcée.

1974. Les funérailles du secrétaire général des Nations Unies, U Thant, birman, suscitent une lutte entre les étudiants et le régime militaire.

1988. Des milliers de manifestants sont tués après une répression massive du soulèvement populaire qui réclame démocratique.

1989. L’opposante Aung San Suu Kyi entame une première période d’assignation à résidence.

1990. Victoire éclatante aux élections de la Ligue nationale pour la démocratie d’Aung San Suu Kyi. Les militaires ignorent les résultats.

1991. Aung San Suu Kyi reçoit le prix Nobel de la paix.

1992. Than Shwe prend la tête du régime.

1993. Ouverture d’une Convention nationale chargée de rédiger une nouvelle Constitution. Elle capote trois ans plus tard après le retrait de la LND.

1995. Libération de Suu Kyi après six ans d’assignation à résidence.

1997. L’Europe et les États-Unis prennent des sanctions économiques contre la junte. La Birmanie entre dans l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean).

1998. La junte arrête les députés élus en 1990 et force des milliers de membres de la LND à "démissionner".

2003. La junte annonce un plan en sept points pour restaurer la démocratie et une nouvelle Constitution. Aung San Suu Kyi et ses lieutenants sont victimes d’une embuscade et arrêtés.

2004. Ouverture de la Convention nationale, boycottée par la LND pour cause de non-représentativité.

2005. Trois attentats à Rangoun font 23 morts, selon le régime. La capitale est transférée de Rangoun à Naypyidaw.

15 août 2007. Le régime du général Than Shwe augmente brusquement les prix des carburants (de + 66 % à + 535 %).

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Voici le dernier commentaire en date :

  • 100drillon
    100drillon, Le 11 octobre 2007 à 22h08

    Rhôô!! Merci bocou!!! :d :d :d
    Trop contente qu'on m'ai écouté!! J'ai compris maintenant!!
    Mad' SAV: 10/10!!!

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