L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau

Pondu par Justine_ le 5 juin 2012     

Justine vous parle aujourd’hui de l’agnosie, cette étrange pathologie qui touche certains individus.

Finissons cette journée par une histoire peu commune : celle du docteur P. qui, comme l’indique le nom du livre de son neurologue Oliver Sacks, prenait sa femme pour chapeau – littéralement.

Un jour, sous les yeux du Dr Sacks, pensant avoir entre les mains son chapeau, l’homme saisit en réalité la tête de son épouse. À la suite d’une atteinte cérébrale, le docteur P. souffre en fait d’agnosie, plus précisément d’une agnosie des visages associée à une agnosie des objets ; c’est-à-dire qu’il ne parvient plus à identifier ni les objets, ni les visages.

Quel est le fuck ?

Whaaaat, vous dites ? L’agnosie, qui a pour racines grecques les mots « ignorance » et « connaissance », est une pathologie dans laquelle les individus perçoivent les stimuli mais ne les traitent pas. Dans son cas, le docteur P. peut voir et décrire les détails des objets et des visages, mais il ne parvient pas à les identifier. Autrement dit, il pourra parfaitement nous expliquer que ce visage a le nez long, a les pommettes rebondies, à dire au Dr Sacks qu’un gant est « une surface continue repliée sur elle-même, munie de cinq excroissances », mais il ne pourra pas les identifier comme un visage ou un gant.
Les objets et visages n’ont plus de sens pour lui : il ne peut ni les nommer, ni expliquer leurs usages. Pourtant, le mot « gant » n’a pas disparu de son vocabulaire et lorsqu’il l’enfile dans le bureau d’Oliver Sacks, il s’écrie « Mon Dieu, mais c’est un gant ! ». Vous me suivez ?

Le docteur P. peut analyser les différentes propriétés élémentaires des objets qu’il voit, mais leur représentation concrète s’efface… Ce qu’on en déduit, c’est un peu que le tout n’est pas la somme des parties, que la représentation perceptive d’un objet est autre chose que l’addition de ses propriétés. Pour le dire différemment, les objets seraient devenus pour lui des puzzles dont il ne peut reconnaître que certaines pièces, sans être capable de les assembler.

Vivre avec une agnosie

Comment le docteur P. a-t-il fait pour continuer à vivre de façon autonome ? Selon le récit d’Oliver Sacks, l’homme qui prenait sa femme pour un chapeau s’est adapté, a utilisé d’autre sens pour identifier son environnement, a identifié les choses grâce à leurs bruits, à leurs odeurs, les visages grâce à leurs voix. Musicien, il reconnaissait les autres gens à l’aide de leurs gestes, qui étaient pour lui « leurs musiques corporelles ».

Selon les zones du cerveau endommagées, différents types d’agnosies peuvent survenir :

  • L’agnosie visuelle, dont nous venons de parler, pour laquelle l’individu ne reconnaît plus les objets, les visages (cette forme d’agnosie visuelle se nomme plus spécifiquement la prosopagnosie – à l’image du docteur P., les individus peuvent évaluer l’âge d’un visage, son sexe, ses cicatrices, mais ne peuvent pas dire « qui » il est), les couleurs (achromatopsie), les chiffres ou les lettres…
  • L’agnosie auditive, où les patients ne reconnaissent plus les sons, les bruits familiers, la musique (certains pourraient même ne plus comprendre le langage « parlé » tout en continuant à parler eux-mêmes)
  • L’agnosie tactile, où les sujets ne reconnaissent plus les sensations du toucher (incapacité de mémoriser le toucher d’une feuille, de l’herbe, d’une peluche…)
  • L’agnosie spatiale, dont les malade ne parviennent plus à se représenter une vue d’ensemble, à localiser un objet dans l’espace pour le prendre… Dans l’un des cas narrés par Oliver Sacks, une femme souffre d’héminégligence : atteinte de lésions au cerveau « droit », elle ignore les éléments de l’espace se trouvant dans son champ gauche, elle ne mange que la partie droite de son assiette, ne se maquille que la moitié du visage, etc. Pour contourner ses difficultés, Madame S. tourne sur elle-même jusqu’à voir les parties manquantes.
  • L’agnosie corporelle, où les patients ne reconnaissent plus les différentes parties de leurs corps (autotopoagnosie) ou les perçoivent comme étrangères (hémiasomatognosie).

Pour bien finir de vous assommer, j’ajouterai qu’il existe aussi un trouble nommé anosognosie – qui décrit la non-conscience de ses propres troubles. EH OUAIS.

Des malades, pas des phénomènes de foire

Dans son livre (l’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, donc), Sacks narre les histoires de plusieurs patients atteints de pathologies peu ordinaires. Bien que certains le lui aient reproché, son « recueil de nouvelles neurologiques » n’est pas vraiment un inventaire à la TF1, façon Les 30 histoires les plus extraordinaires, le neurologue n’aborde pas les choses uniquement sous le prisme de la pathologie et parle des patients, de leurs histoires, de leurs personnalités, de la manière dont ils s’accommodent de leurs troubles, de la façon dont leurs vies s’adaptent.

L’auteur-médecin fait preuve de beaucoup d’humanité ; ce qui est différent, c’est qu’au-delà d’une explication « clinique », il mentionne également tout ce que la pathologie peut apporter de positif. Le livre pose aussi en filigrane la question des traitements que l’on inflige aux personnes atteintes de ces pathologies : à quel prix veut-on « gommer » les maladies ? Si parfois le traitement « efface » le sujet et ses traits de personnalité, le prix n’est-il pas trop cher ? Le choix ne doit-il pas être laissé au patient ?

Sans jamais nier la gravité et parfois les handicaps amenés par la pathologie, une question essentielle est posée : dans la mesure des possibilités, l’individu, même atteint de troubles, doit-il nécessairement s’adapter au monde qui l’entoure, ou est-ce au monde environnant de s’adapter à l’individu et ses complexités ?

Pour aller plus loin :

Ça vous a plu ? Faites tourner !

81 BIG UP

Cet article a été pondu par Justine_ - Tous ses articles

Plus de Justine_ sur le web :

Tous les articles Culture, Insolite, Je Veux Comprendre et aussi Livres
Les autres papiers parlant de , ,

Les 10 dernières réactions à cet article sur le forum

Tu dois être inscrite pour lire l'intégralité des réactions ou commenter !
Identifie-toi ou clique ici pour t'inscrire, c'est gratuit !

  1. .Fleur.Fleur

    Le 06 juin 2012 à 00:50

    :surprised: Moi aussi @lenjomineuse j'avais déjà vu ça dans un science et vie junior il y a des années :lunette: ! Impossible d'oublier tellement c'était bien fait.
    Y'avais une maladie aussi je me souviens où la personne ne voyaient que la partie droite des choses, genre elle mangeait par exemple que le côté droit de son assiette et se rasai que la partie droite du menton. Bref c'est pas très clair mais ça l'était dans le science et vie !!:yawn: Et des tas d'autres étrangetés entre les yeux et le cerveau….
  2. DolceVitaDolceVita

    Le 06 juin 2012 à 10:26

    Waaah c'est dingue comme type de maladie !!
    J'aurais pas imaginé que ce genre de troubles pouvaient exister :oo:

    Merci pour cet article.
  3. Dies IraeDies Irae

    Le 06 juin 2012 à 10:42

    Et l'agnosie des visages répond au doux nom de prosopagnosie.


    Posted by .Fleur
    :surprised: Moi aussi @lenjomineuse j'avais déjà vu ça dans un science et vie junior il y a des années :lunette: ! Impossible d'oublier tellement c'était bien fait.
    Y'avais une maladie aussi je me souviens où la personne ne voyaient que la partie droite des choses, genre elle mangeait par exemple que le côté droit de son assiette et se rasai que la partie droite du menton. Bref c'est pas très clair mais ça l'était dans le science et vie !!:yawn: Et des tas d'autres étrangetés entre les yeux et le cerveau….

    Ouais ça s'appelle l'héminégligence. La personne ne reconnaît plus l'existence de toute une moitié de l'espace et également de son propre corps, ce qui est très problématique parce qu'elle peut en arriver à se faire du mal. J'ai vu comme ça un patient qui paniquait parce qu'il était persuadé qu'il y avait quelqu'un dans son lit avec lui, alors qu'en fait c'était juste la moitié de son corps qu'il ne reconnaissait plus comme la sienne. C'EST TRÈS FLIPPANT.
    Et c'est accompagné d'anosognosie en plus, alors bonjour l'ambiance, va faire reconnaître à un type qui est persuadé d'avoir quelqu'un en permanence à côté de lui qu'il est en train de taper sur son propre bras… L'angoisse.


    Dans les troubles neuro-visuels il y a aussi l'hémianopsie, où c'est une moitié de champ visuel qui est amputée. Mais là il suffit au patient de tourner la tête pour voir la moitié d'espace qu'il ne voit pas en regardant droit devant lui, il n'y a pas de négligence.
    Selon la place de la lésion sur les voies nerveuses visuelles, le patient ne perd pas forcément une moitié de champ visuel, ça peut être juste un quart, ou alors toute la périphérie, ou au contraire juste un cercle au centre du champ de vision (et du coup ils voient le monde comme quand on regarde à travers un tube)
    Et parfois ça coupe tout le champ de vision, on parle alors de cécité corticale et ça ne ressemble pas à la cécité classique parce que l’œil est tout à fait fonctionnel. Là encore il y a une anosognosie associée : imaginez une personne qui ne voit rien mais qui est persuadée de voir. Ca donne des situations absurdes où tu essaies de lui faire réaliser que non, si elle ne peut pas lire un texte ce n'est pas parce qu'elle n'a pas ses lunettes où qu'il fait trop sombre, mais juste parce que son cerveau n'est plus en mesure de traiter les informations visuelles.

    Bref tout ça est passionnant.
  4. MawiinaMawiina

    Le 06 juin 2012 à 13:36

    Comme beaucoup de Madmoizelles, l'article m'a donné envie d'acheter le livre pour le dévorer.
    Pour celles qui l'ont déjà lu, pouvez-vous me dire si faut avoir un vocabulaire poussé en médecine? C'est ce qui me freine un peu…
  5. MandorleMandorle

    Le 06 juin 2012 à 13:54

    Posted by Mawiina
    Comme beaucoup de Madmoizelles, l'article m'a donné envie d'acheter le livre pour le dévorer.
    Pour celles qui l'ont déjà lu, pouvez-vous me dire si faut avoir un vocabulaire poussé en médecine? C'est ce qui me freine un peu…


    Pour l'avoir lu il y a quelques années, je me rappelle l'avoir trouvé très compréhensible et bien fait, chaque maladie est présentée comme une petite histoire en fait, et je ne crois pas avoir été bloquée par le vocabulaire (sachant que je n'y connais vraiment rien en médecine, j'en conclus qu'il devait être assez simple !).
  6. EleillaEleilla

    Le 06 juin 2012 à 14:12

    Ca me fait vraiment plaisir de voir ce genre d'articles ici, ces pathologies, et bien d'autres qu'on étudie en neuropsychologie, sont très peu connues alors que beaucoup de gens son touchés.

    Par contre, il faut préciser que le livre date quand même un peu (ça reste une référence cela dit), et que beaucoup de progrès sont faits de nos jours pour que les patients se réadaptent à la vie quotidienne (d'ailleurs, il faudrait peut-être préciser dans l'article que le préfixe a- dans agnosie sert à qualifier le trouble d'acquis, en opposition au préfixe dys-).

    Merci beaucoup @Justine_ en tous cas!
  7. CowalieCowalie

    Le 06 juin 2012 à 14:31

    Ooh j'ai joué l'adapation en pièce de théâtre de ce livre, souvenirs :D (je faisais la patiente atteinte d'agnosie visuelle, justement, et aussi le docteur du patient atteint d'autisme. Intéressant.)
    Pour moi la maladie présentée dans ce livre la plus touchante, c'est le syndrôme te la Tourette. C'est tout tristounet :tears:
  8. Ghost TownGhost Town

    Le 06 juin 2012 à 19:57

    Rho l'angoisse. Certes c'est intéressant mais quel cauchemar ce doit être pour le malade dans certains cas, franchement je compatis.
  9. MawiinaMawiina

    Le 07 juin 2012 à 22:32

    Posted by Mandorle
    Pour l'avoir lu il y a quelques années, je me rappelle l'avoir trouvé très compréhensible et bien fait, chaque maladie est présentée comme une petite histoire en fait, et je ne crois pas avoir été bloquée par le vocabulaire (sachant que je n'y connais vraiment rien en médecine, j'en conclus qu'il devait être assez simple !).


    Merci Mandorle ^^ Je vais de ce pas l'acheter !!
  10. Justine_Justine_

    Le 08 juin 2012 à 13:15

    Posted by Haze
    Ce livre est absolument fascinant, merci @Justine_ d'en avoir parlé !
    Je l'ai lu au début de l'année et même s'il est parfois difficile pour nous de saisir réellement la maladie, de la comprendre, tous les cas sont vraiment intéressants.


    Merci :)
    Et je trouve que " saisir" est un terme très juste ici, c'est exactement ça… !

    Posted by lenjomineuse
    J'ai bien aimé cet article, j'avais découvert ces troubles dans une science et vie junior et le livre me donne bien envie.

    Je suis aussi pas mal d'accord avec la fin de l'article faut-il a tout pris gommer les handicaps ? Cela me rappelle ce que dit Emmanuelle Laborit dans le cri de la Mouette. Elle défend l'idée qu'être sourde fait partie de son identité et pour certains sourds retrouver (une partie de) leur audition est parfois un grand traumatisme. Bref je trouve que c'est une question intéressante et complexe.


    Mission du week-end : trouver le cri de la Mouette !

    Posted by daffy duck
    @Justine_ ton article m'a retourné le cerveau. Merci!!

    Sinon je pense que certaines folies sont plus un problème pour l'entourage normale que pour le fou. Si la réalité qu'il s'est construite fonctionne et ne met en danger ni lui, ni les autres. Je dis qu'on doit le laisser tranquille et pas l'assommer avec des médocs.


    Oui, disons aussi que ce sont des questions infiniment complexes : est-ce qu'on doit obligatoirement s'intégrer à la société ? Et en même temps : est-ce qu'on ne doit pas permettre aux individus de s'intégrer dans la société et de vivre en autonomie ? Et oui aussi, quelle place pour l'entourage ?


    Posted by Mawiina
    Comme beaucoup de Madmoizelles, l'article m'a donné envie d'acheter le livre pour le dévorer.
    Pour celles qui l'ont déjà lu, pouvez-vous me dire si faut avoir un vocabulaire poussé en médecine? C'est ce qui me freine un peu…


    Pas forcément, comme @Mandorle te l'a dit, c'est un livre accessible et très "vulgarisé" :)

    Posted by Eärendil
    Ca me fait vraiment plaisir de voir ce genre d'articles ici, ces pathologies, et bien d'autres qu'on étudie en neuropsychologie, sont très peu connues alors que beaucoup de gens son touchés.

    Par contre, il faut préciser que le livre date quand même un peu (ça reste une référence cela dit), et que beaucoup de progrès sont faits de nos jours pour que les patients se réadaptent à la vie quotidienne (d'ailleurs, il faudrait peut-être préciser dans l'article que le préfixe a- dans agnosie sert à qualifier le trouble d'acquis, en opposition au préfixe dys-).

    Merci beaucoup @Justine_ en tous cas!


    Merci pour tes précisions :) Si je me sens capable de le débriefer, je ferai un papier sur son dernier travail pour un peu plus de modernité !

Tu dois être inscrite pour lire l'intégralité des réactions ou commenter !
Identifie-toi ou clique ici pour t'inscrire, c'est gratuit !