Quand l’histoire rencontre la musique : la chanson en ancien babylonien

Lorsqu'une compositrice s'intéresse aux langues anciennes et traduit sur un album les beaux poèmes babyloniens de tablettes écrits en cunéiforme, ça donne un orgasme historique des tympans, à ne pas rater.

Quand l’histoire rencontre la musique : la chanson en ancien babylonien

La langue fait l’histoire : elle nous la transmet, nous la raconte ou nous la trahit. Mais l’histoire est avant toute chose ce que la trace écrite nous laisse à étudier. De plus, l’histoire des langues en elle-même est un sujet des plus basiques et primordiaux, un des piliers de réflexion en matière d’étude des civilisations. On en étudie la composition, l’évolution… qui est à détacher de la parole qu’elle ne restitue qu’en transparence et de manière inexacte.

Les langues anciennes sont appelées les langues mortes, voir  « très mortes » pour la simple et bonne raison qu’elles ne sont étudiées que par un groupe infimes de spécialistes qui eux-mêmes ne connaissent qu’en partie les fragments des ces idiomes effacés par le temps. Ce sujet mérite à lui seul 10 000 articles tant il est passionnant et vaste. Mais aujourd’hui, j’ai l’occasion de l’aborder à la manière douce : en chanson.

Non vous ne rêvez pas, on va aborder le complexe sujet des langues mortes, leur histoire et leur transmission de manière toute simple et garantie sans maux de tête : par la chanson ! C’est possible grâce à la sortie d’un album un peu particulier intitulé The Flood par Stef Conner et qui sortira le mois prochain sur Itunes. Cette compositrice s’est intéressée de près à la première forme d’écriture (au sens de langage très construit), le cunéiforme ! Quel est le lien entre cette forme d’écriture très ancienne et la musique ? Je m’en vais te raconter tout ça.

Le cunéiforme, le Babylonien et autres joyeusetés

Le système d’écriture cunéiforme est très complexe et ancien. On date son apparition entre 3 400 et 3 200 avant notre ère en Basse Mésopotamie (l’Irak, la Syrie, le berceau de la civilisation toussa toussa). Il s’est largement répandu dans tout le Proche-Orient ancien, avant de disparaître dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. Il fut réutilisé par toutes les grandes civilisations ayant dominé cette région du globe pendant plus de 3000 ans. Il fut donc utilisé pour écrire des langues comme le sumérien, l’akkadien, l’élamite, le babylonien, l’assyrien…

Bref, celui qui te lit de la poésie en cunéiforme est un superbe intello au QI très impressionnant et au patrimoine génétique plutôt intéressant. Ou un gros malade. En « général » (autant que cela soit possible avec les genre 20 personnes qui sont capables de l’écrire et de le traduire) c’est les deux.

En réalité, Stef Conner s’est intéressée au Babylonien dont il subsiste des textes et poèmes d’une grande beauté. Cette civilisation est très réputée pour sa littérature et l’érudition des textes qui nous sont parvenus.

cuneiforme2On s’improvise une petite trad de santé ? 

 

Une langue dont on a perdu le son

Tu remarqueras, ô toi attentive lectrice, que je parle « d’écrire » et de « pratiquer » cette langue et pas du tout de la parler. Pourquoi ? Parce qu’on ne sait pas exactement comment la prononcer dans chacune des langues et idiomes ! Les Sumériens, Akkadiens et Babyloniens  ne connaissaient pas le système de phonétique international donc impossible pour nous d’en connaître le son exact.

Ne prétendant pas reproduire à l’identique ce qu’un chant Babylonien pouvait être, Stef Conner a pourtant fait le pari de nous donner une idée de ce que cela rendait. A l’écouter, on se voit à la cour de Cyrus le Grand ou n’importe quel grand roi ayant régné entre -3 000 et ce bon vieux JC.

La transmission d’histoires, de légendes, de prières ou de toute autre composante d’une culture par le chant n’est pas rare pour ces civilisations anciennes, quelle que soit leur origine sur le globe. La transmission par la chanson est aussi valable pour des langues et coutumes ayant une origine plus récente. On est donc face à une grande tradition de poèmes et épopées chantés (L’Iliade et l’odyssée étaient des chants pour citer les plus fameux).

Le pari est double ; il s’agit de faire face aux problèmes de traduction des textes et de chants dans une langue étrangère, puis, dans un second temps, de ressusciter un son qui n’a pas été entendu ni produit depuis des millénaires. Les recherches de la compositrice se sont concentrées sur l’histoire de l’ancien Babylonien, les évolutions que l’on connaît et les marques éventuelles d’accentuation. Grâce à un rapprochement entre les langues sémitiques anciennes mortes ou encore vivantes, elle a pu les traduire en chanson!

Recomposer instruments et mélodies

Le problème c’est que la prononciation ne fait pas le chant ! Les instruments ainsi que la composition de l’oeuvre devaient être repensés, recréés de manière plausible et mélodique. Il fallait éviter l’écueil d’une tentative de reprise à l’identique totalement impossible et maladroite. C’est ainsi que Stef Conner s’est entourée de spécialistes. Aidée d’un certain Andy Lowings, elle a pu reconstituer ce que pouvaient être les instruments utilisés à l’époque et ainsi jouer d’un instrument à cordes semblable à un mélange entre une lyre et une harpe que vous pouvez voir directement sur le site de Stef Conner.

Elle a aussi été aidée par Anne Draffkorn Kilmer, professeur de musique qui lui a fourni une partition de la plus ancienne chanson du monde « l’hymne à Nikkal » écrite sur une tablette datant du second millénaire avant J-C.

Lyre-Featured-Image

Ces chansons m’ont fait un drôle d’effet. Plus qu’un langage « inventé », comme si c’était chanté dans une langue issue d’un univers fantastique, la langue, les intonations et le son produits par l’instrument m’ont beaucoup troublée par leur beauté quasi surréelle. C’est comme le fantôme indistinct et vaguement ressemblant d’un passé perdu… je serais curieuse de savoir ce que des spécialistes de ces langues penseraient de cet opus The Flood.

 

Cet album a un côté outre-tombe que j’adore, et que j’ai souvent recherché dans mon étude de bon nombre de sujets historiques.

Pour aller plus loin

Le site Rawstory.com  a repris l’article de Newsweek.com sur le sujet. Stef Conner a son propre site sur lequel vous pouvez avoir quelques infos supplémentaires sur son album.

Pour aller plus loin, vous pouvez lire un vrai article scientifique un peu pointu qui fait mal à la tête mais apprend plein de choses que j’ai moi-même eu l’occasion de lire à la fac en première année, Langue très morte par Clarisse Herrenschmidt.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Gedauphin
    Gedauphin, Le 1 janvier 2015 à 17h36

    Depuis l'article ici, je vais souvent sur le site de Stef Conner pour voir quand l'album va sortir.
    L'album est maintenant disponible pour précommande pour livraison en janvier et sur Itunes y'a quatre chansons pour 9.99, enfin dans les extraits, car elles sont drôlement numérotées peut-être qu'il y a en plus si on achète l'album.

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