La grève des infirmières (et autres soignants) expliquée et vue de l’intérieur

Pour cette journée de grande manifestation nationale des personnels soignants de France, Charline témoigne sur les difficultés de son quotidien d'infirmière libérale et les raisons de cette grève.

La grève des infirmières (et autres soignants) expliquée et vue de l’intérieur

Les infirmières en grève mardi 8 novembre 2016

Les infirmières, aides soignantes et personnels non médicaux des hôpitaux publics manifestent mardi 8 novembre pour dénoncer la dégradation de leurs conditions de travail. La grève ne concerne pas uniquement les femmes, mais comme ces professions sont très féminisées, on accorde ici au féminin.

À Paris, la manifestation est partie de Montparnasse à 10h30, vers le ministère de la Santé. Pour plus d’informations, rendez-vous sur Le Monde.fr.

Charline est infirmière libérale en campagne depuis 6 ans, après avoir été infirmière en milieu hospitalier. Elle raconte son quotidien fait de tournées aux domiciles des patients au rythme de sept jours de suite en alternance avec un associé, sur son blog C’est l’infirmière !.

Pour cette journée de grande manifestation nationale des soignants de France, elle a raconté son épuisement et son indignation dans un post qu’elle nous autorise à reprendre ici pour les lecteurs et lectrices de madmoiZelle.

« Quoi, y a encore une grève de prévue ? »

« Quoi, y a encore une grève de prévue ? »

J’ai reposé ma pince kocher et j’ai regardé mon patient. Il venait de lever les yeux vers son plafond et n’avait même pas remarqué qu’il m’avait blessée. Ce matin-là, j’aurais pu ne pas relever, ne pas me sentir touchée, mais d’un coup j’ai repensé au mail que j’avais reçu sur mon blog et à cette infirmière qui m’avait écrit :

« Ça fait du mal et ça fait du bien de te lire, parce que pour une fois je me rends compte que je ne suis pas la seule à avoir envie de me foutre en l’air. »

D’un coup, mon cœur qui s’était vrillé d’un petit trois fois rien a eu des relents de beaucoup trop…

Je l’ai regardé lui, qui avait les yeux figés sur son plafond, lui qui ne voyait pas plus loin que la peinture blanche au-dessus de sa tête, lui qui ne se doutait pas que nos blouses de la même couleur étaient entachées par ce même goût de sang amer que nous avions au fond de nos gorges de soignants.

J’aurai voulu lui dire tellement de chose à ce patient… Mais d’un coup, je me suis sentie fatiguée de devoir me justifier de sortir dans la rue pour essayer de me faire enfin entendre du gouvernement. Je me suis sentie lasse de devoir expliquer à celui que je soignais depuis des semaines pourquoi je ne serais peut-être plus là demain pour panser ses plaies.

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Je lui ai serré la main en lui souhaitant une agréable journée et je suis allée m’enfermer dans ma voiture. J’ai regardé mes mains qui tenaient mon volant et j’ai repensé à ces mêmes mains posées sur mon clavier d’ordinateur la veille. Ces doigts qui tentaient de répondre à cette infirmière qui m’avait vrillé le cœur. J’écrivais, puis j’effaçais, puis je réécrivais… Puis j’effaçais à nouveau.

Qu’est-ce que j’aurais pu dire à cette soignante pour qu’elle ne se foute pas en l’air ? Qu’est-ce que j’aurais pu dire à ce patient pour qu’il cesse de lever les yeux en l’air ? J’aurais pu lui dire…

Tu le savais qu’on allait mal ?

Tu le savais qu’on allait mal ?

Tu le savais toi que je ne suis payée que 3€04 net en vrai pour ta prise de sang ? Que j’y passe dix minutes parce que tu es un trentenaire avec des veines épatantes ou trois fois plus de temps car tu es une enfant de deux ans avec des veines inexistantes, que j’y resterais autant de temps si cette prise de sang était celle de trop au milieu de tous tes traitements de chimio’ ? Mon temps, mon écoute et mon coeur de soignante pour trois euros.

Tu le savais toi que la sécu’ m’interdit de te facturer plus d’un soin et demi et que cette injection en plus de ton pansement et de ta demi-prise de sang ne me sera pas payée même si je l’ai réalisée ? Tu le savais toi que la semaine dernière j’ai dû faire payer un patient sous CMU pour l’ablation de sa sonde urinaire parce que c’est un soin prescrit par un médecin mais que la sécu’ refuse de l’inclure dans la nomenclature pour permettre aux patients d’être remboursés ?

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Tu le savais toi que le mois dernier je n’ai pas pu me dégager de quoi me verser un salaire décent, parce qu’il y a eu l’URSSAF, ma caisse de retraite à payer et toutes mes charges tombées sur le coin du nez ? J’ai dû demander de l’argent à mon conjoint pour m’aider à me payer mon congé maternité parce que la sécu’ a mis trois mois à me payer mes indemnités d’arrêt d’activité…

Tu le savais toi qu’on allait mal, et que c’est valable pour les libéraux comme pour les conditions de travail à l’hôpital ?

Tu savais que mes collègues de service épuisées étaient rappelées sur leur repos pour venir remplacer leurs collègues malades parce qu’il n’y aurait soi-disant pas de budget pour embaucher des intérimaires ? Tu savais toi qu’elles étaient parfois obligées de se cotiser pour changer leur machine à café ? Qu’elles travaillaient aussi dans des locaux vétustes et non adaptés auprès de patients de plus en plus exigeants, nombreux et intransigeants ?

Je t’assure que c’est le genre d’endroit qui te donne ce petit frisson en bas du dos quand tu reprends ton service à 6h du matin.

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Toujours autant de patients mais moins de moyens

Tu le savais toi que la santé n’était régie que par l’obsession de combler ce putain de trou de la sécu’ ?

Tu le savais toi que, sous couvert d’économie, Marisol Touraine continue de fermer 16 000 lits et de supprimer (non, pardon « non remplacer », c’est socialement plus correct) 22 000 postes dans les services hospitaliers ? Qu’elle avait augmenté la chirurgie ambulatoire (celle où tu pars de chez toi le matin, où tu te fais ouvrir au bloc le midi et où tu rentres chez toi le soir), et qu’elle demandait aux soignants de faire toujours plus d’actes avec toujours moins de moyens mais en drainant toujours plus de patients ?

Tu savais que notre Ministre de la santé avait eu le culot de reprocher aux libéraux d’avoir augmenté leur activité sans même se rappeler que nous sommes au bout de la chaîne et que c’est nous qui soignons ensuite ces patients de l’ambulatoire ? Elle veut pourtant nous faire économiser trois milliards d’euros d’ici l’année prochaine, je crois qu’il serait vraiment urgent que les Français y mettent un peu du leur et qu’ils arrêtent de vieillir et de tomber malade…

Tu le savais toi qu’on pouvait soigner et se faire briser les deux mains ? Qu’on pouvait se faire lyncher par nos patients pour une attente trop longue aux urgences ou parce qu’on était seul•e à ce moment-là pour écouter leur colère et leur haine ? Ce n’est plus un mythe, l’infirmière sur laquelle tu fantasmais hier se fait bel et bien taper sur la gueule aujourd’hui. 5700 fois l’année dernière pour être précise, soit un acte de violence toutes les trente minutes, et oui.

Nos conditions de travail sont aussi tes conditions de soins

Tu le savais toi que j’ai parfois ce petit sentiment de mal soigner bien ancré là, au milieu du plexus ?

Moi qui pensais m’en être débarrassée en quittant les services hospitaliers, de ce sentiment amer qui a amené certain d’entre nous à malheureusement préférer se foutre en l’air plutôt que de se lever le lendemain, enfiler sa blouse et ses crocs et faire comme si de rien n’était. Ce sentiment qu’on aurait pu faire tellement de belles choses si on nous en avait simplement donné les moyens…

À lire aussi : Nicolas Sarkozy traite les professionnels de santé « d’intégristes », Michel Cymes lui répond

Tu lèves les yeux au ciel et tu t’en fiches peut-être pas mal que nous n’allions pas bien.

Tu te dis qu’il y aura toujours des soignants pour t’écouter te plaindre, pour panser tes plaies, pour soutenir ta femme, ton pote ou ton parent. Tu te dis que tu trouveras toujours une main tendue, un cœur ouvert et tu ne te poses pas la question de la bonne réalisation de tes soins ou de leur remboursement. Mais la réalité est bel et bien là devant toi : tes soignants vont mal.

Nous sommes aujourd’hui dans la rue pour te dire que ton avenir en tant que patient ou en tant que soignant se joue peut-être demain. Pour crier que nos conditions de travail sont aussi tes conditions de soins. Pour te prévenir que si nous n’agissons pas pour la santé aujourd’hui, nous ne serons peut-être plus en mesure de bien te soigner demain.

— Merci à Charline pour son texte, initialement publié sur son blog.

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Melissa

Mélissa fait les témoignages, mais ce n'est pas elle qui vit toutes les histoires qu'elle raconte - et heureusement parce que sa vie serait un peu compliquée ! Elle aime les pois et s'empiffrer de Kinder en sirotant son thé.

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