Giton (Fellini Satyricon), un personnage hybride et martyrisé

Le Satyricon de Fellini donne à voir une myriade de personnages étranges et incompréhensibles. Parmi ceux-ci, il en est un qui exerce une fascination sexuelle certaine... Giton, sex-symbol en jupette fait tourner toutes les têtes !

Giton (Fellini Satyricon), un personnage hybride et martyrisé

Fellini et ses femmes fantasmées

« Tous mes films tournent autour d’une idée. Il y a un effort pour montrer un monde sans amour, des personnages pleins d’égoïsme et au milieu de tout cela il y a toujours, surtout dans les films avec Giulietta, une petite créature qui veut donner de l’amour et qui vit pour l’amour. » (Federico Fellini définissant son œuvre)

La galaxie onirique que constitue l’œuvre cinématographique de Fellini est sujette à toute les interprétations. Il s’agit bien d’une rêverie tentaculaire, protéiforme, par essence hautement subjective. Elle comporte de nombreux hommages aux figures féminines, plus ou moins bien compris et reçus par la critique.

On peut penser notamment au film Juliette des esprits qui fut en son temps considéré antiféministe, de même que La cité des femmes. Les figures féminines, chez Fellini, se fondent le plus souvent à partir de fantasmes. Le gamin originaire de Rimini ressent une étrange fascination vis-à-vis de la femme matinée de respect. C’est cette fascination qui peut induire de maladroits clichés.

Les fantasmes d’enfance du réalisateur sont particulièrement visibles dans Amarcord. Titta, le petit garçon, fait face à l’opulente poitrine de la pulpeuse buraliste de la station balnéaire de Borgo. On peut penser également à l’inoubliable Anita Ekberg se baignant dans la Fontaine de Trévi dans La dolce vita, image de la femme fatale par excellence…

Mais Fellini est également capable de dépeindre une société violente et destructrice à l’égard des femmes. La figure féminine incarnée par Giulietta Masina dans La Strada incarne à merveille une certaine fragilité féminine confrontée à la violence. Ce film présente un personnage simple qui ne demande qu’à aimer et à être aimé en retour, implacablement écrasé par l’égoïsme d’une société en perte de valeurs…

Giton, « petite créature […] qui vit pour l’amour »

Il n’est pas étonnant que Fellini ait trouvé une résonance particulière dans le Satiricon de Pétrone, compte tenu de sa vision de la société et du monde. En choisissant d’intituler son œuvre Fellini Satyricon, il établit clairement son projet. Il ne s’agit pas de la simple adaptation d’une œuvre antique au cinéma, mais bien de la projection de la vision personnelle de Fellini à travers le prisme du Satiricon. La « petite créature qui veut donner de l’amour et qui vit pour l’amour » de ce film est le personnage de Giton, que nous pouvons voir ci-dessous au premier plan.

Giton, en dépit de son sexe, est considéré comme une femme par le personnage d’Encolpio, son propriétaire et amant. Il est même « mieux » qu’une femme selon le personnage de Vernacchio, qui déclare à son sujet :

« Vous verrez qu’il vaut bien Hélène de Troie et Ménélas, la belle Pénélope et Cornelia. Un trésor comme celui-ci n’a pas de prix. »

Ces éléments cumulés confinent à un idéal pédérastique dévoyé de son sens antique grec. Cela revient à la simple satisfaction du plaisir sexuel d’un homme plus âgé via un garçon plus jeune, et efféminé, et non de l’éducation de ce dernier. On évacue la notion de pédagogie.

Le dévoiement des valeurs était déjà au centre de l’œuvre de Pétrone, qui y dénonce ses contemporains comme ayant dévoyé la pédagogie grecque. La victimisation fait partie intégrante du personnage de Giton. Ce dernier, objet de tous les désirs, s’accuse déjà dans l’œuvre de Pétrone de tous les maux. Selon lui, il est à l’origine des conflits.

La scène en compagnie d’Eumolpo en témoigne :

« Car je suis moi, l’objet de tous ces crimes, la cause unique de toutes ces dissensions, si je mourrais ceux que j’ai fait ennemis se réconcilieraient. »

Or on sait que cet apitoiement n’a pour but que de calmer la colère d’Eumolpo en l’obligeant à réconforter Giton, qui est la vraie victime du Satiricon. Fellini en fait à ce titre l’un des personnages les plus énigmatiques de son film. Il ne prononcera que trois paroles intelligibles.

Objet de tous les fantasmes donc, et figure féminine de surcroit, esclave balloté d’un maître à un autre, il paraît pertinent d’analyser la figure « gitonienne » développée par Fellini en tant que sex-symbol en recherche de protection, victime d’une société virile et violente.

Giton, esclave et donc sous-homme

Giton est avant tout un esclave, et c’est donc un éternel mineur : seuls les hommes libres peuvent prétendre avoir un statut dans la société. Celui de Giton ne dépend que du bon vouloir de ses maîtres. Il n’est à l’abri nulle part. On lui refuse, comme aux esclaves antiques, la possibilité de penser par lui-même comme le suppose la définition aristotélicienne de l’esclave :

« Le même rapport se retrouve entre l’homme et les autres animaux. D’une part les animaux domestiques sont d’une nature meilleure que les animaux sauvages, d’autre part, le meilleur pour tous est d’être gouvernés par l’homme car ils y trouvent leur sauvegarde. De même, le rapport entre mâle et femelle est par nature un rapport entre plus fort et plus faible, c’est-à-dire entre commandant et commandé.

Il en est nécessairement de même chez tous les hommes. Ceux qui sont aussi éloignés des hommes libres que le corps l’est de l’âme, ou la bête de l’homme (et sont ainsi faits ceux dont l’activité consiste à se servir de leur corps, et dont c’est le meilleur parti qu’on puisse tirer), ceux-là sont par nature des esclaves; et pour eux, être commandés par un maître est une bonne chose, si ce que nous avons dit plus haut est vrai.

Est en effet esclave par nature celui qui est destiné à être à un autre (et c’est pourquoi il est à un autre) et qui n’a la raison en partage que dans la mesure où il la perçoit chez les autres mais ne la possède pas lui-même. Quant aux autres animaux, ils ne perçoivent même pas la raison, mais sont asservis à leurs impressions.

Mais dans l’utilisation, il y a peu de différences : l’aide physique en vue d’accomplir les tâches nécessaires, on la demande aux deux, esclaves et animaux domestiques. »

L’esclave et la femme sont placés, dans l’antiquité, dans un rapport de domination. Giton ne travaille pas : c’est un esclave sexuel, un courtisan qui ne bénéficie pas de sa liberté, maintenu dans une minorité perpétuelle qui l’empêche certainement d’accéder à un raisonnement supérieur.

Non pas que Giton soit stupide, mais sa vie durant il a été conditionné, habitué à suivre docilement les ordres. Cette éducation donne lieu à une gêne face à la nouveauté de devoir faire un choix en début de film. Giton fait en effet face à un dilemme : il doit choisir de rester avec l’un de ses deux amants et maîtres, Ascilto et Encolpio. Toute la cruauté de cette scène réside dans le décalage entre l’amusement et la désinvolture d’Ascilto, l’attente insoutenable pour Encolpio, qui ressent pour le jeune éphèbe un amour passionnel et sincère, et l’hébétude de Giton.

Le bon sens commanderait à Giton de choisir Encolpio, mais il va vers Ascilto, son violeur… Cela reviendrait-il à dire qu’il s’agit d’un personnage masochiste ?

Ce présupposé serait vrai si Giton était un homme libre, or il ne dispose pas de son libre arbitre. Il n’a jamais eu le loisir de l’exercer du fait de sa condition d’esclave. Même Encolpio le considère comme un enfant, et ne cherche absolument pas à l’affranchir ou à l’aider d’une quelconque manière.

Cet état de fait démontre le caractère égoïste des personnages, que ce soit Encolpio, Ascilto, Vernacchio, ou encore Licha di Taranto. Tous ne cherchent que la satisfaction de leur désir et la seule personne capable de leur prodiguer cela est Giton. Ce monde est peuplé de prédateurs sexuels qui assouvissent leurs fantasmes dans la plus complète légalité…

Entre homme et femme, entre humain et objet

Sans connaître exactement son âge, on peut affirmer que Giton est un jeune homme à peine sorti de l’enfance. Sa musculature n’est pas très développée, il a la peau blanche, et son physique est androgyne. Il est trop efféminé pour être considéré par ses contemporains comme un homme et trop masculin pour être vu comme une femme.

Giton est bien mieux qu’une femme, comme le souligne Vernacchio : il est « l’épouse parfaite ». Au-delà de la simple misogynie, cette notion d’épouse parfaite n’est autre qu’un dévoiement de la conception antique de la pédérastie. Elle est aussi une déformation de la relation homosexuelle.

Selon la conception spartiate de l’amour, par exemple, le plaisir est une affaire d’hommes à hommes. La femme spartiate est réduite à son rôle de porteuse d’enfant et se doit d’être forte. Platon ironise même sur la force des femmes lacédémoniennes en prétendant que ces dernières sont tellement musclées qu’elles peuvent étrangler un taureau avec leurs cuisses !

Giton, par sa musculature quasi inexistante, représente l’archétype de l’éphèbe, donc un idéal de beauté. On voit à de nombreuses reprises le succès qu’il rencontre, auprès des hommes comme des femmes. On peut attribuer cela à la beauté magnétique qui émane de ce garçon, mais aussi en raison de son lien aux instances supérieures par le biais de la musique. Il utilise en effet la sana, un instrument destiné à la transe chamanique, qui lui permet d’apaiser les esprits.

Sa condition d’esclave suppose la disparition des tabous, il est une proie facile, plié à la volonté de son propriétaire, subissant tous ses fantasmes. Il possède des qualités physiques et sensuelles, le rendant irrésistible.

Un parallèle entre Giton et la violence patriarcale

Une question reste cependant entière : pourquoi Giton, bien qu’handicapé par sa vie d’esclave, n’a-t-il pas choisi de rester auprès d’Encolpio ? Même une personne dénuée de libre arbitre aurait pu exprimer son inclinaison envers quelqu’un qui lui veut du bien.

Les travaux d’Andrea Dworkin, figure du féminisme américain, nous apportent un éclairage nouveau sur ce paradoxe.

Dans Right-wing women : The Politics of Domesticated Females, paru en 1983, Dworkin s’interroge sur les raisons qui poussent les femmes américaines à se rallier à une droite puritaine, sexiste et rétrograde alors que le bon sens leur indiquerait plutôt de s’en éloigner.

Si je dois écouter à nouveau un mec grisonnant avec une coupe de cheveux à 2$ m’expliquant ce qu’est le viol, je vais péter un câble.

Dworkin s’intéresse notamment aux raisons du dégoût de ces femmes pour la cause féministe. Selon elle, la femme américaine maintenue dans un carcan puritain s’imagine qu’elle est faible, parce qu’on ne lui donne pas l’opportunité d’exercer son libre arbitre. Elle a conscience que le monde extérieur est violent, c’est pourquoi elle accepte de sacrifier tout ou partie de son jugement et de sa liberté individuelle contre l’illusion du sentiment de sécurité. Les partis de droite prônant avant tout la sécurité, ils remportent les plus gros suffrages auprès de cette catégorie.

Le désintérêt, voire le dégoût de ces femmes de droite pour les mouvements et associations féministes viendrait de la rupture du contrat social que ces dernières induisent. Par leur critique violente des institutions et de la société patriarcale, les féministes mettent en danger le monde actuel, dans lequel les femmes recevraient, en échange de leur « pouvoir procréateur », une protection de la part des hommes et des institutions.

Ce schéma est transposable sur la figure de Giton. Il se tourne vers l’être le plus violent, en la personne d’Ascilto, pour deux raisons. Premièrement, son libre arbitre est inopérant voir inexistant du fait de son strict maintien au rang d’esclave sexuel. Il ne procrée pas, mais gagne sa sécurité en accédant aux désirs de ses maîtres toujours plus puissants — d’où ces revirements au cours desquels il change de maître avant que le vent ne tourne défavorablement pour lui.

Il est frappant de constater à quel point Giton se tait : il est plongé dans un profond mutisme, comme s’il n’avait pas le droit à la parole. C’est en effet ce que la société attend et exige de lui, qu’il se taise et remplisse son rôle de divertissement, tour à tour bouffon et esclave sexuel.

Giton est conscient de ses charmes et du désir qu’il provoque. Il en joue, évidemment, s’en réjouit, surtout compte tenu du peu de liberté dont il dispose. Cependant, sa condition d’esclave joue terriblement en sa défaveur.

Son état de servitude justifie la violence de ses semblables, êtres libres qui jouissent de ses vertus sans contrepartie. C’est un autre point à souligner dans les travaux de Dworkin : si la femme accepte ces outrances, bien souvent elle ne bénéficie pas, en échange de son silence et de sa soumission, de la moindre protection. Le viol conjugal, par exemple, est rarement puni…

Fellini Satyricon, une oeuvre intemporelle

Giton est un mal-aimé qui souffre de la violence masculine. Chaque personnage pense égoïstement à satisfaire ses propres pulsions sexuelles. Si l’amour existe dans le Fellini Satyricon, il ne pèse pas lourd contre l’inertie d’un monde violent, peuplé de monstres, à l’image de Licha di Taranto.

L’égoïsme d’une société entière crée des conditions dans lesquelles Giton n’a d’autre choix que de survivre. Ses stratégies, bien qu’efficaces, le mènent à sa perte. Tous les artifices employés par Giton, tels que la musique, sa beauté, sa docilité sont à la fois la clef de sa survie et sa propre déchéance.

Il est la victime sans fin de l’attrait qu’il exerce sur les hommes. Au milieu du film, Giton est embarqué de force par un général avec lequel il disparaîtra pour toujours. On touche là à une thématique chère à Fellini : le début est semblable à la fin, Giton passe de main en main dans un éternel recommencement… Il est condamné à traîner son existence de maître en maître pour espérer survivre.

La possibilité de lier Fellini Satyricon avec les écrits féministes de Dworkin permettent d’interpréter les réactions de Giton comme un repli sur soi visant à se préserver. Face à un monde machiste, le personnage s’enferme dans des carcans, des classifications de genre : dominant/dominé, homme/femme, libre/esclave. Ce sont des problématiques inhérentes à nos propres sociétés.

L’actualité de tels écrits est évidente. Le génie fellinien a su rendre son oeuvre intemporelle, offrant une vision personnelle et grandiose qui se prête encore aujourd’hui à toutes les interprétations…

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Poupao
    Poupao, Le 26 mai 2014 à 0h53

    Bon ça y est j'ai vu le film, j'ai relu l'article à l'aune de ma découverte et je le trouve encore plus intéressant! Le parallèle avec Dworkin est vraiment éclairant! (je me joins d'ailleurs à @Oyuna pour demander d'autres articles de ce genre !!)
    En regardant Giton, j'ai l'impression de pouvoir mieux comprendre ce que c'est que de considérer une personne uniquement en tant qu'objet esthétique, sexuel.

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