Gillian Robespierre, la réalisatrice d’Obvious Child, nous parle de son parcours

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Le film Obvious Child a beaucoup plu à la rédaction. Et Sophie-Pierre Pernaut a eu la chance d'interviewer son inspirante réalisatrice, Gillian Robespierre.

Gillian Robespierre, la réalisatrice d’Obvious Child, nous parle de son parcours

S’il y a un truc dont je suis convaincue, c’est qu’on n’a jamais assez de modèles d’inspiration. On peut avoir trop de pâtes dans son assiette, trop de brouillard dans la tête au réveil, mais on peut pas avoir trop de gens à admirer.

Avoir des gens qui m’inspirent, ça me fait vachement de bien et ça me donne un peu plus de motivation pour continuer mes projets. C’est pour ça qu’on a décidé de créer un dossier sur les personnes inspirantes et, actualité cinématographique oblige, le premier portrait concerne Gillian Robespierre, la réalisatrice d’Obvious Child, cette comédie romantique featuring un avortement qui m’a fait voir trente-six chandelles de joie !

En fait, l’actualité cinématographique n’oblige rien du tout, et c’est juste pour l’expression que je le dis. Obvious Child n’est pas un excellent premier long-métrage : c’est un excellent long-métrage tout court, qui donne l’impression de raconter une vraie tranche de vraie vie. Ça a suffi à me donner envie d’en apprendre plus sur Gillian Robespierre et j’ai eu la chance de pouvoir m’entretenir avec elle, sur Skype, avec six heures de décalage entre nos deux fuseaux horaires.

C’est dommage que la qualité de mon enregistrement vocal ne soit pas très bonne, parce que j’aurais bien aimé vous faire partager ses intonations, son débit rapide et les moments où elle riait !

La naissance d’une réalisatrice

Qu’est-ce qui pousse certaines personnes à se tourner vers la réalisation ? J’imagine que chacun a ses bonnes raisons. Certains ont toujours voulu faire ça, d’autres pas du tout. D’autres avaient une idée pas forcément précise de ce qu’ils allaient faire, et ont laissé leurs envies les guider. C’est le cas de Gillian Robespierre :

« Mon père avait fait une école de cinéma avant de travailler dans la publicité. Il a été mon premier prof de cinéma et me laissait regarder n’importe quel film qui me faisait envie.

J’étais dyslexique quand j’étais petite. Du coup, même si j’aimais lire et être lue, lire et écrire n’était pas vraiment quelque chose d’amusant pour moi. Je misais vraiment sur les films et les arts visuels, que j’admire parce qu’ils racontent une histoire sans qu’on ait besoin de lire. C’est une façon graphique de s’exprimer et j’aimais énormément ça. […] »

J’arrête deux secondes la citation parce qu’elle nous rappelle inconsciemment un truc hyper important, en fait : nos points faibles ne sont des points faibles que quand on les laisse nous faire oublier nos points forts. Peut-être qu’elle a pris énormément de recul depuis le temps, mais à l’écouter, sa dyslexie n’était pas quelque chose de vraiment handicapant, puisqu’elle avait trouvé un moyen de concrétiser ses envies d’une façon différente.

On devrait toujours faire confiance à ses réflexes de gosse quand on peaufine ses choix de vie. Ou du moins les faire rentrer dans sa base de données. Si ça se trouve, vous le faites déjà, mais moi je me trouve tellement stupide quand je pense à l’enfant que j’étais que j’aurais tendance à faire l’inverse !

Continuons plutôt à écouter (enfin, à lire) Gillian Robespierre parler de son parcours :

« J’ai donc toujours voulu raconter des histoires de façon visuelle, mais je ne suis arrivée à la réalisation qu’à mes vingt ans. Avant ça, je m’étais dirigée dans une école d’art pour être céramiste. Je faisais des trucs horribles, comme des cendriers, et je n’étais globalement pas bonne là-dedans.

Après ça, j’ai suivi des cours d’Histoire de l’Art, puis j’ai pris une caméra Super 8 et j’y étais : j’ai lâché l’argile et décidé de devenir réalisatrice. »

Gillian a fait ses études à la School of Visual Arts’ Film & Video Program de New York, où elle devait réaliser au moins deux courts-métrages par an, mais en créait autant que son temps lui permettait. Son court-métrage de thèse, Chunk, racontait l’histoire d’une adolescente qui part en camp d’amaigrissement, et finit par fumer des clopes et avoir des rapports sexuels. Il a été projeté dans plusieurs festivals en 2006. Plutôt pas mal, comme entrée en matière ! Perso, même mon directeur de mémoire n(avait probablement pas très envie de lire ce que j’écrivais, alors chapeau.

Trois ans plus tard, elle écrivait Obvious Child version court-métrage avec deux de ses amies, Karen Maine et Anna Bean… et la machine du long-métrage n’était plus très loin.

L’aventure Obvious Child

Obvious Child, donc, c’est l’histoire d’une jeune femme, Donna, jouée par l’incroyable Jenny Slate, qui se fait virer, larguer, tombe enceinte de façon non désirée suite à un rapport sexuel avec un inconnu et décide d’avorter. Mais, en fait, c’est avant tout un film sur une rencontre amoureuse, une comédie romantique qui sent bon qui sent la vraie vie :

« Quand j’ai décidé d’en faire un long-métrage, des gens m’ont demandé : « mais pourquoi tu ne te décides pas à arrêter d’écrire à propos de cette fille qui se fait avorter ? ». Le fait est que j’étais connectée à l’histoire.

Quand on a fait le court-métrage, je n’avais pas l’ambition d’en faire un long. Mes amies et moi voulions juste en faire une histoire, aussi vite que possible, avec l’argent qu’on avait (qu’on n’avait pas, plutôt). Mais dans la salle de montage, j’ai senti qu’il y avait quelque chose de spécial, que l’histoire pouvait être raconter plus longuement, si on avait quelques dollars et quelques pages de script en plus.

Heureusement, ce n’était pas le cas : le court-métrage a du coup vécu sur Internet, et c’était une expérience incroyable parce que divers-es blogueurs et blogueuses ont écrit dessus et partagé le film dans leurs articles. Il est passé de zéro vues à quarante mille en deux mois, c’était fou !

J’ai lu le fil de commentaire, qui était vraiment encourageant, et je suis heureuse d’avoir attendu parce que, tout comme Donna, ce temps m’a permis de trouver ma propre voie. Je devais comprendre ce que ma voie allait être, j’avais besoin de grandir en tant que réalisatrice, et Jenny (Slate), qui jouait déjà Donna dans le court-métrage, a grandi en tant qu’actrice.

Elle est incroyable. Elle est avant tout connue pour être une actrice de genre mais on savait toutes les deux qu’elle pouvait jouer le rôle, on était toutes les deux très excitées de revenir à cette histoire. Nous avons globalement tous grandi, et tout s’est parfaitement déroulé. On a donc levé des fonds (avec des subventions, avec du capital d’investissement et un peu sur KickStarter). »

À lire aussi : Obvious Child, une comédie romantique sur fond d’avortement

Mais faire un film, mine de rien, c’est pas toujours une partie de plaisir. C’est pas toujours simple, c’est pas toujours cool, et on peut traverser des moments durs, même avec la base de l’intrigue déjà écrite et réalisée. Heureusement, Gillian a su s’entourer de gens qui aimaient l’histoire qu’elle voulait raconter, qui ont su devenir de vrais partenaires de travail, tout aussi motivés qu’elle. C’est entre autre le cas de sa productrice et partenaire, Elisabeth Holm, et de Jenny Slate :

« C’est une histoire que j’étais très excitée de raconter de cette manière, et je n’ai pas abandonné parce que je savais qu’on y arriverait. C’était amusant de vivre avec les personnages, de changer les blagues, de maintenir le film à jour. Les jours où j’étais sur le point de laisser tomber, ma productrice était là. Elle m’encourageait aussi, on aimait juste raconter l’histoire de Donna, l’énergie était présente. »

C’est toujours bon à savoir, que tu veuilles réaliser un film ou mener à bien n’importe quel projet qui te tient à coeur : s’entourer de gens professionnels qui croient en ce que tu fais et sauront te remettre le pied à l’étrier quand t’as le moral qui vacille, c’est peut-être bien LE truc à retenir, quelle que soit la chose que tu veux accomplir dans ta vie !

La particularité d’Obvious Child (court comme long), c’est que la comédie romantique ne dramatise pas l’avortement. Elle ne culpabilise pas les femmes qui y ont recours, en parle sans détour, sans chichis. C’est simplement l’histoire d’une femme qui vit son IVG. Comme c’est le premier film à être aussi honnête-et-respectueux mais détendu, je me suis demandée (et j’ai demandé à Gillian, parce que ça aurait été bête de pas profiter de l’occasion alors que je l’avais dans mon écran) si la démarche de l’écriture de son intrigue était activiste :

« Je n’étais pas partie pour faire un film activiste. […] Aux États-Unis, l’accès à un avortement sain est restreint dans certains États, et c’est vraiment flippant. Le droit des femmes à disposer de leur corps est menacé et l’idée même d’avoir un 13.43 devient compliquée dans certains états où il n’y a pas beaucoup d’argent. »

À lire aussi : Un jour, j’ai voulu avorter…

« Toutes ces choses bouillonnaient en moi, j’étais indignée par tout ça. Mais je n’ai pas injecté cet activisme dans le film : Obvious Child est surtout l’expérience de grossesse non désirée d’une femme. Une expérience que des millions de femme pourraient vivre au cours de leur existence.

Donc le film raconte l’histoire de l’expérience d’une femme, de la façon dont elle la vit, et je crois qu’en général, c’est un sujet qui est passé sous silence, et on voulait juste ôter le côté tabou de ce choix d’une façon humaine et humoristique.

Ce n’est pas un film qui sert de mode d’emploi pour « comment avoir recours à une IVG », évidemment : c’est un film à propos de la résolution de problèmes de confiance en soi. Au début, Donna encaisse une rupture et la remise en question qui va avec, avant de commencer à devenir actrice de sa propre vie. […] »

Montage trouvé sur la page Facebook d’Obvious Child

« Conseils » aux raconteuses d’histoires

Quand on veut vivre de sa passion, il est rare de gagner tout de suite suffisamment d’argent pour casser la croûte tous les jours. Il y a encore très peu de temps, Gillian avait un autre boulot et n’était ni auteure ni réalisatrice à temps plein. Elle est désormais payée pour écrire son prochain script (un film avec un divorce dedans, m’a-t-elle dit) !

Avant ça, elle a travaillé pendant sept ans pour la Directors’ Guild of America, une sorte de syndicat professionnel qui représente les intérêts des réalisateurs et les professions techniques.

« Ce n’était pas un boulot qui me captivait totalement, mais il me permettait d’écrire les soirs et les week-ends. J’écrivais aussi pendant les vacances et les longs week-ends ; quand les gens allaient à la plage, je restais chez moi pour écrire. Je me levais aussi super tôt pour écrire avant d’aller au boulot.

Le point positif, c’est que ça m’a donné la liberté de me concentrer sur les histoires que j’avais envie d’écrire, et ça m’a aussi appris un tas d’autres choses : je regardais mes patrons négocier des contrats, j’ai appris beaucoup sur les métiers techniques, mais aussi ce qu’il faut pour faire un film, ou le côté non-glamour du cinéma.

Je pense que ça m’a vraiment aidée pour le long-métrage, parce que j’avais les yeux grand ouverts et je faisais vraiment attention à toute l’équipe, m’assurant qu’on était toujours dans l’effort collaboratif. Chaque métier est aussi important que les têtes d’affiche ! Tout le staff doit être aussi respecté que, je sais pas, Meryl Streep.

Ça m’a aussi appris à mettre le script stratégiquement entre les bonnes mains au bon moment, et à ne jamais me précipiter dans une histoire sans attendre que je sois prête à la raconter. »

Alors maintenant, Gillian Robespierre a la chance d’être payée pour son travail, qui est aussi sa passion. Elle raconte des histoires et – espérons-le – les réalisera. Ce serait bien. Du coup, j’ai voulu lui demander si elle avait des conseils à donner à celles d’entre vous qui ont envie de porter les intrigues qu’elles ont en tête dans un livre ou sur un écran, et elle a ri avant de me répondre :

« Je n’aime pas trop donner des conseils, parce que ça me fait me sentir supérieure et vieille. Mais je pense qu’il y a juste cette idée que s’il y a une histoire que tu as envie de raconter, n’arrête pas, n’abandonne pas. Sois patiente avec toi-même et sois patiente avec l’histoire. »

J’étais déjà en train de lui dire au revoir et de la remercier, et elle a repris ce qui, je pense, devra achever de t’inspirer :

« Oh, et passez-vous du fil dentaire. Et utilisez un préservatif ! »

À lire aussi : Obvious Child, la rencontre réussie entre comédie romantique et… avortement

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Sophie Riche

Sophie Riche est membre de la rédac depuis 2011, époque à laquelle elle officiait sous le pseudonyme Sophie-Pierre Pernaut. Elle aime manger du fromage et l'humour un peu gras.

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