Femme et rappeuse en Mongolie : rencontre avec Gennie

Gennie est une jeune rappeuse talentueuse venue de Mongolie, et l'une des pionnières de ce style dans son pays ! On a discuté avec elle de son travail, du milieu hip-hop et de la place des femmes dans le rap en Mongolie.

Femme et rappeuse en Mongolie : rencontre avec Gennie

Être une fille dans le rap, c’est pas si courant, en tout cas moins que d’être un mec. Gennie est un phénomène encore plus rare : c’est l’une des premières, voire la première artiste féminine de hip-hop en Mongolie. La rappeuse est une habituée des collaborations, et est même apparue dans un documentaire, Mongolian Bling, qui s’intéresse à l’émergence de ce style musical en Mongolie.

Elle était en concert en France dans le cadre du festival Paris Hip-Hop, qui se tient dans la capitale jusqu’au 6 juillet 2015. C’était donc une bonne occasion de découvrir cette personnalité hyper pêchue, et de causer avec elle de sa musique, de ses textes engagés, de sa place de nana dans le rap et de sa vision du milieu !

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De la chambre d’ado à la télévision

Quel est ton premier souvenir de hip-hop ?

La première fois que j’ai entendu de la musique hip-hop, c’était sur le walkman de mon cousin, qui écoutait beaucoup d’artistes de rap américain : Wu Tang, Tupac, Onyx… J’ai adoré ça, je me suis dit tiens, en fait toutes les chansons n’ont pas besoin d’une mélodie, on peut aussi parler ! J’aime le flow, le beat. C’est pour ça que j’ai choisi le hip-hop.

La première fois que j’ai essayé d’écrire du rap, j’avais environ 13-14 ans. Je faisais mes devoirs et je me cachais dans ma chambre pour écrire ! Et la première fois que je suis montée sur scène, c’était au lycée. Je me souviens que dans les coulisses, j’étais stressée et mes mains suaient. Une fois sur scène, je ne pouvais pas voir le public. Alors je me suis concentrée et je me suis dit « Hé Gennie, tu es seule ».

Comment es-tu devenue Gennie, d’ailleurs ?

Gennie n’est pas mon vrai prénom, c’est mon nom de scène pour le rap. Il m’a été donné en 2000 par mon producteur, Enkhtaivan, qui est décédé depuis. À l’époque, je lui avais demandé ce que ça voulait dire, il m’a répondu que c’était un peu comme « génie » [« genius » en anglais] !

En fait, en 2000, il y a eu un show télévisé en Mongolie pour dénicher un groupe de filles rappeuses. À l’époque, je chantais dans une autre formation avec des gars. J’ai participé à l’émission parce que je voulais voir comment rappaient les autres filles et évaluer mon niveau. Sur les 50-60 candidates, ils en gardaient 7-8. J’ai fait partie de celles sélectionnées, mais je n’aimais pas le groupe. On m’a laissé le choix entre le rejoindre et rester dans mon ancien groupe, que je ne pouvais vraiment pas abandonner !

On m’a alors proposé de rencontrer Enkhtaivan, qui a fondé War and Peace, le premier groupe de hip-hop mongole. À l’époque, je ne connaissais que leurs noms, mais j’ai dit oui, et dès la première rencontre, j’ai trouvé que c’était une personne géniale. Il n’était pas comme les autres producteurs. Il ne m’a jamais dit ce que je devais penser, comment dire les mots, ce que je devrais porter ou manger. Avoir l’esprit ouvert, c’est important pour moi. Il m’a suivie jusqu’à son décès en 2012. J’essaye de continuer dans son état d’esprit.

Comment travailles-tu ?

Souvent, les paroles arrivent dans ma tête et sur le papier quand je suis seule et que je réfléchis. Pour l’instant, j’ai très peu de chansons en solo. Ce sont souvent d’autres artistes qui m’écrivent des textes, ou ils me proposent de travailler avec eux et je réfléchis à partir de leurs sujets et de leurs idées.

Et les autres groupes et rappeurs, quand je n’ai pas de chanson en préparation, m’appellent et me disent : « Hé Gennie, est-ce que tu veux chanter sur mon titre ? » Le studio m’appelle, me fait écouter la musique, et j’écris les paroles en même temps. Souvent, je fais des featurings avec des artistes masculins, parfois des chanteurs de pop ou de jazz. Quand je rappe, j’essaye de suivre le beat, et de modifier mon flow en fonction.

Le rap en Mongolie, un phénomène récent

Comment est perçu le hip-hop en Mongolie ?

Le hip-hop est arrivé en Mongolie vers 1996, via la danse, et les gens se sont ensuite mis à la musique rap. C’est pour ça que les gens qui apprécient le hip-hop actuellement dans ce pays ont entre 0 et 35 ans en général ! Mais il y a aussi des personnes plus âgées qui aiment cette musique.

En Mongolie, tout le monde a Internet et peut donc mettre sa musique en ligne, mais c’est moins évident à la télévision où il y a plus d’argent brassé.

Arrives-tu à vivre de ta musique ?

En Mongolie, en général, on ne se fait pas beaucoup d’argent avec le hip-hop. Ce n’est pas facile pour tout le monde. Je fais par exemple des concerts pour récolter de l’argent pour les personnes malades quand on m’invite, il n’y a pas de prix et les artistes ne sont pas payés. Je ne gagne pas beaucoup d’argent, je vis un peu comme une sorcière ! (rires)

J’essaye de faire un autre job, mais le problème d’un travail, c’est que c’est tous les jours de 9h à 18h, et c’est du temps que je ne peux pas consacrer à la musique. Si les gens m’appellent pour écrire ou chanter et que je suis tout le temps là à dire : « Désolée, il faut que j’aille à tel endroit. », c’est un problème pour le travail…

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« On peut changer les choses. »

Quels sont les sujets que tu abordes dans tes chansons ?

J’écris en général sur la politique, à propos des femmes, j’aborde certains problèmes. Les toutes premières paroles que j’ai rédigées parlaient de la vie quotidienne en Mongolie. Quand j’étais jeune, je voyais la vie avec mes yeux d’adolescente, et j’essayais de dire qu’il fallait résoudre tel ou tel problème, faire ceci ou cela.

Mon producteur m’a dit, si tu veux parler des mauvaises choses, il faut que tu chantes la bienveillance dans ton hip-hop, et ça va fonctionner. Je pense que c’est vrai, et après 14-15 ans dans ce milieu, c’est ce que j’essaye de faire. Je pense que mes paroles peuvent enseigner des choses sur la vie, c’est pourquoi je veux écrire des choses bien. Beaucoup de gens pensent que le hip-hop, c’est des gros mots, mais j’essaye de ne pas en dire dans mes chansons. Les mots sont assez puissants, je n’ai pas besoin de ça.

Tu es engagée dans ta musique, pourquoi est-ce important pour toi ?

Je pense que ce qui est montré aux gens via les journaux télévisés ne représente qu’un côté des choses. Les hommes politiques essayent de montrer ce qu’ils font ou disent, qu’ils sont de bonnes personnes, alors que la réalité, c’est parfois l’inverse. On ne peut pas modifier le gouvernement, mais peut-être qu’on peut changer les choses par nous-même. À travers nos chansons, on dit la vérité aux jeunes, on va leur dire de ne pas jeter leurs déchets par terre ou de ne pas se comporter comme des idiots, et ça peut peut-être inciter ceux qui nous entendent à se bouger.

J’aime la liberté que me donne le hip-hop. Je peux dire absolument tout dans ma musique, alors que dans les chansons traditionnelles que chantent les personnes plus âgées, il n’est question que d’amour du père, de la mère ou des montagnes… Ils ne peuvent pas dire « fuck le gouvernement » !

Critiquer le gouvernement, est-ce que ce n’est pas risqué ?

Ce n’est pas comme en Chine, où il y a de la censure. En Mongolie ils ne peuvent pas faire ça. Parfois des gens font du hip-hop à propos du président. Peut-être qu’à cause de ça, tu ne passeras plus à la télé, mais tu n’iras pas en prison pour autant !

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La place des filles dans le rap

Tu es une femme, tu fais du rap, tu es considérée comme une pionnière, j’ai donc cru comprendre que ce statut n’était pas très courant dans ton pays ?

En Mongolie, il y a très peu de femmes qui font du rap. Beaucoup essayent, font une ou deux chansons, peut-être un CD, mais ne continuent pas. Après, elles vont à l’école ou se marient avec quelqu’un.

Une bonne partie de mes amis sont dans le rap et sont des garçons. Souvent, les gens qui étaient dans le rap ont arrêté, d’ailleurs certains ne comprennent pas que je continue et que je sorte encore comme une jeune ! Je me dis que bon, je devrais surtout me préoccuper de ma « famille hip-hop. »

Pour toi, y a-t-il une différence entre les hommes et les femmes qui rappent ?

Je pense que c’est pareil, nous avons la même bouche et le même cerveau ! Il n’y a que la voix qui diffère. Je pense aussi que les filles qui font du rap, on les regarde comme si elles étaient des gars.

Du coup, il n’y a pas de pression sur leur apparence ?

Je pense que pour l’apparence, c’est la même chose un peu dans tous les pays. À vrai dire, il y a beaucoup de gens qui font du chant traditionnel qui sont bons sur scène, mais le hip-hop est une culture très jeune et je ne sais pas forcément à quoi ça ressemble de visu !

Personnellement, je ne suis pas contre le changement, mais j’essaye de ne pas changer la personne que je suis. Souvent, les gens pensent que les rappeurs devraient porter des trucs bling-bling. Mais en général, je mets juste des vêtements confortables !

Est-ce que tu discutes avec d’autres rappeuses, dans ton pays ou ailleurs ?

J’essaye de rentrer en contact avec les filles qui font du rap en Mongolie, je les cherche même ! Je leur demande si on peut faire du rap ensemble, mais elles ne veulent pas. En fait, elles ne disent pas non, mais elles disent toujours qu’elles ont tel ou tel truc de prévu et ne peuvent pas… Les filles dans le rap se battent tout le temps contre les autres, elles veulent être les meilleures. Moi, je m’en fiche, je suis toujours contente que des filles se lancent dans le rap, et je pense qu’on devrait se concentrer sur nos ressemblances.

Après, je pense que ce n’est pas le même état d’esprit, et pas forcément le même style, c’est parfois du hip-hop avec des choeurs mélodiques. Pour moi, ce n’est pas le « vrai » hip-hop : il y a des gens qui essayent de te faire chanter des choses parce qu’ils veulent faire des chansons pour le public, pour gagner de l’argent. Moi, je veux faire des chansons avec ce qui me vient à l’esprit.

Tu m’as dit que tu écris à propos des femmes, qu’est-ce tu essayes de leur dire avec tes textes ?

J’ai plusieurs chansons à propos des femmes. L’une évoque les femmes qui ont à peu près 40 ans, ont des maris alcooliques, qui les frappent ou prennent l’argent de leur travail pour boire. Elles ont des bébés, s’occupent de la famille, travaillent à la maison et à l’extérieur. Ça parle aussi des femmes qui ont beaucoup d’enfants et n’ont pas de mari. Le gouvernement dit qu’il aide ces femmes financièrement, mais c’est des conneries. Je pense qu’il faut tout changer, pas seulement leur donner de l’argent.

Une autre parle des jeunes filles qui essayent de ressembler aux adultes : elles changent de vêtements, mettent du maquillage, dansent dans les spectacles, sortent avec des garçons. Alors qu’elles sont innocentes et pures, de mauvais garçons les embarquent à l’hôtel, et ensuite disent « Je l’ai baisée, c’est une salope. ». Mon message, c’est : n’essayez pas de grandir trop tôt, votre temps de vie en tant que jeune fille est très court, vous devez le préserver.

Une autre concerne les femmes mongoles face au travail. Dans les journaux, les femmes sont souvent grandes, belles et jeunes, et il y a l’idée que si tu es « moche » ou ronde, si tu n’as pas de diplôme, tu ne peux pas trouver de travail, ou alors pas terrible. À l’opposé, il y a aussi certaines jolies filles qui trouvent un travail et rencontrent de mauvaises personnes. Parfois les filles se disent que c’est difficile de trouver un job en Mongolie, et se disent qu’elles devraient aller dans un autre pays où il est plus facile de se faire de l’argent. Mais il y a du trafic de femmes, on les force à envoyer des photos, la réalité n’est pas comme elles l’avaient imaginée.

C’est terrible… 

Dans mes autres chansons, je dis aux femmes : vous devriez prendre le pouvoir, nous pouvons mettre le feu au monde et créer de l’amour ! Tout le monde se bat, et les hommes croient souvent qu’ils peuvent résoudre les problèmes, mais nous sommes comme le feu sur l’eau. Nous sommes intelligentes, nous résolvons des problèmes compliqués, nous méritons une bonne famille et une belle vie. 

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« Personne ne peut m’arrêter. »

Que pensent tes proches de ton activité de rappeuse ?

Je n’ai pas de fratrie, je suis toute seule, même si j’ai beaucoup de frères et sœurs de cœur. J’ai vécu chez mes grands-parents, qui sont âgés et ne comprennent pas le hip-hop. Alors jusqu’en 2004, je leur ai caché ce que je faisais. Quand de la musique moderne, comme du rock ou du hip-hop, passait à la télé, mon grand-père détestait ça.

Ma grand-mère, elle, était chanteuse traditionnelle, elle chante encore. Du coup, elle m’a toujours compris. Elle n’écoute pas ma musique, mais quand je lui dis que je vais à des concerts, elle me dit « Okay ! ». C’est un peu mon sponsor, elle me donne de la force !

Es-tu sensible à ce que le public dit de toi ?

Je rappe depuis 14-15 ans, je n’ai pas vraiment de vidéos en solo mais des featurings sont visibles sur YouTube. Quand je me vois en vidéo, je suis toujours très timide. Quand les gens me signalent que je suis à la télé, je dis « Okay », et je m’enfuis ! (rires) Les gens connaissent ma voix, mais quand je sors dehors, ils ne me reconnaissent pas. Je passe mon temps à changer, je suis comme un caméléon !

Parfois, je lis les commentaires sous les vidéos. Souvent, ils disent « Bonne chance, tu es la meilleure. ». Certains disent qu’ils ne m’aiment pas, peut-être qu’ils s’intéressent à ce que je porte et à quoi je ressemble, mais je m’en fiche. Quand je lis des choses agréables, je suis heureuse, quand je lis des choses pas sympas, ça me rend plus forte. Tous les mots me donnent du pouvoir !

Comment se présente ton avenir dans le hip-hop ?

Je rentre en Mongolie après le festival Paris Hip-Hop, et mon premier projet, c’est de sortir mon album. J’ai déjà mes chansons solos, il faut juste sortir les exemplaires du disque maintenant. Je vais me concentrer là-dessus. Ensuite, j’essayerai de faire mon premier concert, ce que je voulais déjà faire avant, mais j’ai eu des problèmes, notamment de sponsors.

Penses-tu pouvoir continuer dans ce milieu toute ta vie ?

Si mon cerveau fonctionne toujours, je pourrai continuer à écrire des paroles. Mais peut-être que que quand je serai plus vieille, que mon visage et ma voix auront changé, je ne serai plus bonne sur scène. Je ne sais pas comment le public me percevra, peut-être que certaines personnes, notamment les jeunes, me diront « Hé, tu devrais arrêter, tu es ennuyeuse ! » (rires)

Peut-être que je produirai d’autres gens, que j’apprendrai comment composer de la musique ! J’adore la musique, et pas seulement le hip-hop. Même si on a des langages différents, la musique, tout le monde peut la comprendre. Mon rêve est d’aider ceux qui veulent faire du rap, les jeunes qui n’ont pas d’argent et que parfois leurs parents ne comprennent pas. Je ne sais pas ce qu’il en sera du futur, mais je ne quitterai jamais le hip-hop. Personne ne peut m’arrêter ! (rires)

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