Galilée martyrisé par l’Église, un mythe qui a la peau dure

Galilée martyrisé par une Église obscurantiste, jeté aux cachots malgré la justesse de ses théories... c'est un mythe connu, mais pas vraiment historiquement correct !

Galilée martyrisé par l’Église, un mythe qui a la peau dure

C’est une actualité qui m’a plongée dans cette histoire datant du XVIème siècle : le 15 janvier dernier, le pape François abordait le sujet du réchauffement climatique, affirmait qu’il était en grande partie d’origine humaine et qu’il fallait absolument travailler à des solutions pour l’avenir de la planète. Il a fortement encouragé ceux qui participeront à la COP 21 (la conférence de Paris sur le climat en décembre prochain) à prendre des décisions pour préserver notre monde.

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Ses positions novatrices sur la doctrine catholique m’intéressent mais ce n’est pas le propos de cet article. C’est plutôt le traitement de cette actualité, et les exemples historiques invoqués pour l’illustrer. Car en relatant les faits, certains ont encore une fois relayé la fameuse histoire de Galilée, pauvre scientifique visionnaire brimé par l’Église alors qu’il ne faisait que clamer la vérité. Par exemple, on lit dans Courrier International (que je lis beaucoup, et qui est très sérieux) :

« En effet, le regrettable épisode de Galilée, persécuté par l’Inquisition pour avoir soutenu les thèses coperniciennes (qui affirme que la Terre et les autres planètes tournent autour du Soleil), est devenu emblématique des mauvaises relations que l’Église catholique a pu entretenir avec la science. »

C’est une sorte de motif littéraire, de métaphore de l’obscurantisme assez commune. Je ne blâme pas ceux et celles qui parlent de Galilée en ces termes : c’est un mythe tenace, un lieu commun qu’on nous enseigne encore parfois à l’école ! Et pourtant, ma formation d’historienne et mes lectures personnelles m’ont appris qu’il y a deux facettes à cette histoire, et que celle de Galilée connue du grand public est très loin de celle qui émane des événements tels qu’ils nous sont parvenus dans des sources fiables.

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Que ce soient mes professeurs (dont un en particulier, spécialiste des savoirs au Moyen Âge, dont je suivais les cours particulièrement HARDCORE avec passion et admiration béate) ou d’autres auteurs, beaucoup sont d’accord pour dire que Galilée est loin d’être un martyr, et qu’il n’a pas été brimé aussi durement qu’on l’imagine.

Voilà donc pourquoi je souhaite revenir avec vous sur ce mythe persistant, histoire que vous puissiez vous la péter la prochaine fois que vous entendez parler du « pauvre Galilée », en clamant que c’était un « orgueilleux qui a grave abusé » ! Article garanti sans maux de tête à la fin.

Le contexte

L’important, c’est d’abord de se replacer dans le contexte de l’époque.

Ce qui nous paraît intolérable aujourd’hui n’était pas représenté ni ressenti comme tel à l’époque — ou n’existait pas, tout simplement ! Au XVIIème siècle, la liberté d’expression n’existe pas. C’est un concept anachronique, surtout lorsque l’on parle de doctrine et d’Église.

Figurez-vous un monde où la pensée d’Aristote domine, aux côtés de ce que dit la Bible : la théorie du géocentrisme, qui dit que la Terre est immobile que et le Soleil se meut, est considérée comme vraie. Ptolémée confirmera les dires d’Aristote, et c’est cette théorie qui est globalement adoptée dans le monde chrétien.

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Aristote ou ton cauchemar de terminale (il a fait des trucs bien, promis).

Cette théorie s’oppose à l’héliocentrisme, qui signifie que le Soleil, immobile, est au centre de l’univers et que la Terre se meut. C’est un peu problématique car selon les écritures saintes de la religion chrétienne, Dieu a créé la Terre au centre de l’univers. L’un des premiers grands savants à émettre une théorie divergente est Copernic… enfin, l’un des premiers dont l’Histoire se souvent ! Avant lui, d’autres, comme Aristarque, avaient déjà pensé que le Soleil était immobile et la Terre en mouvement.

Copernic présente des hypothèses qui permettent selon lui de mieux expliquer les mouvements des astres. Luther et Calvin, les artisans de la Réforme Protestante, sont contre sa théorie, alors que l’Église catholique l’accueille avec moins de méfiance. Les papes Clément VII et Paul III ne sont pas contre Copernic, et s’intéressent à ses travaux — parce que le scientifique n’impose pas sa vision du monde comme la vérité pure et simple, il expose une théorie. Il ne prétend pas interpréter les écritures saintes à la place de l’Église, ce qui est blasphématoire.

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L’Atlas Céleste de Copernic

Dans le contexte de la Réforme, le fameux Concile de Trente conclut que si la signification de l’Écriture est obscure, alors elle ne peut être donnée que par l’Église. Prêcher des choses qui sont contraires à la doctrine ou émettre des interprétations qui sortent du cadre décrété par l’autorité de l’Église est une hérésie et donne lieu à des blasphèmes.

Dans ce contexte, Galilée, qui est un savant complet et émérite, s’empare de la théorie de Copernic : selon lui, les observations de son prédécesseur sont une certitude. Il observe les astres avec son télescope et s’en convainc. Il clame haut et fort détenir la vérité… et il a raison. Sauf qu’il n’est pas capable de prouver ses dires, et crie vraiment très très fort que lui a compris et que les autres sont des nazes !

Galilée fout le bazar

Je schématise, mais les historien•ne•s sont plutôt d’accord pour parler de Galilée comme d’un orgueilleux persuadé de détenir la vérité pure… mais incapable d’en apporter la preuve irréfutable. Malgré son génie, il ne voit pas qu’il sème le trouble (y compris parmi ses grands amis dans l’Église catholique) et qu’il va avoir de gros ennuis s’il n’arrête pas rapidement son cirque.

Copernic, lui, ne marchait pas sur les plates-bandes de l’église en outrepassant son statut de savant : ce qui a posé problème n’était pas tant la théorie de l’héliocentrisme en elle-même, mais que Galilée prétende pouvoir réinterpréter l’Écriture à la place de l’Église.

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Pourtant, il avait l’air si sympathique ce bon vieux Galilée…

Galilée n’est pas non plus un pauvre homme esseulé face au bloc uniforme et cruel formé par l’Église obscurantiste. Il a de nombreux amis, dont le pape Urbain VIII !

Plutôt que de pousser plus loin ses recherches et apporter la preuve de ses dires, Galilée remue ciel et terre pour se faire entendre : il publie des livres exposant ses théories, sans réelles preuves, qui tiennent plus de la théologie que de la science. Erreur — il se met ses amis les plus dévoués à dos, dont Urbain VIII, qui l’avait averti et l’a fait s’engager dès 1616 à ne plus continuer à « soutenir, enseigner, défendre l’héliocentrisme sans preuves ». Ce n’est pas la théorie de Galilée qui est condamnée par le Pape, mais bien son manque de preuves et le fait qu’il nargue l’Église par des écrits blasphématoires.

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Galilée persiste et signe : en 1632, il contourne l’engagement pris 16 ans plus tôt, publie un bouquin et moque au passage des théories d’Urbain VIII sur les marées et l’influence de la Lune… qui se sont avérées justes.

En d’autres termes, il cherche la merde, et finit par la trouver. Il s’exprime, certes, mais sans preuves. Il rompt ses engagements, et se moque royalement du chef suprême de l’Église romaine catholique.

Oups.

Jugement et emprisonnement : la vérité sur le calvaire de Galilée

Le 22 juin 1633, Galilée est jugé pour ne pas avoir respecté son engagement de 1616, pour avoir réussi à faire imprimer son livre en mentant par omission sur ce même engagement, et surtout pour s’être rendu « véhémentement suspect d’hérésie » — il a soutenu avec véhémence la théorie de l’héliocentrisme sans avoir de preuves.

Le scientifique n’a pas été jeté au cachot ou envoyé en exil dans la misère… car d’abord, il doit abjurer son hérésie. Cela se passe à huis-clos, à l’abri de toutes représailles (alors qu’en principe, les abjurations se font en public).

Il est donc pas trop mal traité, le Galilée.

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Ensuite, pendant et surtout après son procès pour hérésie, Galilée bénéficie d’un traitement de faveur : il n’ira jamais dans les geôles du château Saint-Ange, mais réside à l’ambassade toscane, ou il se promène pépouze dans les jardins de la Villa Médicis. Il y a pire comme cachot.

Une fois condamné à la prison formelle pour un temps indéterminé, il n’est jamais réellement incarcéré. Mis d’abord à l’isolement, toujours à la douillette ambassade de Toscane puis chez son copain l’archevêque de Sienne, il finit ses jours tranquillou pilou dans sa villa d’Arcetri (pas loin de Florence, the place to be de l’époque), entre 1633 et 1642.

La fin d’un mythe ?

Alors voilà : Galilée le martyr scientifique, rigoureux et persécuté, ça va deux minutes ! L’Église catholique a été plutôt clémente et tolérante envers ses théories. Il a abusé, et il a été puni… avec une certaine douceur compte tenu des risques qu’il encourait en toute connaissance de cause.

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C’est un peu comme dire qu’au Moyen Âge on croyait que la Terre était plate : c’est un lieu commun pas forcément vrai. Loin de moi l’envie de défendre l’Inquisition… mais dans le cadre de son époque, Galilée n’a pas été victime du jugement arbitraire d’obscurantistes bêtes et méchants.

Lire un texte d’Abélard ou de Thomas d’Aquin et penser que les savants, philosophes et théologiens du passé sont idiots est une vision anachronique. Avec les outils dont ils disposaient, leur système de croyances et leur vision du monde, beaucoup ont été capables d’accepter des théories considérées de prime abord comme hérétiques par l’Église, et de réfléchir profondément sur le monde qui les entourait.

L’Histoire sert souvent à rétablir la nuance. Galilée n’est pas plus victime que l’Église son bourreau : au fond, oui, il avait raison. C’est ce que la postérité a retenu. Il était brillant, certes. Mais était-ce vraiment intelligent de hurler partout qu’une théorie qui n’était pas la sienne était la seule vérité, sans en apporter la preuve irréfutable, dans un cadre où prétendre interpréter les Écritures à la place de l’Église était un crime grave ? À vous de me le dire !

Pour aller plus loin…

  • Le livre dont s’inspire cet article, La vérité sur l’affaire Galilée par Aimé Richart, paru en 2010 aux éditions L’oeil François Xavier de Guibert
  • Le résumé absolument excellent de Francis Richard, qui m’a permis d’éviter de reprendre mes notes sur le bouquin précédemment cité (qui sont illisibles parce que j’ai écrit au crayon à papier il y a deux ans, qu’on ne voit plus rien et que je suis une piètre paléographe/épigraphiste)
  • La page Wikipédia de Galileo Galilei, avec bio complète. Je ne vais pas vous mentir, c’est pour moi un sacrilège de citer Wikipédia, mais je ne suis plus à la fac et c’est plus pratique. Nique le système, je suis une rebelle !
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Voici le dernier commentaire en date :

  • Freehug
    Freehug, Le 18 juillet 2015 à 2h20

    Super article ! Bien écrit, intéressant, divertissant ET instructif, mille bravos ! Continue comme ça @Audrey Hepbrune :top: Dans le cadre de madmoizelle, je verrais bien des articles en priorité sur des femmes mais pas forcément. Par exemple, Olympe de Gouges a-t-elle vraiment été décapitée à cause de son féminisme ? Qui était vraiment Néfertiti ? Ou sur Ci'xi, l'impératrice chinoise badass ?

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