Je regarderai mon père par-dessus le bord de mon verre de vin. Je me verrai moi-même. Regardant mon père, je reconnaitrai la cruauté et la traîtrise que je porte en moi. Quand je regarderai les mains de mon père, un rouage se mettra en branle dans mon esprit, car mon père porte toujours en lui la graine de la grandeur, mais cette graine s'est étiolée à cause de la cruauté et de la traîtrise que je connais si bien, et qui - je m'en aperçois toujours trop tard - se développent aussi en moi. Mon père surprendra ce sentiment dans mon esprit, sa découverte jaillira dans ses yeux pour que je la reconnaisse, il verra la même arrière-pensée dans mon regard, et nous n'aurons pas assez de cran pour soutenir le regard de l'autre, laisser nos yeux s'affronter et tuer cette arrière-pensée qui rodera dans nos têtes.
Une autre atmosphère règnera autour de la table, dont nous ne saurons que faire, car nous la méprisons, et ce sera la honte. Nous la sentirons, elle nous blessera, mais nous n'aurons plus de mains pour la cogner ou la caresser. Nous regarderons donc ailleurs en nous observant à la dérobée. Et je sais qu'il en sera toujours ainsi, et mon père le sait aussi. Mon père continuera de remplir mon verre, et ensemble nous boirons, et sans cesse nous sentirons cette parenté qui est un ravin qu'aucun de nous ne pourra franchir.
_____ Eh bien, voilà ce qu'il dut faire. Il remonta chez lui et il tint le coup jusqu'après la soupe. Il attendit que Saucisse ait pris son tricot d'attente et que Delphine ait posé ses mains sur ses genoux. Il ouvrit, comme d'habitude, la boîte de cigares, et il sortit pour fumer. _____Seulement, ce soir-là, il ne fumait pas un cigare : il fumait une cartouche de dynamite. Ce que Delphine et Saucisse regardèrent comme d'habitude, la petite braise, le petit fanal de voiture, c'était le grésillement de la mèche. _____Et il y eut, au fond du jardin, l'énorme éclaboussement d'or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C'était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l'univers. _____Qui a dit "Un roi sans divertissement et un homme plein de misères" ?
Et ça également, toujours chez Giono :
Citation:
Dans Marie Chazottes nous ne trouvons pas l’abondance de sang que nous trouvons chez Ravanel (qui fut guetté), chez Delphin (qui fut tué), mais nous trouvons la qualité du sang, le vif, le feu ; je ne veux pas parler du goût. Je n’ai, comme bien vous pensez, jamais goûté le sang de personne ; et aussi bien je dois vous dire que cette histoire n’est pas l’histoire d’un homme qui buvait, suçait, ou mangeait le sang (je n’aurais pas pris la peine, à notre époque, de vous parler d’un fait aussi banal), je ne veux pas parler du goût (qui doit être simplement salé), je veux dire qu’il est facile d’imaginer, compte tenu des cheveux très noirs, de la peau très blanche, du poivre de Marie Chazottes, d’imaginer que son sang était très beau. Je dis beau. Parlons en peintre.
Et toute les descriptions d’une nature ensanglantée / violente qui balisent cette œuvre. Surtout le mélange sang/neige.
Chez Leiris, L'âge d'homme :
Citation:
Il y a l’S dont la forme autant que le sifflement me rappelle, non seulement la torsion du corps près de tomber, mais la sinusoïdalité de la lame ; UI, qui vibre curieusement et s’insinue, si l’on peut dire, comme le fusement du feu ou les angles à peine mousses d’un éclair congelé ; CIDE, qui intervient enfin pour tout conlure, avec son goût acide impliquant quelque chose d’incisif et aiguisé.
Citation:
Toute ma représentation de la vie en est restée marquée : le monde, plein de chausse-trapes, n’est qu’une vaste prison ou salle de chirurgie, je ne suis sur terre que pour devenir chait à médecins, chairs à canons, chair à cercueil ; comme la promesse fallacieuse de m’emmener au cirque ou de jouer à faire la cuisine, tout ce qui peut m’arriver d’agréable en attendant n’est qu’un leurre, une façon de me dorer la pilule pour me conduire, plus sûrement, à l’abattoir où, tôt ou tard, je dois être mené.
Quelques petites phrases que j'adule, tirées du Nadja de Breton:
En parlant de Nadja : "[...] elle est comme le coeur d'une fleur sans coeur".
Ou Nadja, elle-même : "Je suis la pensée sur le bain dans la pièce sans glaces".
Et puis chez Gautier et Barbey d'Aurevilly, les scènes de coup de foudre d'un prêtre pour une femme et vice et versa sont pas mal (La Morte amoureuse et L'Ensorcelée).
Bien qu'obligé de travailler (...), je dispose d'un certain confort ; je jouis d'une assez bonne santé, je ne manque pas d'une certaine liberté et je dois, à bien des égards, me ranger parmi ceux qu'il est convenu de nommer les "heureux de la vie".
Pourtant, il y a peu d'événements dans mon existence que je puisse me rappeler avec quelque satisfaction, j'éprouve de plus en plus nettement la sensation de me débattre dans un piège et - sans aucune exagération littéraire -, il me semble que je suis rongé.
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Il y a une passion si dévorante qu'elle ne peut se décrire.
Voilà, je l'ai ! Je trouve ce passage admirable. Je sais qu'il est un peu long mais à mon avis chaque paragraphe vaut la peine. Malheureusement, la suite de la nouvelle est décevante.
Citation:
Paula Fonss avait seulement un sourire résigné devant cette monotonie sans vie, mais celle-ci rendait Ellinor visiblement nerveuse, non pas nerveuse avec vivacité, irritation, mais d'une manière lasse et geignarde comme on peut l'être quand il a plu toute une journée et que toutes les pensées tristes semblent aussi pleuvoir en vous, ou quand on écoute le tic-tac stupidement consolateur d'une pendule alors qu'on est incurablement las de soi-même, ou que l'on regarde les fleurs de son papier-peint et que la même trame de rêves éculés se dévide malgré vous dans votre tête pour se nouer, se défaire et se renouer en une ronde sans fin, nauséeuse. Elle était physiquement affectée par ce paysage qui la conduisait sur le bord de la défaillance, et aujourd'hui ces effets se conjuguaient avec les réminiscences d'une espérance déçue, de rêves vivaces et tendres qui n'étaient plus qu'écoeurement et langueur, des rêves dont le souvenir la faisait rougir de honte et qu'elle ne pourrait cependant jamais oublier. Et tout ceci n'avait rien à voir avec cette région, le coup l'avait frappée bien loin d'ici, dans un cadre familier au bord du détroit aux eaux moirées, sous les frondaisons des hêtres au vert lumineux, et cependant chaque ondulation des collines d'un brun pâle semblait ici vouloir lui en parler et chaque maison aux volets verts en garder le secret.
C'était ce vieux chagrin des jeunes coeurs qu'elle avait rencontré sur son chemin, elle avait aimé un homme et cru être aimée en retour, et brusquement il en avait choisi une autre ; pourquoi, pourquoi donc ? que lui avait-elle fait ? en quoi avait-elle changé, n'était-elle plus la même ? et toutes ces éternelles questions qu'elle retournait sans fin. Elle n'en avait pas soufflé mot à sa mère, mais sa mère en avait compris le moindre détail et avait été tellement gentille pour elle ; mais elle aurait voulu crier devant cette gentillesse qui savait et n'aurait pas dû savoir, et cela, sa mère l'avait aussi compris, et elles étaient parties en voyage.
Tout ce voyage n'avait d'autre but que d'amener l'oubli.
Paula Fonss n'avait pas besoin d'effaroucher sa fille en scrutant son visage pour savoir où partait sa pensée ; il lui suffisait de fixer des yeux la petite main nerveuse posée à ses côtés qui se crispait impuissante sur les lattes du banc, à tout instant changeant de position tel un malade fiévreux qui ne tient pas en place sur sa couche brûlante ; rien qu'en regardant cette main, elle savait avec quelle lassitude de la vie les jeunes yeux fixaient le vide devant eux, avec quelle expression tourmentée le visage délicat frissonnait de chacun de ses traits, avec quelle pâleur maladive la souffrance faisait sallir le bleu de ses veines sous la peau transparente des tempes.
Cela lui faisait si mal de voir ainsi sa petite fille, et c'est bien volontiers qu'elle l'aurait serrée contre son coeur pour déverser sur sa tête tous les mots de consolation qu'elle aurait pu trouver ; mais elle avait la conviction qu'il y a des chagrins qui doivent mourir en secret, auxquels on doit refuser le droit de crier leurs phrases même entre une mère et sa fille, afin qu'un jour en de nouvelles circonstances, lorsque tout se trouvera rassemblé pour construire la maison exaltée du bonheur, ces phrases ne soient pas une sorte d'entrave, quelque chose qui oppresse et retienne parce que celui qui les a dites, croit les entendre chuchotées dans l'esprit d'un autre, croit les comprendre chez un autre mal comprises et déformées.
Et il y avait aussi la crainte qu'elle avait de nuire à sa fille en lui rendant la confidence trop facile, elle ne voulait pas qu'Ellinor ait à rougir d'elle-même, elle ne voulait pas, quel qu'en put être le soulagement, l'aider à surmonter l'humiliation qu'il y a à ouvrir les coins les plus secrets de son âme aux regards de quelqu'un d'autre, bien au contraire, et quoique cela rendit leurs rapports plus difficiles, elle se réjouissait de retrouver la noblesse d'âme qui était en elle, dans une certaine raideur de bon aloi chez sa jeune fille.
Il y en a un dans L'alchimiste mais impossible de mettre la main sur le bouquin...
il y a celle là dans Roméo et Juliette:
Citation:
Juliette.- Ton nom seul est mon ennemi. Tu n'es pas un Montague, tu es toi-même. Qu'est ce qu'un Montague. Ce n'est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien qui fasse partie d'un homme. Oh! sois quelque autre nom! Qu'il y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. Ainsi, quand Romeo ne s'appellerait plus Romeo, il conserverait encore les chères perfections qu'il possède...Romeo, renonce à ton nom; et, à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prend moi toute entière.
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"je lève mon verre aux amoureux de la vie, je lève mon doigts aux amoureux de la guerre..."