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Vieux 24/08/2006, 23h51   #41
 
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A moi, à moi ! ^^

J'apporte en offrande la dernière phrase (parce que je pouvais pas recopier tout le bouquin et qu'il fallait que je choisisse une phrase qui tienne sur un post-it pour pouvoir la trainer partout où je vais) de La Folie du roi Marc de Clara Dupont-Monod. L'histoire de Tristan et Iseult du point de vue du roi Marc, qui est à mon humble avis un personnage mille fois plus attirant que cet abruti de Tristan. Il faut savoir que Marc est vraiment amoureux d'Iseult :


Citation:
J'aime savoir que je n'aurai plus jamais mal, savoir que je ne sais plus rien et qu'il est temps de me taire, et l'on saura, on pourra écrire et dire alors qu'à défaut d'amour, je connais le bruit de sa fuite, ce bruit que l'on s'épuise à vouloir oublier, et qu'à défaut de roi ou d'homme, de pantin ou de maître, de mari ou d'amant, ma fatigue est celle d'un fou.
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Vieux 26/08/2006, 13h23   #42
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J'ai corné deux, trois pages pendant les vacances

Dans la préface de Six personnages... de Pirandello :

Citation:
Si le Père et la Belle-fille reprenaient cent mille fois de suite leur scène, toujours, à l'endroit fixé, à l'instant où la vie de l'oeuvre d'art doit être exprimée par le cri qu'elle pousse, ce cri retentirait toujours : inchangé et inchangeable dans sa forme, non comme une répétition machinale, non comme une redite imposée par des nécessités extérieures, mais bien, chaque fois, vivant et comme neuf, né soudain ainsi et pour toujours : embaumé vif dans sa formé imputrescible. De même, sitôt le livre ouvert, nous trouverons toujours Francesca, vivante, qui confesse à Dante son doux péché ; et si cent mille fois de suite nous relisons ce passage, cent mille fois de suite Francesca redira les mêmes mots, ne les répétant jamais mécaniquement, mais les disant chaque fois pour la première fois, avec une passion si vive et si soudaine que, chaque fois, Dante en sera bouleversé. Tout ce qui vit, du fait qu'il vit, a une forme et par cela même doit mourir : sauf l'oeuvre d'art qui, précisément, vit à jamais, car elle est forme.
Enfance, Gorki :

Citation:
L'arc-en-ciel vivant et frémissant des sentiments qu'on appelle amour s'éteignait dans mon âme. De plus en plus souvent, les feux bleus de la colère éclataient en moi et m'étouffaient ; dans mon coeur, un lourd ressentiment, la conscience de ma solitude dans ce monde absurde, gris et sans vie, couvaient comme un feu sous la cendre.
Et même un de Proust (Le temps retrouvé)

Citation:
Tout au plus notais-je accessoirement que la différence qu'il y a entre chacune des impressions réelles - différences qui expliquent qu'une peinture uniforme de la vie ne puisse être ressemblante - tenait probablement à cette cause que la moindre parole que nous avons dite à une époque de notre vie, le geste le plus insignifiant que nous avons fait était entouré, portait sur lui le reflet de choses qui logiquement ne tenaient pas à lui, en ont été séparées par l'intelligence qui n'avait rien à faire d'elles pour les besoins du raisonnement, mais au milieu desquelles - ici reflet rose du soir sur le mur fleuri d'un restaurant champêtre, sensation de faim, désir des femmes, plaisir du luxe ; là volutes bleues de la mer matinale enveloppant des phrases musicales qui en émergent partiellement comme les épaules des ondines - le geste, l'acte le plus simple reste enfermé comme dans mille vases clos dont chacun serait rempli de choses d'une couleur, d'une odeur, d'une température absolument différentes ; sans compter que ces vases, disposés sur toute la hauteur de nos années pendant lesquelles nous n'avons cessé de changer, fût-ce seulement de rêve et de pensée, sont situés à des altitudes bien diverses, et nous donnent la sensation d'atmosphère singulièrement variées. Il est vrai que ces changements, nous les avons accomplis insensiblement ; mais entre le souvenir qui nous revient brusquement et notre état actuel, de même qu'entre deux souvenirs d'années, de lieux, d'heures différentes, la distance est telle que cela suffirait, en dehors même d'une originalité spécifique, à les rendre incomparables les uns aux autres. Oui, si le souvenir, grâce à l'oubli, n'a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s'il est resté à sa place, à sa date, s'il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d'une vallée ou à la pointe d'un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c'est un air qu'on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le Paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s'il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu'on a perdus.
J'en ai noté pas mal du Métier de vivre de Pavese aussi, mais un peu trop pour choisir.
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Vieux 26/08/2006, 21h08   #43
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Ah le Proust est superbe !
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Vieux 27/08/2006, 10h31   #44
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Quand je serai de retour à Paris (pas avant fin septembre, donc), il faudrait que je mette plein d'extraits ici, notamment de Frankie Addams qui est selon moi, le livre le plus <3, et il y a aussi un passage dans Les souterrains de Kerouac que j'aime beaucoup et qui m'avait marquée. J'ai fouillé dans le Ann Scott que j'ai sous la main, il y avait des choses que j'ai beaucoup aimé, mais finalement, je sais pas, c'est pas "aussi beau" que tous les extraits que vous avez mis, mais ça me parle, et finalement, j'ai l'impression que ça ne parle qu'à moi .
il y a un poème de Ginsberg aussi que j'avais trouvé sublime (plusieurs en fait) et il faudrait que je pense aussi à les mettre... Et aussi, dans une femme nommée Moïse de Tenn (qu'il faudrait que je relise d'ailleurs, parce qu'il date dans ma mémoire), je me rappelle avoir corné des pages.
Bref, prenez ceci comme une note pense-bête, haha.



Modifié par Ruby 27/08/2006 à 14h19.
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Vieux 28/08/2006, 13h25   #45
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J'ai corné pas mal du Portrait de Dorian Gray mais je ne pourrais pas tout recopier, j'ai des passages de Belle du Seigneur aussi, et là juste :

Citation:
Sartre - qui pourtant épouvre la même répugnance que moi pour tous les coquillages crus - s'emblait s'accomoder de toutes les nourritures qu'on lui offrait : il souriait et riait d'un air très détendu.
Le repas a duré trois heures. Nous nous sommes retrouvés à l'hôtel, épuisés d'avoir absorbé tant d'aliments bizarres en écoutant et en débitant des niaiseries. Nous avons fait monter une bouteille de whisky japonais qui était très bon. Sartre n'a pas touché à son verre ; soudain il a pâli ; il a tâté son pouls qui battait à 120 : deux fois plus vite que d'habitude. Que lui arrivait-il ? Jamais il ne s'était senti aussi mal. C'était la catastrophe car il devait faire une conférence le lendemain. Brusquement, il s'est précipité dans la salle de bains.
N'ayant paradoxalement jamais de sa vie eu la nausée, Sartre n'en avait pas reconnu les symptômes.
Simone de Beauvoir, Tout compte fait.
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In the long run, we all are dead. Keynes.
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Vieux 28/08/2006, 19h01   #46
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Alors là, crylol.
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Vieux 02/09/2006, 20h35   #47
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J'adore la dernière phrase du passage d'Ice .
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Vieux 03/09/2006, 21h24   #48
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REGARDEZ MOI CA :

Citation:
Cela, dit Scriver en regardant le bouton doré flotter dans le verre, est non seulement lamentable mais tragique. C'est la tragédie de l'homme d'aujourd'hui. Il a cessé d'avoir le courage d'avoir peur. C'est malheureux car, de ce fait, il est peu à peu obligé de ne plus penser. En effet, celui qui n'a pas le courage d'avoir peur doit logiquement abandonner les activités qui l'inquiètent et qui pourraient par une porte dérobée le faire déboucher sur la peur. N'est-ce pas pour cette raison que l'anti-intellectualisme devient si facilement populaire ? N'est-ce pas pour cette raison que toutes les mystiques imaginables du sang et du sexe sont accueillies avec reconnaissance par tous ceux qui, par lâcheté, veulent réduire tous les problèmes à des questions de tripes et de glandes ?
Permettez-moi de vous interrompre, dit le poète en se levant. Il posa son verre sur un des appuis de la fenêtre et commença à arpenter le tapis élimé à pas de Sioux. Il portait son front comme un petit miroir d'ivoire et le crépuscule qui descendait s'y reflétait. Ai-je mal compris mon rôle ? dit-il finalement. J'ai cru que la mission du poète était de sauver les autres de la peur, de leur montrer le peu de nécessité d'avoir peur. L'harmonie ne doit-elle pas être l'idéal de chaque homme ? Toi qui te dis socialiste, ne devrais-tu pas chercher un système où chacun serait assuré selon ses besoins d'un minimum d'harmonie ?
C'est vrai, dit Scriver, c'est tout à fait vrai que je suis socialiste. On dit un peu partout que l'équilibre psychique, c'est-à-dire l'absence de peur, devrait être inscrit à l'ordre du jour des justices sociales que l'on exige. Beaucoup considèrent en effet que l'harmonie de l'âme est un bien qu'il faut rechercher, que c'est peut-être même la seule chose digne d'être recherchée. Pas moi. Je veux la justice sociale, c'est-à-dire un système où on a cessé de faire commerce d'esclaves, où il soit considéré comme contraire à la nature que les gens aient besoin de se sentir reconnaissants de leur droit de vivre envers un employeur, une banque ou une loterie, un système où le droit de vivre serait indiscutable et où on pourrait fournir des terrains de tir et des fusils à bouchons à tous ces fanatiques de la guerre qui forment les racines de la réaction. En revanche, je n'exige aucune place pour l'harmonie dans ce système. Le bonheur tranquille, comme on le sait, a fâcheusement tendance à dégénérer en rots et en abrutissement. Dans un monde plein de gens harmonieux qui rotent, le déchirement et la possibilité d'avoir peur sont peut-être ce qu'il y a de plus nécessaire. C'est pour cette raison que je veux abattre tous les grillages de poulailler dont les gens ont entouré leur peur, ouvrir tout grand la fosse aux serpents et répandre du verre pilé dans la baignoire de ceux qui prétendent avoir cherché et trouvé le bonheur, car il est inhumain de chercher l'harmonie dans un monde où règne la solitude. En tant qu'écrivain, je considère que je n'ai pas à construire des brise-lames. Je considère au contraire qu'il est de mon devoir de briser les barrages autant que je peux. Seul celui qui connaît sa peur est conscient de sa valeur, et il n'a pas besoin de fermer les yeux en passant devant un marais ou un tennis.
!!!
Sitg Dagerman, Le serpent
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— Ont offert un Big up ! à ce post : Lila-Rose (03/07/2011)
Vieux 03/09/2006, 22h10   #49
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C'est trés, trés bon
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Vieux 06/09/2006, 21h03   #50
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Citation:
On avait quatre pièces. Je me mettais dans la chambre du devant et je faisais semblant de coudre, je regardais la pluie, et les gens. C’était des gens. J’étais vide. Les blocs en face ne me faisaient plus peur, les garçons ne me faisaient plus bruler, les choses se plaçaient à leur place je ne sais pas, ça ne m’entrait pas dans le cœur comme avant, en me blessant et en me faisant mal. Mal, bon mal, reviens ! Ma tête était comme un bloc de ciment. Comme on dit : le temps est bouché, ça ne se lèvera pas de la journée. Ca ne se lèvera pas. J’arrivais dans une espèce de cul-de-sac de ma vie. Et du reste en me retournant je voyais que c’était un cul-de-sac de l’autre coté aussi. Où j’allais ? « Où vas-tu – Nulle part – D’où viens-tu – De nulle part. » Jo ! Jo de Bagnolet ! Ma voix dans un passage de grand vent m’appelait dans le désert, je ne me répondais pas. « Où est la petite Jo ? » Je me voyais moi-même toute petite, passant et repassant la grille, avec mon filet, toute petite fille au milieu des grandes maisons, où j’allais comme ça si faraude ? Nulle part. Quand on meurt on revoit toute sa vie d’un coup, je mourrais, seule au milieu des grandes maisons. Maisons maisons maisons maisons. Comment vivre dans un monde de maisons ? « C’est toi Guido qui fais ces maisons, toi qui est né sur ces collines ? » Les phrases allaient et venaient, il y en avait qui sortaient de derrière moi, je me retournais, personne. Jo ! Je me retournais, et personne. « Si on a une âme on devient fou, et c’est ce qui m’arrive. » C’est probablement ce qui m’arrivait et je devenais folle, mais non je devenais morte, c’est ça devenir une grande personne cette fois j’y étais je commençais à piger, arriver dans un cul-de-sac et se pendre en gelée ; un tablier à repriser sur les genoux éternellement. L’homme est composé d’un corps et d’une ame, le corps est quadrillé dans les maisons, l’ame cavale sur les collines, où ? Quelque part il y avait quelque chose que je n’aurais pas parce que je ne savais pas ce que c’éait. Il y a avait une fois une chose qui n’existait pas. La petite Jo passait et repassait la grille, avec son filet, j’arrivais presque à la voir. Je regardais la grille jusqu’à ce que mes yeux se brouillent. Il tombait des sceaux. « Ca ne se lèvera pas. »
Les petits enfants du siècle, Christiane Rochefort.
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''- C'est peut-être normal, chérie. Mais j'aime mieux ce qui est naturel.''



Modifié par Creamm 06/09/2006 à 23h05.
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Vieux 06/09/2006, 23h35   #51
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Oh et puis tant qu'à faire.


Citation:
Ecrire ( ainsi allait ma médiation ) doit être un acte dépouillé de toute volonté. Le mot, semblable au courant des grands fonds, doit remonter à la surface, de sa propre impulsion. L’enfant n’a pas besoin d’écrire ; il est innocent. Si l’homme écrit, c’est pour vomir le poison qu’il a accumulé en lui du fait de l’erreur foncière qu’il comment dans sa manière de vivre. Il cherche à reconquérir son innocence. Ses écrits n’ont d’autre effet que d’inoculer au monde le virus de ses désillusions. Je ne pense pas qu’il se trouverait un homme au monde pour noircir une feuille de papier, si nous avions le courage de vivre ce en quoi nous avons foi. L’inspiration est déviée dans son cours au sortir de la source. Si c’est un monde de vérité, de beauté et de magie que nous entendons crée, à quoi bon dresser des millions de mots entre nous0mêmes et la réalité de ce monde ? Pourquoi remettre à plus tard l’acte – si ce n’est que, comme le reste de l’humanité, nous n’avons, au fond, d’autre ambition que la puissance, la gloire et le succès ? Les livres sont des actes morts, disait Balzac ; ce qui n’empêche qu’ayant perçu cette vérité, il livra délibérément l’ange au démon qui le possédait.
__________________
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Vieux 10/09/2006, 13h27   #52
Zunonume
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Je reviendrai car j'en ai tellement à faire partager ! Mais je commence avec une pièce de théâtre que j'ai tout simplement adoré, celle d'Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.

1) La scène du balcon où Cyrano, se faisant passer pour le beau Christian, avoue au travers de lui, son amour pour Roxane.
Citation:
ROXANE, avec un mouvement
Je descends.
CYRANO, vivement
Non !
ROXANE, lui montrant le banc qui est sous le balcon
Grimpez sur le banc, alors, vite !
CYRANO, reculant avec effroi dans la nuit
Non !
ROXANE
Comment... non ?
CYRANO, que l'émotion gagne de plus en plus
Laissez un peu que l'on profite...
De cette occasion qui s'offre... de pouvoir
Se parler doucement, sans se voir.
ROXANE
Sans se voir ?
CYRANO
Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.
Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,
J'aperçois la blancheur d'une robe d'été :
Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !
Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
Si quelquefois je fus éloquent...
ROXANE
Vous le fûtes !
CYRANO
Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
De mon vrai cœur...
ROXANE
Pourquoi ?
CYRANO
Parce que... jusqu'ici
Je parlais à travers...
ROXANE
Quoi ?
CYRANO
... le vertige où tremble
Quiconque est sous vos yeux !... Mais, ce soir, il me semble...
Que je vais vous parler pour la première fois !
ROXANE
C'est vrai que vous avez une tout autre voix.
CYRANO, se rapprochant avec fièvre
Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
J'ose être enfin moi-même, et j'ose...
2) La mythique tirade des nez...juste inoubliable.
Citation:
Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire... Oh ! Dieu !... bien des choses en somme...
En variant le ton, -par exemple, tenez:
Agressif : "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champs que je me l'amputasse !"
Amical : "Mais il doit tremper dans votre tasse
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !"
Descriptif : "C'est un roc !... c'est un pic !... c'est un cap !
Que dis-je, c'est un cap ?... C'est une péninsule !"
Curieux : "De quoi sert cette oblongue capsule ?
D'écritoire, monsieur, ou de boîtes à ciseaux ?"
Gracieux : "Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ?"
Truculent : "Ca, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"
Prévenant : "Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"
Tendre : "Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane !"
Pédant : "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
Appelle Hippocampelephantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"
Cavalier : "Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !"
Emphatique : "Aucun vent ne peut, nez magistral,
T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !"
Dramatique : "C'est la Mer Rouge quand il saigne !"
Admiratif : "Pour un parfumeur, quelle enseigne !"
Lyrique : "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?"
Naïf : "Ce monument, quand le visite-t-on ?"
Respectueux : "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !"
Campagnard : "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain !
C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !"
Militaire : "Pointez contre cavalerie !"
Pratique : "Voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !"
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot:
" Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !"
- Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit :
Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n'en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d'une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.

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Vieux 15/09/2006, 13h01   #53
rire jaune
 
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L'herbe rouge, Boris Vian.



(la deuxième page, surtout) Tous les hommes sont mortels, Simone de Beauvoir.


C'est pas que j'ai la flemme de recopier hein, c'est juste que je trouve ça plus joli dans euh... son contexte ? Et puis comme j'aime bien partager ces choses-là, j'ai la manie de scanner les passages cornés pour certaines personnes qui sont pour moi disons privilégiées par rapport audit passage, ahem, vous me suivez ?
__________________
Forgive me, Majesty. I'm a vulgar man.



Modifié par cassiopEe 15/09/2006 à 13h09.
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Vieux 15/09/2006, 13h09   #54
Fab
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(classe le scan de page :])
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Vieux 27/09/2006, 10h41   #55
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Dans Big Sur, de Kerouac, désolée je n'ai que la version anglaise:
Citation:
[...]You wake up in the late morning so refreshed and realizing the universe namelessly: the universe is an Angel - But easy enough to say when you've had your escape from the gooky city turn into a success - And it's finally only in the woods you get that nostalgia for 'cities' at last, you dream of long gray journeys to cities where soft evenings'll unfold like Paris but never seeing how sickening it will be because of the primordial innocence of health and stillness in the wilds - so I tell myself 'Be wise'.
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Vieux 27/09/2006, 11h18   #56
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Frankie Addams, Carson McCullers:
Citation:
F.Jasmine avait l'impression qu'ils pouvaient très bien rester là, jusqu'à la fin de l'après-midi, autour de la table, sans parler ni bouger. Mais brusquement elle se souvint de quelque chose.
Citation:
- Tu devrais nous raconter une autre histoire. Une histoire qui serait comme un avertissement.
Bérénice eut l'air très étonnée pendant un moment, puis elle dit en secouant la tête:
- Ah! oui, j'allais vousraconter comment cette chose dont on parlait, elle s'applique à moi. Et ce qui m'est arrivé avec mes autres maris. Alors tenez vos oreilles bien droites.
Mais l'histoire des trois autres maris était également une histoire très ancienne. Au moment où Bérénice commença son récit, F.Jasmine alla prendre dans le réfrigérateur un peu de lait condensé qu'elle posa sur la table pour le verser sur des biscuits en guise de dessert. Et au début elle n'écoutait pas très attentivement.
- C'était l'année suivante, au mois d'avril, et un dimanche je suis allée à l'église des Forks Falls. Vous voulez savoir pourquoi j'ai été dans cette église? Je vais vous dire pourquoi. J'avais été voir les Jackson, qui sont des cousins de cousins, et qui habitent Fork Falls, et le dimanche on a été à leur église. Et j'étais en train de prier dans cette église, et les membres de la congrégation ils étaient tous des étrangers pour moi. Mon front était appuyé contre le bord du banc qui était devant moi, et mes yeux étaient ouverts. Et brusquement un frisson m'est arrivé dessus et m'a traversé le corps. Juste à la pointe de mon oeil, l'image de quelque chose a explosé. Alors lentement je me suis tournée vers la gauche. Et devinez ce que j'ai vu? Là, sur le banc, tout près de mon oeil, j'ai vu ce pouce.
- Quel pouce? demanda F.Jasmine.
- Il faut que je dise quelque chose avant, sinon vous comprendrez pas. Chez Ludie Freeman il y avait juste un petit morceau qui était pas joli.. Tous les autres morceauxde Ludie, ils étaient très jolis et très bien faits, et tout le monde aurait voulu avoir les mêmes. Tous. Sauf le pouce de la main droite, parce qu'il vait été écrasé par une charnière. Et ce pouce était la seule chose pas jolie, parce qu'il était tout écrasé et tout mâchonné. Vous comprenez?
- Tu veux dire que tu éais en train de prier et brusquement tu as vu le pouce de Ludie?
- Je veux dire que j'ai vu ce pouce-là. J'étais à genoux et il y avait un frisson qui me traversait depuis la tête jusqu'aux talons. J'étais à genoux, je regardais le pouce, et avant même que je regarde un peu plus haut pour savoir à qui ce pouce appartenait, j'ai commencé à prier de toutes mes forces. A haute voix, j'ai dit : Montre-moi, Seigneur! Seigneur, montre-moi!
- Et il l'a fait? demanda F.Jasmine. Il s'est montré?
- Montré? Mon oeil. Ce pouce, tu sais à qui il appartenait?
- A qui?
- A Jamie Beale. A ce grand vaurien de Jamie Beale. La première fois que j'ai posé les yeux sur lui, c'est ce jour-là.
- Et c'est pour ça que tu l'as épousé? demanda F.Jasmine.
Car Jamie Beale était le nom de l'horrible vieil ivrogne qui avait été le second mari de Bérénice.
- Parce qu'il avait un pouce écrasé, comme Ludie?
- C'est Jésus qui sait. Moi, je sais pas, répondit Bérénice. J'ai senti que j'étais tirée vers lui à cause de ce pouce. Et une chose conduit à une autre. Moi, je sais seulement que je l'ai épousé.
- Je trouve que c'est vraiment stupide, dit F.Jasmine. Epouser un home uniquement à cause de son pouce.
- Je trouve, moi aussi. Et je ne cherche pas à discuter avec toi. Je raconte seulement ce qui s'est passé. C'était exactement pareil dans le cas de Henry Johnson.
Henry Johnson était le troisième mari, celui qui était devenu fou de Bérénice. Pendant les trois semaines qui avaient suivi le mariage, il était tout à fait normal, et puis il était devenu tellement fou que Bérénice avait été obligée de s'en séparer.
- Qu'est-ce que tu racontes? Tu es assise là, et tu voudrais me faire croire que Henry Johnson avait un pouce cassé lui aussi?
- Non, dit Bérénice. Cette fois-là, c'était pas le pouce. C'était la veste.
F.Jasmine et John Henry se regardèrent, car ce qu'elle venait de dire semblait n'avoir aucun sens. Mais l'oeil noir de Bérénice était calme et sûr de lui, et elle hocha la tête en les regardant d'ne façon affirmative.
- Il faut que je raconte ce qui s'est passé après la mort de Ludie, sinon vous ne comprendrez pas. Ludie avait une police d'assurance-vie, et elle devait payer deux cent cinquante dollars.
Je ne vais pas vous dire tout ce qui s'est passé, mais les gens de l'assurance m'ont volé cinquante dollars. Alors en deux jours, pour que je paye l'enterrement, il a fallu que je vende tout ce que je pouvais et que je trouve cinquante dollars. Parce que je ne voulais pas que Ludie soit enterré comme un pauvre. Alors tout ce qui m'est tombé sous la main, je l'ai porté chez le prêteur. Et j'ai vendu mon manteau et la veste de Ludie au magasin de vêtements d'occasion qui est dans Front Avenue.
- Ah! dit F.Jasmine. Tu veux dire qu'Henry Johnson a acheté la veste de Ludie et que tu l'as épousé pour ça?
- Pas exactement, dit Bérénice. Un soir, je marchais dans cette rue en direction de City Hall, et brusquement, devant moi, j'ai vu une carrure. Et la carrure de ce garçon qui marchait devant moi ressemblait tellement à Ludie, à cause des épaules et de la nuque, que j'ai cru que j'allais tomber morte sur le trottoir. Je l'ai suivi. J'ai couru derrière lui. C'était Henry Johnson, et c'était la première fois que je le voyais, parce qu'il habitait la campagne, et c'est pas souvent qu'il venait en ville. Mais par hasard, il avait acheté la veste de Ludie, et il avait la même carrure que Ludie. Et quand on le regardait de dos, il était tout-à-fait comme le fantôme de Ludie, ou son frère jumeau. Mais je ne sais pas exactement comment je l'ai épousé, parce que dès le début c'était bien évident qu'il avait pas tout son bon sens. Tu permets qu'un garçon te tourne autour, et peu à peu tu t'attaches à lui. De toute façon, c'est comme ça que j'ai épousé Henry Johnson.
- Les gens font vraiment des choses curieuses.
- Tu peux le dire.


(Je pourrais encore continuer, haha.)



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Vieux 27/09/2006, 18h16   #57
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En anglais, The Picture of Dorian Gray By Oscar Wilde.

Citation:
"Because you have the most marvelous youth, and youth is the one thing worth having."
"I don't feel that, Lord Henry.
"No, you don't feel it now. Some day, when you are old and wrinkled and ugly, when thought has seared your forehead with its lines, and passion branded your lips with its hideous fires, you will feel it, you will feel it terribly. Now, wherever you go, you charm the world. Will it always be so ?
You have a wonderfully beautiful face, Mr gray. Don't frown? You have. And Beauty is a form of Genius -is higher, indeed, than Genius, as it needs no explanation. It is of the great facts of the worls like sunlight, or springtime, or the reflection in dark waters of that silver shell that we call the moon. It cannot be questionned. It has its diivine right of sovereignty. It makes princes of those who have it. You smile ? Ah! when you have lost it, you won't smile...
People say sometimes that Beauty is superficial. That may be so. But at least, it is not so superficial as Thought is. To me, Beauty is the wonder of wonders. It is only shallow people whon don't judge by appearances. The true mystery of the world is the visible not the invisible...[...] (j'abrège sinon c'est un peu long)
Live! Live the wonderful life that is in you! Let nothing be lost upon you. be always searchinf for new sensations. Be afraid of nothing... A new hedonism -that is what our century wants.
You might be its visible symbol. With your personnality, there's nothing you could not do. The world belongs to you for a season... The moment I met you I saw that you were quite unconscious of what you really are, of what you really might be. There was so much in you that charmed me that I felt that I must tell you something about yourself. I thought how tragic it would be if you were wasted. For there is such little time that your youth will last - such a little time. The common hill-flowers wither, but they blossom again. The laburnum will be as yellow next June as it is now. In a month there will be purple stars on the clematis, and year after year the green night of its leaves will hold its purple stars. But we never get back our youth. The pulse of joy that beats in us at twenty becomes sluggish. Our limbs fail, our senses rot. We degenerate into hideous puppets, haunted by the memory of the ppassions of which we were too much afraid and the exquisite temptations that we had not the courage to yield to. Youth! Youth! There is absolutely nothing in the world but Youth!"
__________________
Il faut bien commencer.
Commencer quoi ?
La seule chose au monde qu'il vaille la peine de commencer : La Fin du monde, parbleu !

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Vieux 27/09/2006, 21h37   #58
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Citation:
Ce grand découragement à vivre, ma mère le traversait chaque jour. Parfois il durait, parfois il disparaissait avec la nuit.
Citation:
Je porte ces robes comme des sacs avec des ceintures qui les déforment, alors elles deviennent éternelles.
Citation:
Je n'ai jamais écrit, croyant le faire, je n'ai jamais aimé, croyant aimer, je n'ai jamais rien fait qu'attendre devant la porte fermée.
Citation:
Pendant tout le temps de notre histoire, pendant un an et demi nous parlerons de cette façon, nous ne parlerons jamais de nous.
Citation:
Pourquoi toutes ses robes avaient en commun un je ne sais quoi qui échappait, qui faisait qu'elles n'étaient pas tout à fait les siennes, qu'elles auraient recouvert pareillement d'autres corps. Des robes neutres, strictes, très claires, blanches comme l'été au coeur de l'hiver.
- L'amant, Duras
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Vieux 27/10/2006, 17h25   #59
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Citation:
Oui, il avait été solitaire. Mais celui qui vit seul est condamné, cela finit tôt ou tard par éclater au grand jour. Les âges se succèdent en désordre et la pensée se fait opaque, les évidences les plus simples s'estompent et te désertent. Cette robuste certitude qui aiguillonnait ta fierté, comme si tu étais le seul être au monde, est sapée par le doute. De quoi te sert la force de ton imagination, si tu ne peux tenir le monde à bout de bras ? Tu es comme les autres, pas plus fort - mais tu devras rester le seul être au monde, solitaire.
Et qu'en est-il advenu de toi, de cette tendresse innée dans ton coeur, de ce besoin profond de prodiguer à tous cette bonté qui t'empêchait de dormir dans ta jeunesse ? La vie n'a pas voulu libérer en toi ce besoin tout-puissant de bonheur, elle t'a contraint à la haine, à la vengeance, et te voici sans foyer. Pour finir, tu t'es bercé du rêve de te trouver comme chez toi sur une terre étrangère du bout du monde ou, faute de mieux, de pouvoir pleurer toutes les larmes de ton corps sur ton inconcevable pauvreté. Mais là non plus, cette incommensurable somme de plaintes et de tristesses enserrée dans ton âme, la vie n'a pas voulu la libérer.
Les flots de l'orgue te délivrent. Douleur et plaisir se confondent enfin en une plainte bienheureuse. Les harmonies du psaume baignent tes sens de visions apaisantes. Ton coeur s'agite au plus profond de ta poitrine, mû par une volonté vivante comme un embryon.
Ecoute les voix limpides qui chantent la peine et la joie, l'orgue crie, tempête, murmure, toutes les voix de la nature se fondent en un poème sans paroles aux accents sauvages, les buccins de la cathédrale se font entendre et les pipeaux célestes du paradis.
Une lueur brille et montre le chemin qui conduit de l'empire des morts vers le grand été. Tous les humains égarés s'évertuent vers elle, ils viennent des champs de bataille et des villes. Ils quittent la charrue, ils touchent à la côte et délaissent leur navire, ils sortent de leur tombe et se regroupent pour suivre le chemin.
A leurs oreilles siffle la bise des déceptions. La miséricorde les porte, eux qui n'eurent rien d'autre que le malheur tout au long de leur vie. Ils claquent des dents, pleurent par milliers, se tordent les mains, parce que leur lot sur terre fut l'amertume. Leur lamentation monte vers le ciel en tempête, tout en marchant ils relèvent leur visage blême et supplient, éperdus, les étoiles d'avoir pitié d'eux.
De la terre maléfique monte la rumeur de ce qui s'y passe, l'écho de tout ce que le temps détruit, et souffle le vent de l'éternelle marcescence en ce bas monde, de la caducité de toutes choses : c'est le vent le plus froid sur le globe, plus vénéneux qu'aucun hiver, tout sonore des aiguilles de glace qui s'entrechoquent dans la valse lente des nuages, c'est l'écho du pas d'un cheval, du rire et de la vie qui ne sont plus, la somme de concerts discordants. Motus ! Il se fait un bruit d'ossements secret, le plus profond de tous, comme celui de pas feutrés dans une tombe.
Chut ! un tourbillon balaye ton souvenir, si tu t'obstines à penser davantage ; et le souffle glacé de l'oubli t'assaille. Tu n'entends plus le chant de la neige qui s'abat en rafales sur ta mémoire devenue hiémale. Un dard transperce ta conscience et t'annonce la venue intolérable des ténèbres.
Voilà ce qu'écoutent ces malheureux sans abri sur terre et ils prennent peur. Ils se serrent, non par esprit de corps, mais comme les bêtes surprises par une tempête d'automne sur un îlot, et qui se pressent sur la pointe extrême en beuglant désespérément vers la terre ferme.
Ici, le séjour est crépusculaire, sans chaleur, ces exilés y vivent chacun pour soi, ignorant toute aménité. Celui qui gèle emploie ses dernières forces à desservir son prochain ; celui auquel tout fait défaut et qui se lamente égoutte son fiel dans le coeur de son compagnon d'infortune. Les nuits sont longues, sans rémission pour les solitaires, pour les sans-abri.
Mais Mikkel a vu le prince du chagrin ! Il l'a entendu dans le psaume. Il a vu son seigneur et maître prendre à lui les désespérés ; l'un après l'autre, il les a enlevés du chemin, nus, tout juste assez bons pour Dieu. Le sauveur miséricordieux les console de sa chaleur. Mikkel voit réhabilitées toutes ces âmes accablées, elles se redressent pour devenir partie intégrante du royaume des cieux. La musique les inonde. Mikkel voit tous ceux qu'il a connus dans sa vie et que les années ont séparés, de nouveau rassemblés ; visages pitoyables, il les aperçoit fugitivement ; ceux tombés à la guerre, il les voit rédimés. Il voit son père Thøger Nielsen debout devant Dieu, défiguré par l'âge, dans l'évidence de son corps alourdi. Il voit le ciel s'ouvrir et son coeur éclate à la face de Dieu. Il rampe à genoux sur le sol de l'église et défaille.
La chute du roi, Johannes V. Jensen.
J'ai réussi à faire le petit o ! ø ø ø :cool:



Modifié par miss-ter 28/10/2006 à 01h40.
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Vieux 27/10/2006, 17h51   #60
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Bon, tant que j'y suis, en voilà un autre tout aussi long et tout aussi beau ! (du même roman)

Citation:
Le bourreau redescendit ensuite et mit le feu au bûcher. Un silence de mort s'établit sur la grand-place.
Au début, une fumée épaisse se dégagea et tous les assistants furent gagnés par la crainte de ce que les victimes ne fussent étouffées. Mais le bois était sec comme de l'amadou et, quand le feu eut vraiment pris et se mit à ronfler entre les interstices du bois, la fumée disparut. Le bois craquait et claquait comme des coups de feu, les premières flammes s'élevèrent claires et affamées au-dessus des fagots, venant lécher les condamnés.
C'est alors que Zacharias s'avança devant le poteau aussi loin que son lien le lui permettait ; il appela d'une voix posée :
_ Mikkel Thøgersen est-il ici présent ?
Cloué sur place, Mikkel fut saisi d'une peur affreuse. Il baissa les yeux et parvint à faire comme si cela ne le concernait pas. Se tassant sur lui-même, il tourna la calotte de son chapeau vers le bûcher pour ne pas être découvert par Zacharias. Heureusement, nul ne se douta que c'était lui dont le nom venait d'être prononcé. Il respira, soulagé.
Les flammes redoublaient de vigueur, elles jaillissaient si haut qu'on pouvait percevoir le déplacement de l'air et la chaleur du brasier. Zacharias avançait et reculait devant le feu. Comme aucune réponse ne venait, il sembla sur le point de dire quelque chose.
Mais à ce même instant, une langue de feu sournoise l'atteignit : son souffle eut raison de la blouse et du chapeau. L'assemblée exulta. Nu comme un ver, Zacharias se réfugia contre le poteau. Mais les flammes montant de tous côtés, force lui fut de se redresser. Il ne pouvait plus rester accroupi au pied du poteau et, frénétique, il courait en rond dans les flammes, sautillant sur les planches en feu. Soudain, il proféra une succession de hurlements inhumains.
"Mugit et in teneris formosus obambulat herbis !"
Mikkel se rappela les vers latins. Ils s'imposèrent irrésistiblement à lui ; il rit, accablé d'une douleur sans fond.
Zacharias s'était maintenant affaissé, silencieux et recroquevillé. Une de ses mains débordait sur le bûcher et Mikkel vit comment un doigt après l'autre se gonflait dans le feu pour éclater et laisser dégoutter une viscosité noirâtre.
_ Regardez, regardez ! Le cri poussé par cent bouches déferla sur la foule. Et comme Mikkel regardait, il aperçut la tête de Carolus qui se redressait sur le bûcher. Vivante de toute évidence, elle apparaissait au milieu des flammes.
Mais elle n'était pas informe ; elle s'était divisée en deux hémisphères distincts que gonflaient des circonvolutions replètes.
- Voyez ! criait la foule, horrifiée. Et c'était bien une vision abominable : le sang circulait avec violence dans cette tête crispée sous l'effort, les artères enflées et vivantes saillaient sous la peau. Toute la tête bougeait comme si elle allait bondir. A coup sûr, un combat intérieur devait s'y livrer.
_ Regardez, regardez-la ! criait-on sous l'empire de la plus folle excitation. Les artères s'étaient ouvertes, un sang noir en sortait tels des serpents se contorsionnant dans le feu. La tête se fissura en plusieurs endroits et commença à se calciner ; des flammèches lui faisaient une manière d'auréole. Mais au-dessus d'elle, le feu s'étiolait et devenait vert comme du pus, puis renaissait pour s'élancer en ardentes volutes.
Maintenant, l'incendie atteignait son paroxysme, formant une flamme unique et ronflant en tempête. De Zacharias ne subsistait qu'un petit amas noir. Enfin, le bûcher s'effondra d'un seul coup pour ne plus former qu'une grande masse incandescente. La chaleur devint si forte qu'elle provoquait des cloques sur le visage de ceux qui étaient les plus rapprochés, on se piétina et ce fut la panique. Puis tout vint à finir.
Bien des gens affirmèrent par la suite qu'ils avaient vu danser Satan dans les flammes, bleu comme l'acier, pour s'envoler haut dans la fumée quand le bûcher s'affaissa.



Modifié par miss-ter 27/10/2006 à 19h48.
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