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Vieux 27/01/2007, 17h08   #89 (Lien permanent)
Creamm
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Sethe était étendue sur le dos, la tête détournée. Du coin de l'oeil, Paul D vit la masse flottante de ses seins qui lui déplut ; cette rondeur plate, répandue, il pouvait certainement s'en passer, et tant pis si, en bas, il les avait tenus comme s'il se fût agit de la partie la plus précieuse de son être. Quant au labyrhinte de fer forgé qu'il avait exploré dans la cuisine, tel un chercheur d'or qui patouille dans des alluvions exploitables, ce n'était en réalité qu'un répugnant faisceau de cicatrices. Rien d'un arbre, comme elle avait dit. Une forme d'arbre, peut-être, mais pas du tout comparable à ce qu'il connaissait, parce que les arbres étaient acceuillants, eux ; c'étaient des choses à qui on pouvait faire confiance, près de qui se tenir ; à qui parler, si on voulait, comme il l'avait souvent fait dans le temps, quand il prenait le repas du midi dans les champs du Bon Abri. Toujours au même endroit si possible, et le choix avait été difficile car le Bon Abri avait davantage de beaux arbres que toutes les fermes des alentours. Celui qu'il élut, il l'appela Frère, et allait s'asseoir dessous, parfois seul, parfois avec Halle ou les autres Paul, mais le plus souvent avec N.Six qui était doux et calme alors, et qui parlait encore l'anglais. La peau indigo, la langue rouge flamme, N.Six faisait des expériences de cuisson nocturne des pommes de terre, s'efforcant de déterminer le moment exact où placer les pierres fumantes de chaleur dans un trou, les pommes de terres par-dessus, avant de couvrir le tout de brindilles, pour que, lorsqu'ils feraient la pause pour le repas, attacheraient les bêtes et quitteraiet le champ pour retrouver Frère, les pommes de terre soient au sommet de leur perfection. Il lui arrivait de se lever au milieu de la nuit, de faire tout le chemin, et de commencer à creuser la terre à la lumière des étoiles ; ou bien il chauffait moins les pierres et y plaçait les pommes de terre du lendemain tout de suite après le repas. Il ne réussissait jamais son coup, mais les autres mangeaient quand mêmes ces pommes de terre pas assez ou trop cuites, désséchées ou crues tout en riant, crachant, et en lui donnant des conseils.

Le temps ne marchait jamais comme N.Six le croyait, si bien que, forcément, il ratait toujours coup. Une fois, il organisa à la minute près un voyage de cinquante kilomètres pour aller voir une femme. Il partit un samedi, au moment où la lune avait atteint l'endroit où il voulait qu'elle soit, arriva à la case de la belle avant le service religieux du dimanche et eut juste le temps de dire bonjour avant d'être obligé de repartir pour arriver à temps à l'appel pour les travaux des champs le lundi matin. Il avait marché dix-sept heures, s'était assis une heure, avait fait demi-tour et marché les dix-sept autres heures. Halle et les Paul passèrent la journée à dissimuler à M.Garner la faitgue de N.Six. Ils ne mangèrent pas de pommes de terre ce jour-là, ni douces, ni blanches. Etalé auprès de Frère, langue rouge flamme escamotée, visage indigo fermé, N.Six dormit, tel un mort, jusqu'après le déjeuner. Voilà, ça c'était un homme, et ça c'était un arbre. Quant à lui, couché dans le lit, et à l'<<arbre>> étendu à ses côtés, ça ne se comparait même pas.

Paul D regarda par la lucarne au-dessus de ses pieds et se croisa les mains derrière la tête. L'un de ses coudes effleura l'épaule de Sethe. Le contact du tissu sur sa peau la fit sursauter. Elle avait oublié qu'il avait gardé sa chemise. Le chien ! pensa-t-elle, puis elle se souvient qu'elle ne lui avait pas laissé le temps de la retirer ; ni ne s'était donné le temps d'ôter son jupon, et étant donné qu'elle avait commencé à se déshabiller avant de l'apercevoir sur la véranda, qu'elle tenait déjà ses chaussures et ses bas à la main, et qu'elle ne les avait jamais remis ; qu'il avait regardé ses pieds nus mouillés et lui avait demandé s'il pouvait en faire autant ; que lorsqu'elle s'était levée pour cuisiner, il l'avait déshabillée un peu plus ; étant donné la rapidité avec laquelle ils avaient commencé à se mettre nus, on aurait pu croire qu'à présent, ils le seraient effectivement. Mais peut-être bien qu'un homme n'est jamais qu'un homme, comme disait toujours Baby Suggs. Ils vous encouragent à déposer un peu de votre poids entre leurs mains, et dès que vous commencez à éprouvez une délicieuse légèreté, ils étudient vos cicatrices et vos tribulations, après quoi ils font ce que celui-ci avait fait : chasser les enfants, et mettre la maison en pièces.
Beloved, Toni Morrison.

Edit, je ne peux pas m'empêcher de revenir sur le sujet à tout bout de champ pour le relire, je le trouve trop formidable, ce passage.
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''- C'est peut-être normal, chérie. Mais j'aime mieux ce qui est naturel.''

Modifié par Creamm 27/01/2007 à 20h22.
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