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Vieux 24/07/2006, 20h20   #25 (Lien permanent)
miss-ter
EcriveuZ madmoiZelle
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Voilà, je l'ai ! Je trouve ce passage admirable. Je sais qu'il est un peu long mais à mon avis chaque paragraphe vaut la peine. Malheureusement, la suite de la nouvelle est décevante.

Citation:
Paula Fonss avait seulement un sourire résigné devant cette monotonie sans vie, mais celle-ci rendait Ellinor visiblement nerveuse, non pas nerveuse avec vivacité, irritation, mais d'une manière lasse et geignarde comme on peut l'être quand il a plu toute une journée et que toutes les pensées tristes semblent aussi pleuvoir en vous, ou quand on écoute le tic-tac stupidement consolateur d'une pendule alors qu'on est incurablement las de soi-même, ou que l'on regarde les fleurs de son papier-peint et que la même trame de rêves éculés se dévide malgré vous dans votre tête pour se nouer, se défaire et se renouer en une ronde sans fin, nauséeuse. Elle était physiquement affectée par ce paysage qui la conduisait sur le bord de la défaillance, et aujourd'hui ces effets se conjuguaient avec les réminiscences d'une espérance déçue, de rêves vivaces et tendres qui n'étaient plus qu'écoeurement et langueur, des rêves dont le souvenir la faisait rougir de honte et qu'elle ne pourrait cependant jamais oublier. Et tout ceci n'avait rien à voir avec cette région, le coup l'avait frappée bien loin d'ici, dans un cadre familier au bord du détroit aux eaux moirées, sous les frondaisons des hêtres au vert lumineux, et cependant chaque ondulation des collines d'un brun pâle semblait ici vouloir lui en parler et chaque maison aux volets verts en garder le secret.
C'était ce vieux chagrin des jeunes coeurs qu'elle avait rencontré sur son chemin, elle avait aimé un homme et cru être aimée en retour, et brusquement il en avait choisi une autre ; pourquoi, pourquoi donc ? que lui avait-elle fait ? en quoi avait-elle changé, n'était-elle plus la même ? et toutes ces éternelles questions qu'elle retournait sans fin. Elle n'en avait pas soufflé mot à sa mère, mais sa mère en avait compris le moindre détail et avait été tellement gentille pour elle ; mais elle aurait voulu crier devant cette gentillesse qui savait et n'aurait pas dû savoir, et cela, sa mère l'avait aussi compris, et elles étaient parties en voyage.
Tout ce voyage n'avait d'autre but que d'amener l'oubli.
Paula Fonss n'avait pas besoin d'effaroucher sa fille en scrutant son visage pour savoir où partait sa pensée ; il lui suffisait de fixer des yeux la petite main nerveuse posée à ses côtés qui se crispait impuissante sur les lattes du banc, à tout instant changeant de position tel un malade fiévreux qui ne tient pas en place sur sa couche brûlante ; rien qu'en regardant cette main, elle savait avec quelle lassitude de la vie les jeunes yeux fixaient le vide devant eux, avec quelle expression tourmentée le visage délicat frissonnait de chacun de ses traits, avec quelle pâleur maladive la souffrance faisait sallir le bleu de ses veines sous la peau transparente des tempes.
Cela lui faisait si mal de voir ainsi sa petite fille, et c'est bien volontiers qu'elle l'aurait serrée contre son coeur pour déverser sur sa tête tous les mots de consolation qu'elle aurait pu trouver ; mais elle avait la conviction qu'il y a des chagrins qui doivent mourir en secret, auxquels on doit refuser le droit de crier leurs phrases même entre une mère et sa fille, afin qu'un jour en de nouvelles circonstances, lorsque tout se trouvera rassemblé pour construire la maison exaltée du bonheur, ces phrases ne soient pas une sorte d'entrave, quelque chose qui oppresse et retienne parce que celui qui les a dites, croit les entendre chuchotées dans l'esprit d'un autre, croit les comprendre chez un autre mal comprises et déformées.
Et il y avait aussi la crainte qu'elle avait de nuire à sa fille en lui rendant la confidence trop facile, elle ne voulait pas qu'Ellinor ait à rougir d'elle-même, elle ne voulait pas, quel qu'en put être le soulagement, l'aider à surmonter l'humiliation qu'il y a à ouvrir les coins les plus secrets de son âme aux regards de quelqu'un d'autre, bien au contraire, et quoique cela rendit leurs rapports plus difficiles, elle se réjouissait de retrouver la noblesse d'âme qui était en elle, dans une certaine raideur de bon aloi chez sa jeune fille.
Madame Fonss, Jens Peter Jacobsen.

Modifié par miss-ter 24/07/2006 à 20h26.
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