Films noirs pour nuits blanches

Avant-Propos – Le cinéma de papa (Rémy, Ventura, Gabin dans Razzia sur la Chnouf) Le cinéma de papa, c’est ce qu’on dit péjorativement pour désigner les films qui ont précédé la Nouvelle vague, le cinéma des années 50, ses vedettes d’avant guerre (Fernandel, Bourvil, Jean Gabin) et les nouvelles (Jean Marais, Simone Signoret, Henri Vidal), […]

Films noirs pour nuits blanches

Avant-Propos – Le cinéma de papa

razzia sur la chnouf
(Rémy, Ventura, Gabin dans Razzia sur la Chnouf)

Le cinéma de papa, c’est ce qu’on dit péjorativement pour désigner les films qui ont précédé la Nouvelle vague, le cinéma des années 50, ses vedettes d’avant guerre (Fernandel, Bourvil, Jean Gabin) et les nouvelles (Jean Marais, Simone Signoret, Henri Vidal), des films bien léchés, fait en studio et empreint de « réalité psychologique ». Une certaine idée du cinéma que François Truffaut fait voler en éclat en 1954 dans un article des Cahiers du cinéma, remettant en cause le bien fondé d’un cinéma contre la bourgeoisie réalisé par des bourgeois, et d’un ennui progressif, presque étouffant de morosité. La réponse à cette critique, on la connaît bien, c’est le cinéma d’auteur et la Nouvelle vague – de la poésie dans le quotidien et de nouvelles techniques de production.
Mais ce dont je veux parler, c’est du film noir, le polar français, son genre et ses codes : Le pessimisme passé sous vitriol, ses héros cyniques et violents qui règlent leurs problèmes à coup de flingues. Ce dont je veux causer, c’est de l’histoire de ce genre, de sa naissance à sa presque mort, du cinéma de Papa en passant par la Nouvelle vague.

Le terme est né en Amérique, avec des films comme Le Faucon Maltais, mais il a rapidement trouvé son équivalent en France avec la réalisation de Pépé le Moko de Julien Duvivier en 1937, qui offrait alors à Jean Gabin un succès populaire éclatant. Le film, inspiré par Scarface, aura droit à son remake Américain l’année suivante. C’est dire si le genre est partagé entre les pays et s’il est difficile d’en reconnaître la paternité.
Revenons à nos moutons : Le film noir, en France, prend de l’ampleur avec l’adaptation des romans de la collection Série Noire, il a ses chefs de fil, ses réalisateurs cultes : Marcel Carné, Louis Malle, Georges Lautner, Henri Verneuil, Alain Corneau. Ses acteurs cultes : Jean Gabin, Lino Ventura, Alain Delon, Patrick Dewaere, et j’ai envie de dire, son dialoguiste : L’inimitable Michel Audiard.

Qu’est-ce qu’un polar ?


(Patrick Dewaere et Marie Trintignant dans Série Noire)

Selon moi, le film noir à plusieurs points de vue :
– Celui du flic charismatique et désabusé, en quête de justice quitte à devoir la faire lui même, pas de doute à avoir, c’est un polar : Imper beige, manurhin 357 magnum, cigarette au coin des lèvres, jazz, bavures et traversées de Paris au coeur de la nuit. (Adieu Poulet de Granier-Deferre avec Dewaere et Ventura, Le Pacha de Georges Lautner avec Gabin)
– Celui du gangster, souvent en cavale ou sur un coup, (« quand on parle pognon, à partir d’un certain chiffre tout le monde écoute » écrivait Audiard), parfois de mèches avec la police, ou cherchant vengeance. (Les Valseuses de Bertrand Blier)
– Celui d’un type normal, quelque peu esseulé, avec ses tracas quotidiens, qu’une rencontre ou un événement va bouleverser et qui va plonger dans le drame ou souvent le subir. (Série Noire d’Alain Corneau)

Tous les films se rejoignent sur la même base, une histoire centrée sur un rôle principal, un acteur charismatique, à la gouaille et la tronche reconnaissable entre mille. Si le film noir est pessimiste, il est aussi minable, proche du pathétique à bien des moments, laissant son héros seul avec ses angoisses, à bout de nerf et traînant sa fatigue. Parfois drôle malgré lui, doté d’humour noir, on se prend de compassion pour ces types imbuvables et violents qu’on aimerait pourtant ne pas rencontrer. Voilà sur quoi repose tout bon film noir : l’homme en bout de course et prêt à tout pour s’en sortir, quitte à en mourir.

Cet homme, c’est Patrick Dewaere qui porte le costard de Frank Poupart dans Série Noire, un petit représentant sans envergure, violent avec sa femme, qui traverse des banlieues grises pour vendre des vêtements à des gens qui n’ont pas plus de moyens que lui. Il rencontre Mona, 16 ans, (Marie Trintignant) une femme enfant quasi muette qui le fera aller au bout de l’horreur par désespoir.

Ce sera aussi Georges Lautner qui réalise les Tontons flingueurs et les Barbouzes avec un humour corrosif, mettant en scène un ex truand obligé de reprendre du service, pataugeant entre la dissimulation et les fusillades, le tout servit par des acteurs formidables (Ventura, Blier, Lefebvre) et des dialogues décapants (de Michel « mon amour » Audiard).

Historique : des débuts aux années 70

Après la guerre, il fallait reconstruire et le cinéma n’échappait pas à cet ordre, à la recherche de succès populaires les premiers films noirs ont fait leur apparition : Touchez pas au Grisbi de Jacques Becker en 1954, et Razzia sur la Chnouf d’Henri Decoin en 1956. Ils mettaient en scène des truands typiques – vulgaires et violents, face à de bons flics – droits et honnêtes. Un dualisme en noir et blanc, l’ambiance était déjà posée mais parfois, un peu trop lisse. Car à travers ces films c’est leur vision de la société que les réalisateurs confrontent.

Dans les années 60, la donne va changer, et du point de vue du bon flic on va passer à celui du truand. Louis Malle s’y intéresse dans Ascenseur pour l’échafaud, Melville dans Le samouraï, et entre les deux il y a les cinéastes de la nouvelle vague, qui s’essaient au film noir, eux aussi, après l’avoir méprisé : Truffaud avec La mariée était en noir, et Godard avec la réalisation d’A bout de souffle qu’il qualifiera plus tard (à raison d’ailleurs) de polar raté. Les années 60, c’est aussi mai 68 et un changement de société, la vision décrite dans les polars évolue par conséquent, et c’est bel et bien la fin du cinéma de papa et de sa vision manichéenne.

Les années 70 commençent par un bouleversement social et politique qui sera porté à travers l’écran, les personnages se diversifient, deviennent plus troubles et dénoncent ou agissent parfois au nom d’un système, d’une certaine idée de la politique et de la justice. Le juge Fayard dit le Shérif réalisé par Yves Boisset raconte l’histoire d’un juge d’instruction (Patrick Dewaere) convaincu qu’un ancien commissaire véreux bénéficie de protections haut placées, il décide alors de poursuivre son enquête tant bien que mal. Histoire similaire mettant en scène une femme dans un autre film d’Yves Boisset, La femme flic. C’est un virage important dans l’histoire des films policiers, le cinéma change avec la société et évolue enfin après une période creuse, les réalisateurs et acteurs fétiches se remplacent peu à peu, c’est une bouffée d’oxygène dans un genre vieillissant.

Des années 80 à aujourd’hui

Les années 80 marquent le renouveau et le déclin du polar. La décennie engendre des films cultes, l’excellent Série Noire d’Alain Corneau, plus orienté vers le noir que vers le policier, l’absurde Buffet Froid de Bertrand Blier, Le Marginal de Jacques Deray mettant en scène un Belmondo vieillissant ou encore Police de Maurice Pialat. L’intrigue policière n’est plus au coeur du film, elle reste un élément fondateur autour duquel se brodent d’autres histoires – de l’amour, des drames, des dilemmes. Le polar résiste difficilement à l’essor de la télévision et ne convainc plus tellement malgré son renouvellement. Les salles de cinéma se vident, les bons films noirs se font rares.

buffet froid

Suite logique au déclin du cinéma policier, les années 90 marquent l’avènement de la série policière sur le petit écran. Le commissaire Maigret, l’inspecteur Derrick et tant d’autres Navarro, c’est un bond en arrière, le retour des flics paternalistes et moralisateurs, du regard braqué sur l’homme de loi parvenant toujours à élucider les pires affaires. Cette décennie enterre le film noir, Michel Audiard, Patrick Dewaere et Lino Ventura sont bel et bien morts, ils n’ont pas fait d’enfants, ça tombe mal et le genre ne se renouvellera pas.

Il y aura pourtant quelques tentatives, 36 Quai des Orfèvres réalisé par l’ex flic Olivier Marchal, Le deuxième souffle d’Alain Corneau, Une affaire privée de Guillaume Nicloux, mais le charme est rompu. Preuve ultime de la mort du cinéma policier, Samuel Benchettrit réalise J’ai toujours rêvé d’être un gangster en 2008, un film hommage en noir et blanc qui s’inspire des grands classiques mais signe définitivement leur épitaphe.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • AnonymousUser
    AnonymousUser, Le 31 décembre 2008 à 13h47

    Ouaw , ca donne envie !! :biggrin:
    C'est un tres bon article , super bien construit , j'ai appris pleins de choses . J'essaierai de voir ces films .

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