Je suis une fille qui joue dans un groupe de metal — Témoignage

Lisa Voisard fait partie d'un groupe de metal depuis sept ans. Elle nous parle de son expérience dans ce monde de garçons, et son parcours dans un style qui n'est pas toujours bien reçu.

Je suis une fille qui joue dans un groupe de metal — Témoignage

Depuis 2009, je fais partie d’un groupe de metal, avec que des mecs autour de moi. Très vite, j’ai eu envie de montrer qu’il était possible pour une nana de monter sur scène, de jouer des trucs techniques, de composer, d’avoir l’oreille. Il faut aussi dire que 17 ans, c’est l’âge où on a nos premières libertés et où on a envie de se démarquer, de se tester.

Au départ la musique était un moyen de me prouver quelque chose, puis avec le temps, c’est devenu une passion. D’ailleurs, c’est seulement un peu plus tard que je me suis rendu compte que c’est un style dans lequel il faut s’accrocher car il n’est pas toujours bien reçu, et que fille ou non, il faut faire sa place.

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Être une fille et faire du metal

« Le metal, c’est un truc de mecs. »

Socialement, ce n’était pas simple : j’ai notamment été suspectée d’être dans ce milieu pour « pécho ».

Au début, socialement, ce n’était pas simple. J’ai eu droit à des scènes de jalousie des ex-copines de mes musiciens, je me suis faite draguer par des nanas parce que c’est bien connu, une fille qui fait du metal est surement une lesbienne, j’ai été suspectée d’être dans ce milieu pour « pécho », et une fois on m’a demandé : « Ça va, ta guitare n’est pas trop lourde ? ». Joie.

Ça, c’était la vision des autres ados qui ne m’encourageaient pas dans cette voie. Mais un jour un type m’a dit :

« Pour moi, que tu sois une nana ou un mec, tes compositions sont cool et un mec n’aurait pas forcément fait mieux. »

J’avais besoin d’entendre ça d’un mec, c’était chose faite. Il a fallu mettre les critiques négatives par rapport à mon genre à la poubelle, et aller de l’avant.

Très vite, je me suis retrouvée à traîner avec une bande de mecs qui écoutaient du metal et buvaient des litrons de bières. Cette ambiance me plaisait.

Je n’étais pas contre les filles, loin de là, mais les seules que je côtoyais dans ce milieu ne m’appréciaient pas vraiment, et moi, ça ne plaisait pas de faire les boutiques pour trouver un corset inconfortable. Aussi, ces gars ne perdaient pas leur temps à se chercher des noises, et avec eux j’ai découvert la franchise.

Depuis, j’ai tout de même rencontré des filles cool, en lesquelles je me reconnais. Dans la musique, et dans n’importe quel domaine d’ailleurs, je ne recherche pas de relation « entre genre », tant que tout le monde se respecte. On parle souvent « d’avoir les couilles de », comme si oser, c’était un truc de mec.

Pour moi une personne qui entreprend de faire de la musique reste une personne, et non un genre.

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J’ai entendu :

« Ah mais une fille sur scène, avoue que c’est impressionnant. »

Je crois que c’est uniquement parce que c’est rare. Pourquoi y a-t-il plus de mecs que de filles qui font de la musique, tous styles confondus ? Peut-être parce que depuis petit•e, on est bercé•e par ce qui définit notre genre, et que si on voit des garçons sur scène, c’est sûrement parce que « c’est un truc de garçon », point…

Mais la musique reste de la musique, qu’elle soit faite par une femme ou un homme. Quand je suis sur scène, je transpire autant qu’un mec, et je n’ai pas l’impression de devoir me mettre en avant parce que je suis la seule à avoir des seins.

D’ailleurs, on m’a aussi dit :

« T’es vachement féminine pour une fille qui fait du metal ! »

J’ai compris en grandissant que faire du metal ne voulait pas dire que je devais porter des t-shirts de groupes et des Doc sales tous les jours (même si ces articles font encore partie de ma garde-robe). Il y a des jours où je me réveille et où je me dis, tiens, aujourd’hui je suis « une fille ». Et je passe une heure à appliquer mon eyeliner jusqu’à ce qu’il soit nickel.

Le lendemain je m’en fiche un peu plus, je laisse ma peau respirer et j’enfile des habits sobres. C’est un état d’esprit qui me va et j’adore changer. La phase de « démarcation physique » qui définit une bonne partie de l’adolescence s’est un peu estompée, et l’envie de se démarquer musicalement s’est accentuée.

J’ai arrêté de compter mes potes qui un beau jour se sont coupés leur longue tignasse et ont jeté tous leurs t-shirts aux apparences sanglantes. « Bah au boulot ça dérange », « Bah je commence l’armée donc les cheveux… », etc.

C’est dommage d’abandonner cette musique « parce qu’on l’écoutait en tant qu’ado ».

J’ai compris plus tard que si l’amour pour la musique est réellement là, il ne partira pas avec les t-shirts de metal dans le sac poubelle. Je ne sais pas jusqu’à quand cette musique me plaira, mais je trouve simplement dommage d’abandonner cette musique « parce qu’on l’écoutait en tant qu’ado » ! Au contraire si c’est parce que les goûts évoluent avec le temps, c’est tout à fait respectable.

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« Être sur scène, c’est comme arrêter le temps »

La première fois que je suis montée sur scène, j’avais 17 ans.

La première fois que je suis montée sur scène avec ma guitare, j’avais 17 ans. J’ai toujours été très anxieuse de manière générale, mais pour la première fois j’ai pu goûter au « bon stress », celui qui nous donne l’impression que notre coeur saute dans tous les sens dans notre poitrine.

Avoir un groupe, c’est l’occasion de montrer aux gens ce dont on est capable en tant que personne et de présenter le fruit d’un travail à plusieurs. C’est aussi le plaisir de partager son monde, et de voir comment il est perçu par les autres.

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Le metal, complexe et sophistiqué

Cette musique demande de la persévérance en tant qu’auditeur parce que ça gueule, c’est agressif, ça va vite et c’est bruyant.

Je suis consciente que cette musique demande de la persévérance en tant qu’auditeur, parce que ça gueule, c’est agressif, ça va vite et c’est bruyant. Mais en tant que compositeur, c’est aussi un challenge de « tenir bon », parce que notre musique est difficile à transmettre, et le peu de retours peut nous décourager.

Les gens ne comprennent pas, et sortent souvent des « Mais le mec il braille là, on lui a marché sur le pied ? ». Rares sont les personnes qui prennent le temps de comprendre.

C’est une musique qui se décortique, qui « s’étudie ». En tout cas, cela s’applique aux genres de metal que j’écoute le plus souvent : le brutal death metal et le death metal technique. Cela n’a rien à voir avec le « metal à bière populaire » qui est souvent écrit à la manière d’une chanson pop, avec des couplets et des refrains qui restent dans la tête pour que la personne qui l’écoute n’ait pas besoin de faire un super effort pour « l’ingérer ».

Quand tu écris des partitions composées de huit « riffs » différents, deux tempos et quatre signatures différentes, il est vrai que cela demande à l’auditeur de s’impliquer un peu et d’avoir une sorte de « patience musicale ».

Pour moi le metal c’est comme le vin. Au début, on n’aime pas trop, et on ne comprend pas pourquoi ça plaît à autant de gens…

Après il y a les goûts et les couleurs, mais pour moi le metal c’est comme le vin. Au début, on n’aime pas trop, et on ne comprend pas pourquoi ça plait à autant de gens. Puis on comprend que c’est une chose qu’on doit « apprendre à aimer », bien que le vin n’est pas forcément apprécié de tous.

Parfois je compare notre musique à l’opéra. Je doute que le premier mec qui a gueulé des mots en allemand avec un vibrato incessant a été reçu les bras (ou les oreilles) ouvert•es.

Aussi, je trouve marrant qu’on offre autant d’ouverture au jazz par exemple. Je ne suis pas une immense amatrice du genre, mais de ce que j’en connais, c’est bien dans ce genre qu’un musicien a le droit de changer 14 fois de gammes dans une seule chanson – mais il faut avouer que ce style est plus abordable car les sonorités sont plus douces.

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Avoir un groupe, un réel investissement

Quand on fait de la musique, et souvent de la musique difficile d’accès, on sait que même en investissant tout son temps dedans, il est difficile d’en vivre. J’ai tout de même décidé de bosser à temps partiel pour en faire un maximum. J’y pense tout le temps, et j’en ai viscéralement besoin.

Le travail est considérable, pas seulement dans la composition, mais aussi dans la recherche de concert/dates de tournées, de promotion sur les réseaux sociaux…

Et le travail est considérable, pas seulement dans la composition, mais aussi dans la recherche de concert/dates de tournées, de promotion sur les réseaux sociaux… Parce que oui, c’est du pur Do It Yourself. C’est un vrai travail d’image, de relations et de copinage ; des tonnes de mails envoyés (souvent sans réponse), des trajets, et des cachets misérables qui souvent ne paient que l’essence.

C’est aussi choisir de faire une musique qu’on ne peut pas faire écouter à sa tante ou à son collègue.

Mais tant pis, c’est le prix à payer pour faire la musique que j’aime, qui m’emporte et qui me fait grandir. Alors toi qui lis cet article, lance-toi. Si tu es passionnée, le reste suivra.

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– Vous pouvez en voir plus sur le travail de Lisa sur la page Facebook de son groupe de metal, Anachronism !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Gontrand
    Gontrand, Le 8 août 2016 à 10h42

    Ouiii un sujet où je peux me plaindre de ce qui m'est arrivé! ^^
    Il y a trois semaines de cela environ, je suis allée au Paléo festival (en Suisse). C'était la soirée spéciale hard rock/métal, mais à la base ce n'est pas un festival centré juste sur ce genre de musique, ce qui explique peut-être ce qui s'est passé, je ne sais pas. Toujours est-il que pendant un concert il y a eu un pogo, je me suis dirigée pour y participer, et là j'ai senti sur mes épaules les deux mains d'un mec que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam et qui m'a dit à l'oreille: "C'est violent, ça" en me retenant avec un air paternel et condescendant. MAIS.MEC.D’OÙ.
    Comme certaines d'entre vous, je n'ai pas un look de métalleuse et une tête peut-être un peu trop innocente, mais je ne considère pas être hors-course pour autant! Je ne sais pas s'il a cru que j'étais au Paléo, comme des milliers de gens ce soir-là dont certains non-métalleux (il y avait aussi un concert de Louise Attaque par exemple), sans être "initiée" au métal et donc sans être capable de juger si je pouvais aller dans le pogo ou non. Je ne sais pas s'il était juste con et sexiste. En tout cas, ça ne m'était jamais arrivé dans les concerts où il n'y a que de "purs" métalleux, où j'avais toujours ressenti une ambiance ouverte et m'étais toujours sentie à ma place.
    Je suis consciente que ce n'est pas très grave par rapport à ce que le sexisme peut causer (viols,...) mais cela m'a marquée. J'étais en train d'écouter de la musique en m'éclatant, et en une seconde je me suis sentie humiliée. Je n'avais plus de libre-arbitre. J'étais tellement scotchée que je n'ai rien pu lui répondre (même pas que je fais de la lutte germanique médiévale, d'abord ;)).

    P.S: S'il y en a que ça intéresse, il y a une communauté de féministes dans le milieu du hard rock/métal qui existe: https://www.instagram.com/deardarknessofficial/

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