J’ai testé pour vous… être caissière

La vie de caissière dans une supérette, c'est l'occasion d'étudier en détail la faune qui peuple nos villes. Manon vous explique tout ça !

J’ai testé pour vous… être caissière

Qu’on se le dise, je suis caissière. Cette jeune fille qui vous sourit et vous tend vos tranches de rosette 100% pur porc élevé en plein air, c’est moi. Sur ma poitrine, un badge amical proclame que je m’appelle Manon et que je travaille, restons vague et discrète, pour une petite chaîne de supérettes de proximité. Et le mot est important. Parce que dans « supérette de proximité », il y a « proximité ». Pas proximité avec le produit (quoi que 2h à compter les crevettes, ça crée des liens), pas proximité avec ses supérieurs (encore que subir les assauts intempestifs de sa directrice adjointe tyrannique et maniaque, ça soude avec les autres membres de l’équipe), mais proximité avec le client. Pour celles qui n’auraient jamais travaillé dans un tel environnement, je m’en vais de ce pas vous expliquer, en quoi, pourquoi et comment, je suis passée d’une jeune fille sociable et tout ce qu’il y avait de respectable à une sociopathe souriante.

Il y a bien évidemment, les gentils, les aimables, les compréhensifs, les amicaux, les beaux – espèce rare en voie de disparition – et même les drôles. Et puis il y a eux. Eux, les fous, les tarés, les puants, les ingrats, les méchants, les agressifs, les complètement bourrés à 7h du matin. Ceux qui soutiennent, prêts à s’immoler par le feu pour qu’on leur donne raison, qu’on a changé le sens des caisses. Oui Madame, nous changeons le sens des caisses pour chaque client, en fonction de ses préférences, du soleil et du feng shui, parce que tout ce qui compte, c’est votre bonheur. D’ailleurs, je suis désolée, je dois vous laisser, la personne d’après aime bien remplir son caddie face au soleil couchant, bonne soirée ! Tous ces gens, toute cette faune, qui te donnent une seule envie, le soir en rentrant : vivre avec Laura Ingalls en salopette et ne fréquenter que des lapins en se soulant à l’eau-de-vie de pâquerette.

Mais commençons par le début. J’avais 19 ans, j’étais petite, brune à lunettes, un certain sens de l’humour, des amis, un loyer à assumer, des études à payer, un frigo à remplir et une vie sociale. Mais ça, c’était avant. Avant que je ne dépose mon CV gentillet dans cette supérette, dans cet asile. Quelques jours après, on me rappelait. J’allai de bon matin, vêtue de mon plus bel habit, rencontrer l’Antéchrist. L’entretien se passe merveilleusement bien, et sitôt sa main serrée, je m’installais derrière une caisse. J’encaissai mon premier client, puis mon second, puis mon dernier de la journée sans encombre, mises à part les quelques erreurs de débutante assez inévitables. Rien ne laissait présager de la suite. Il est certain que la clientèle de ce premier jour avait été sélectionnée avec soin par mes supérieurs après rendez-vous et tests de QI, d’alcoolémie et d’odorat afin de ne pas éveiller mes soupçons.

Vient alors mon premier récalcitrant. Celui qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille. L’individu, d’une cinquantaine d’année, à la mine joviale – certainement pour tromper ses proies – m’insulta lorsque j’eus la maladresse de laisser glisser avec un peu trop d’entrain un paquet de biscuits sur son raisin blanc. Le raisin blanc, nouvelle petite robe noire des fruits et légumes, Chanel de l’agroalimentaire, le must en matière de grappes. J’eus ensuite droit à cinq bonnes minutes de remontrances outrées, terminées en beauté par un « Puisque c’est comme ça je ne vous paierai que lorsque j’aurais tout emballé ». NA ! Moi je m’en fous collègue, chuis là jusqu’à 22h, tu peux même planter le tipi rayon biscottes, qu’on s’en tape une à ma pause histoire de faire connaissance.

Le cas suivant m’a émue. Je l’avoue. Une dame d’un certain âge, pour ne pas dire d’un âge certain a jugé innovant – et elle avait raison – de faire ses emplettes et de déposer le tout dans sa charrette disposée près de l’entrée. Sans passer par la case paiement. Rattrapée en dehors du magasin, elle a hurlé pendant une heure que les produits n’étaient pas de chez nous. La caméra se trompait, les produits estampillés de la marque de la supérette ne venaient pas de la supérette. Passée par la case garde à vue, elle a fini par payer les 40€ qu’elle devait. Jusque-là ce n’est qu’une histoire banale de vol. Sauf que. La dite dame, consciente de ses droits de consommatrice, est revenue le lendemain pour se faire rembourser les 4€ qu’elle avait payés en plus. Du grand art. Nouvelle scène qui dura cette fois deux heures. Depuis nous n’avons pas de nouvelles. Mais je mets mes deux mains à couper que nous reverrons bientôt le Robin des Bois moderne, armé de tickets de réductions afin de récupérer quarante centimes sur sa semoule. Je le parie.

Je pourrais aussi mentionner ce gaillard, qui après avoir étalé ses cinquante euros de bonbons, céréales et autres cochoncetés, s’est rendu compte qu’il n’avait que quarante euros sur lui. Qu’à cela ne tienne, faisant attendre la dizaine d’autres acheteurs, j’appelai le manager qui annulait dix euros d’achats. L’économiste invétéré a alors annoncé, une fois que mon supérieur fut parti, qu’il n’avait en réalité que trente euros… Rebelote. L’épisode dura une vingtaine de minutes au cours desquelles le panier de monsieur a diminué de moitié jusqu’à atteindre la vingtaine d’euros. Je comprends. Moi aussi parfois, ça m’arrive, j’ai l’impression d’avoir cinquante euros sur moi alors que j’en ai vingt. Oui. Même lorsque j’ai les billets dans la main. Parfaitement. C’est comme ça que j’ai fini chez Louboutin avec deux pièces d’un euro. J’ai eu droit à des lacets d’ailleurs.

Et puis d’autres ont suivi. Plus fous encore. Bien évidemment je fais l’impasse sur ces tendus du slip qui ne disent ni « Bonjour« , ni « Au revoir« , ni « Merci« , car c’est bien connu, la caissière n’a pas d’âme. Je ne mentionne pas non plus ces violeurs qui insèrent férocement leur carte bleue dans la machine sans même prévenir. C’est un fait établi, les caissières subissent une formation intensive qui leur permet de deviner à l’aura du client quel sera son moyen de paiement. Sans oublier ces gens qui laissent leurs 75 articles sur le tapis car « Ah tiens, j’ai oublié ma carte, mes espèces, mes tickets restau et puis oh, je suis venu sans mon sac, ahaha, au revoir ! » Ceux qui jettent leurs paniers au beau milieu de l’allée, qui s’amusent à foutre le feu à des cahiers (histoire vraie), bref tous ces impolis d’un instant qui, sans le vouloir ni le savoir, provoquent colère et frustration, transformant l’humain en sociopathe souriant.

Aujourd’hui, je m’en suis sortie (ou plutôt on m’en a sortie, mais c’est une autre histoire). La conclusion peut paraître évidente et pourtant, j’y ai appris des choses essentielles. Le code Courgette par exemple, 366, et le code Pink Lady, 272, indispensables à ma vie de tous les jours et sacrées valeurs ajoutées à mon CV.

J’essaie de me comporter mieux avec toutes mes ex-compatriotes de galère, tous ces vendeurs, serveurs, qui veulent juste toucher un salaire à la fin du mois et qui doivent pour ça, servir un joli paquet d’insupportables. Je me sens connectée avec eux et je tente d’être agréable durant le temps qu’ils m’accordent.

Il y a eu des bons moments bien sûr, et des rencontres, mais ce sont surtout toutes ces remarques dans la gueule, tous ces gens insupportables qui m’ont endurcie. Une fois qu’on s’est faite massacrer pour un peu de raisin blanc, on maîtrise mieux sa propre colère et surtout on mesure mieux la portée que peuvent avoir des mots ou un petit regard méchant, qui sur le coup, soulagent, mais qui blessent la personne d’en face qui essaie simplement de faire de son mieux. Un peu de gentillesse dans ce monde de brutes, bordille !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Mad'Morgane
    Mad'Morgane, Le 14 février 2014 à 1h42

    Coucou !

    Moi je viens juste commenter, 30 ans après, pour donner mon petit avis ! :) J'ai été caissière pendant deux ans, tous les week ends et autres vacances et jours fériés, donc autant dire que j'en ai vu passer, du beau monde !
    Cet article, même si certaines semblent dubitatives, c'est bien la RÉ-A-LI-TÉ !
    Et j'y ai mis du mien pourtant, pendant ces deux ans ! Rarement une fois où je n'ai pas d'abord sourit au client avant de l'encaisser. Pourtant, il y a toujours eu des fois où ils étaient tellement mauvais qu'on en ressort presque au bord des larmes. Des collègues ont carrément eu des menaces de mort. Mais ça, c'était extrême.
    Je dis pas qu'il y a que des cons, moi j'ai eu des clients qui revenaient chaque semaine à ma caisse à moi parce que j'étais souriante, polie, je faisais la conversation (si si, c'est vrai, on me l'as dit :paillettes:). Mais il y a celle qui m'as dit une fois, alors que je discutais avec la cliente que j'étais en train d'encaisser et qu'elle attendait son tour "peut-être que votre problème à vous, c'est que vous êtes trop aimable, non mais parce que quand même, vous voir discuter comme ça, moi j'ai envie d'être encaisser, pas de vous voir papoter". Mais là, super-clients à la rescousse lui ont tous dit que si elle étais pas contente d'avoir une caissière souriante, eh bah elle avais qu'à changer de caisse !
    Donc voila, il y a de tout niveau client, mais il faut pas se tromper, la majorité sont quand même maussades, malpolis, énervés (et énervants) BREF caissière, c'est un boulot qui met au challenge votre sang-froid.

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