« Fenêtre sur cour » : mon remake quotidien – Chronique de l’Intranquillité

Ophélie espionne ses voisins. Rien de grave, me direz-vous. Sauf que parfois, on a des surprises...

« Fenêtre sur cour » : mon remake quotidien – Chronique de l’Intranquillité

Je préfère dire que mon héritage voyeuriste appartient à Hitchcock plutôt qu’à la télé- réalité : question de classe, je trouve que ça le fait mieux. D’ailleurs on ne peut pas réellement considérer cette légère déviance comme étant une pathologie sérieuse puisque tout le monde – ou presque – est victime des mêmes symptômes d’espionnage compulsif. Toujours est-il que mon oeil est inlassablement attiré par les lucarnes voisines et qu’il n’y a pas de meilleur film que le scénario qui se joue dans les appartements d’en face.

Fenêtre sur… champ

Pour commencer, j’ai grandi dans un lotissement, ce n’était pas Wisteria Lane même s’il y avait de bonnes raisons d’y désespérer. Aucun voisin ne m’a jamais apporté de muffins ou de cookies pour le plaisir du partage, puisque dans la vraie vie la convivialité s’éprouve essentiellement à travers l’ergotage au sujet de la nouvelle tondeuse de Machin qui fait plus de bruit que l’ancienne.

Un lotissement, c’est une sorte d’enclave dans le village, c’est presque une communauté particulière où on s’entre-épie entre propriétaires bien intentionnés. J’ai ainsi passé de longues après-midi à me délecter de la vision de ce voisin qui nettoyait – tous les jours – les jantes de sa voiture au coton tige – TOUS LES JOURS. D’ailleurs, la régularité des situations est la principale cause d’addiction. Au départ on remarque une habitude dans la maison d’en face et quelques temps plus tard on se surprend à vérifier si cette action est réellement répétée. On se moque un peu de la psychorigidité de cette femme qui arrose ses fleurs à la même heure toutes les après-midi et on fini par s’inquiéter ce jour où on constate que les bégonias sont secs comme de la roche alors qu’il est déjà 16h15.

Il n’y a qu’à passer devant le bureau de tabac du coin pour tomber sur de grandes affiches du Nouveau Détectives dont les Unes se délectent d’anecdotes épiques et sulfureuses qui arrivent à des gens très bien que nous n’aurions jamais soupçonnés de rien du tout. Forte de cette constatation, je me suis toujours méfiée de mes voisins : ils peuvent sembler très sympathiques mais je n’oublie jamais qu’un meurtrier en puissance peut se cacher derrière chacun d’eux.

D’ailleurs, cette obsession à l’intimité alors qu’on a décidé de vivre en lotissement m’a toujours semblé louche : soit on vit à l’écart et on est peinard, soit on vit au milieu de tout le monde et on assume son exhibition. Moi, ces mecs qui s’échinaient à faire pousser des arbustes dans le fol espoir de pouvoir un jour se planquer derrière, ils ne me rassuraient pas. Qu’est-ce qu’ils voulaient cacher au juste ? De quoi était fait l’engrais qui nourrissait leur sol ? Ce compost naturel n’était-il pas composé d’un ingrédient… meurtrier ? AH ! Voilà on ne sait pas, on ne sait jamais. D’où l’intérêt de surveiller.

Fenêtre sur… mur

Dans mon premier appartement citadin, ma fenêtre donnait sur un mur. J’avais bel et bien une cour amplifiant le zouk que le voisin du dessous écoutait à l’époque, mais je devais surtout cantonner mon imagination aux projections des ombres dansant sur le mur gris.

Cependant, le vrai problème de cet endroit était que mes voisins, tous sans exception, semblaient sortir de l’hôpital psychiatrique. Il n’y avait donc pas grand-chose à imaginer car toutes les bizarreries pouvaient être vraies. La possibilité tangible d’une horreur étant beaucoup moins excitante que l’extrapolation dramatique, je me suis rapidement désintéressée de leurs affaires privées.

Fenêtre sur… la ville

Désormais, je suis locataire au sixième étage d’une résidence en trois parties comptant quelques centaines d’appartements. La multiplicité du voisinage rend la surveillance difficile. Il faut que je focalise mon attention sur un point précis afin de ne pas disperser mes efforts. On parle souvent de l’anonymat des grandes villes : c’est mensonger. Certes, je ne connais pas l’identité concrète de ma voisine d’en face, mais je suis très au courant de sa vie quotidienne et d’une foule de petits détails qui n’en sont pas.

L’autre soir, 22h, je sors fumer une cigarette sur mon balcon – c’est mon pôle de surveillance – et sur l’aile droite du bâtiment gauche, au dernier étage, je vois un corps flotter dans le salon d’un appartement, la forme de deux bras et deux jambes que je distingue clairement malgré l’opacité de la pièce. Je commence à paniquer – à force d’épier mes voisins ça devait bien finir par arriver ça y est, j’ai vu quelque chose d’anormal : j’ai vu un pendu.

Je quitte mon balcon et je tourne en rond chez moi, j’essaie de prendre une photo de la scène en utilisant le zoom de mon appareil à son maximum : c’est flou. D’ailleurs mes impressions le sont un peu elles aussi, je décide finalement d’aller me coucher en me raisonnant tant bien que mal : vu la rigidité du corps, le pendu peut bien attendre le lever du jour avant que je m’occupe de son cas. Je crois que j’ai passé une mauvaise nuit, quelque part entre l’angoisse et la culpabilité. Mais au petit matin j’ai constaté que ce que j’avais pris pour un corps dans le contre-jour et la nuit s’était transformé en combinaison de ski au réveil… Mon pendu de la veille n’était qu’un bout de tissu en train de sécher devant une fenêtre : vicieusement, au fond de mon être, j’avoue que j’étais un peu déçue par la petitesse des mystères que j’étais capable de résoudre.

Par sécurité, je me livre encore quotidiennement à ce petit plaisir scopophilique et je ressens la même satisfaction en regardant mes voisins vivre leurs vies que celui que je ressentais en jouant aux Simsquelque part, je suis une anthropologue de salon, number one sur les préoccupations ménagères et les habitudes de quartier. Je suis sûre qu’un jour je résoudrai une enquête à la James Stewart, ce sera le point culminant de ma carrière de détective d’intérieur et je pourrais enfin me retirer du marché en coulant une retraite paisible éloignée de tout voisinage – ou plus modestement dans une location sans vis-à-vis.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Ana-F
    Ana-F, Le 5 mars 2013 à 17h51

    La première chose qui m'est venue à l'esprit en voyant le titre de l'article, c'est ce poème en prose de Baudelaire, "Les fenêtres". Je le trouve vraiment très beau, et j'ai rarement l'occasion de le partager, donc comme il illustre joliment cet article, voilà :fleur::


    Les Fenêtres​
    [justify]       Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.
          Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
          Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.
          Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.
          Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?

    [/justify]
         Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris

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