« Ekhö », la géniale nouvelle BD d’Arleston – Interview

« Ekhö » est la géniale nouvelle BD d'Arleston, un des scénaristes les plus prolifiques de ces dernières décennies. Elsa a pu l'interviewer au Salon du Livre 2013 !

« Ekhö », la géniale nouvelle BD d’Arleston – Interview

Arleston est sans aucun doute le scénariste le plus emblématique de l’éditeur de bande dessinée Soleil, et l’un des plus prolifiques de la BD franco-belge. Sa plume se cache derrière pas moins de 131 séries, dont Lanfeust de Troy, qu’on ne présente plus. Une expo lui était d’ailleurs consacrée au Salon du Livre. Son actualité, c’est une nouvelle série, Ekhö, avec Alessandro Barbucci au dessin. Le talent de ce dernier n’est plus à prouver : notamment connu pour son travail sur la série culte Skydoll, avec Barbara Canepa (véritable oeuvre à quatre mains où les deux auteurs mêlent leur talent, et dont le quatrième tome devrait paraître en fin d’année), il dessine des personnages superbes et des décors emplis de détails. L’association de ces deux auteurs promettait donc une histoire pleine de rebondissements et d’humour, avec un dessin qui nous en mettrait plein les mirettes.

Arleston (à gauche) et Alessandro Barbucci – photos Chloé Vollmer-Lo

Et c’est bien ce qu’est Ekhö : une BD drôle, dans un univers aussi barré que beau.

Fourmille est une jeune femme comme les autres, qui se rend à New York en avion. Alors qu’elle somnole tranquillement, un preshaun, sorte d’écureuil bien habillé, l’apostrophe et commence à discourir sur un héritage dont elle n’a jamais entendu parler. Elle accepte le prétendu legs proposé par la petite créature, et aussitôt un éclair frappe l’avion. Quand elle rouvre les yeux, une fois que les turbulences se sont calmées, elle et son voisin de siège, auquel elle s’était agrippée dans la panique, ne sont plus du tout dans leur 747, mais dans un avion-dragon, au milieu d’un monde bien différent du nôtre. À peine débarqué, le duo va devoir tant bien que mal s’adapter à cet univers inconnu et étrangement familier… Mais ce n’est que le début de leurs aventures.

Cette nouvelle série, dont le premier tome est une histoire complète, mais où plus d’un mystère reste à élucider, nous plonge donc dans un monde entre réalité et fantasy. L’action se déroule à New York, mais pas vraiment notre New York… et les deux héros vont le découvrir en même temps que nous. Gags, action, créatures incroyables et secrets à élucider, tous les ingrédients sont réunis pour un vrai bon moment de divertissement. Le dessin d’Alessandro Barbucci parvient à rendre crédible, et superbe, ce mélange improbable de gratte-ciel et de dragons, avec des créatures incroyables, et des véhicules, armes et autres décors oscillant entre le steampunk et l’heroic fantasy. Ekhö, le monde miroir tient ses promesses et se révèle drôle et décalé.

Arleston, l’interview

J’ai eu la chance de pouvoir interviewer Christophe Arleston, le scénariste de la série, à l’occasion du Salon du Livre 2013.

Pouvez-vous vous présenter, nous raconter votre parcours ?

Mon parcours est assez atypique, comme celui de tous les scénaristes de bandes dessinées, puisqu’il n’y a pas d’école de scénariste. Je suis à l’origine journaliste, j’ai fait une école de journalisme, j’ai travaillé à France Inter. J’ai écrit, dans les années 80, beaucoup de « dramatiques radiophoniques » pour France Inter. C’est un excellent exercice parce que ce sont des pièces d’une demi-heure qui passaient l’après-midi, et où on n’avait droit qu’aux dialogues. On devait tout y mettre, y compris le décor. Il n’y avait pas de récitatif. C’est extrêmement formateur quand on commence par avoir cet exercice assez contraignant à faire (j’avais 22 ans) – d’autant plus contraignant que le producteur nous obligeait à assister aux enregistrements. On avait les acteurs en face de nous, et dès qu’on avait une phrase mal écrite, on voyait tout de suite l’acteur qui avait du mal à l’avoir en bouche, à la prononcer. Donc on apprenait l’école du dialogue sur le tas.

Et puis à la fin des années 80, j’ai commencé à pouvoir publier quelques histoires complètes dans un journal qui s’appelait Circus, qui était chez Glénat à l’époque. Après, il y a eu mes premiers album chez Alpen/Humano, puis chez Soleil ensuite. J’ai croisé Mourad Boudjellal (le fondateur de Soleil) qui était un petit libraire toulonais, qui faisait ses premiers albums. Il faisait lui-même ses maquettes sur le comptoir de la librairie, c’était vraiment les débuts. Avec lui j’ai commencé des séries qui continuent toujours, Léo Loden, Les Feux d’Askell avec Jean-Louis Mourier, et puis Lanfeust est arrivé assez rapidement, et ça a été le succès immédiatement. Et à partir de là la machine était lancée et ne s’est jamais arrêtée.

Comment résumeriez-vous Ekhö, votre nouvelle série ?

Alors Ekhö me tient à cœur, d’abord parce que c’est le plaisir de travailler avec Alessandro Barbucci. Pour moi chaque nouveau projet, ça n’est pas une idée au départ, c’est une rencontre avec quelqu’un. On se connaît depuis une quinzaine d’année avec Alessandro, on se tournait un peu autour en se demandant « Tiens, qu’est-ce qu’on pourrait faire ensemble un jour ? »… Et puis il m’a demandé une série d’heroic fantasy. Moi je lui ai dit que j’en faisais beaucoup, je suis catalogué dans ce genre, j’ai envie d’en sortir. Il m’a dit « Mais si, trouve quelque chose ». Moi j’avais envie de parler de notre monde contemporain, de faire des histoires qui se passent dans notre monde. Et puis finalement le mix s’est fait dans ma tête, et je me suis dit « Eh bien, on va faire des histoires qui se passent dans le monde contemporain, mais en heroic fantasy ».

J’ai choisi New York, parce que c’est quand même la ville symbolique de notre monde moderne. Et comment serait New York sans électricité,  sans technologie ? Un New York de fantasy. On commence avec une jeune fille qui est dans son vol Air France Paris-New York, et elle voit arriver dans l’allée centrale de l’avion un espèce de personnage, comme un gros écureuil très sérieux, habillé comme un bavarois du XIXème, qui lui demande si elle accepte un héritage. Un peu prise au dépourvu elle dit oui, et à ce moment-là, un éclair tombe sur l’avion. Lorsqu’elle reprend connaissance elle est dans le Dragon régulier d’Air France, de Paris à New York. Et elle a entraîné avec elle, malencontreusement, son voisin de siège, qu’elle va devoir ne pas quitter. Évidemment il y a des relations chien-chat entre les deux, parce que les bons couples de comédie, c’est quand deux personnages qui ne se supportent pas à priori sont obligés de cohabiter, mais avec évidemment une tension érotique permanente, c’est ça qui est drôle.

Ils vont découvrir ce monde parallèle, ce monde miroir. Un peu comme dans Alice... Il y a un clin d’œil à Alice, avec le titre (« Monde miroir »), le fait que c’est une sorte de lapin blanc qui l’accueille, cette jeune fille blonde… Après c’est pour moi un prétexte à de la comédie et de l’humour avant tout. Une vision décalée de notre monde, où j’essaie d’être assez réaliste. Le terme « réaliste » semble assez incongru quand on parle de cet univers-là, mais on a Yuri qui à un moment donné se retrouve, comme tout émigrant arrivant à New York et qui n’a pas un rond, obligé de faire les premiers boulots pour avoir quelques dollars, sauf que là les premiers boulots c’est d’aller chasser dans Central Park. On a aussi un personnage de stripteaseuse qui est accro à une drogue. Une drogue de fantasy, mais on a quand même cette plongée dans le côté pas très reluisant de New York. C’est l’occasion de faire le tour de ce que peut être notre monde. Le décalage, je dirais, me permet de le rendre encore plus réaliste.

Vous disiez tout à l’heure qu’Ekhö a été écrit pour Alessandro Barbucci. Vous avez fait de nombreuses séries, avec beaucoup de dessinateurs différents. Est-ce que vous écrivez les histoires en pensant au dessinateur qui va ensuite travailler avec vous ?

J’écris toujours pour un dessinateur. J’écris d’ailleurs de manière différente pour les uns ou pour les autres. Ma manière de rédiger le scénario peut être différente. Jean-Louis Mourier, qui fait les Trolls, n’a pas la même personnalité que Didier Tarquin, qui fait Lanfeust. Donc même dans ma façon d’écrire les descriptions de l’image, des scènes, je le fais différemment en fonction de chaque personne. Parce que je les connais bien et je sais comment chacun va interpréter mon texte. Pour un premier album, évidemment, c’est différent. Il y a des calages, on apprend à se connaître, on se tourne autour…

Mais je connaissais bien Alessandro. Je savais qu’avec quelqu’un qui a une telle sensibilité féminine, il fallait une héroïne, parce qu’il a une approche des femmes assez incomparable. Il arrive à faire des personnages féminins qui plaisent autant aux garçons qu’aux filles, donc je suis partie sur une héroïne avec un caractère très fort, parce que j’ai tendance à faire des héroïnes comme ça, les potiches ça n’est ni marrant ni intéressant. J’ai toujours dans mes couples une façon de rendre les hommes un peu naïfs, un peu benêts, qui ne comprennent pas très bien les filles… Ça doit être moi : Lanfeust c’est l’adolescent que j’étais à 16 ans, sauf que moi je ne tuais pas des dragons. Je fais aussi des filles avec un caractère plus affirmé, qui savent où elles vont, ont une emprise sur le monde, alors que les mecs sont un peu plus paumés. C’est un schéma qui est inhérent à beaucoup de mes séries, mais que j’essaie de renouveler, à travers des nuances de caractère à chaque fois.

Justement, comme dans toutes vos séries, dans Ekhö il y a un univers très vaste, géographiquement, mais aussi les créatures, les personnages… Est-ce que vous travaillez tout ça en amont, ou cela vient-il au fur et à mesure de l’écriture ?

Avant de commencer un nouvel univers j’ai quelques pistes, quelques idées. J’en discute beaucoup avec le dessinateur avant même de commencer à écrire. On dialogue énormément, je raconte des choses que je n’ai pas encore rédigées. On se met autour d’une table, je commence à raconter des petits bouts d’idées qui me viennent, je lui demande de crobarder à ce moment-là, et je vois en fonction des dessins les images que ça peut évoquer chez le dessinateur. Et les croquis qu’il fait devant moi m’inspirent aussi. Il y a un jeu de ping-pong permanent pour créer cet univers, mais il n’est pas fixé dans les détails. Il ne se fige pas, reste évolutif en permanence, au fur et à mesure, dans les albums. Le monde de Troy a beaucoup bougé au fil des albums de Lanfeust, puis des albums de Trolls qui l’ont enrichi. Le monde d’Ekhö va se développer.

De toute façon, le deuxième tome va se passer à Paris. On est déjà dans un Paris avec une Tour Eiffel en bois. On est en train d’imaginer comment peut être cette capitale décalée. À chaque fois on essaie d’inventer, d’imaginer, de construire. Par contre une fois que c’est fait, il faut toujours regarder l’album précédent, pour être cohérent, et avoir un monde qui soit crédible. L’important c’est d’amener les gens dans des mondes les plus loufoques possibles, en les rendant crédibles.

Dans la création, il y a donc un ping-pong, mais comment se passe l’écriture ensuite ? Écrivez-vous tout le scénario, puis le dessinateur le dessine, ou est-ce que vous le remaniez au fur et à mesure ?

L’écriture en elle-même est dans le ping-pong permanent. Je suis incapable… enfin, j’ai essayé de le faire une fois ou deux, de me dire « Je me bloque deux mois ». Comme mon camarade Jean Van Hamme, par exemple. Pendant deux mois, il va écrire un Largo Winch, première-dernière ligne, clac, il ferme l’enveloppe et l’envoie au dessinateur. Je suis incapable de travailler comme ça. Ce que j’aime, c’est vraiment le boulot de collaboration dans la bande dessinée. Sinon je ferais du roman, si j’étais un vrai solitaire. Donc j’écris quelques pages que j’envoie au dessinateur. J’écris par séquence, ça va de 3 à 6 pages, j’ai besoin de voir les premières pages dessinées pour écrire la suite. Parfois je vais voir un personnage secondaire sur lequel je n’avais pas prévu de faire grand-chose, lui trouver un charisme, un intérêt, et je vais développer son rôle. Alors qu’il peut arriver qu’un autre personnage pour lequel j’avais prévu un rôle, je le vois bouger, je le vois vivre, et je me dis non, lui n’est pas intéressant, on va le flinguer dans deux pages, on va s’en débarrasser. Je suis en interaction permanente avec les dessins.

De même avec les décors, il peut arriver que dans une scène d’action, qui va se passer dans une taverne par exemple, je fixe le début de la scène, j’inscris : « Intérieur taverne, deux amis sont attablés dans le fond, il y a des serveuses qui passent, il y a des baladins sur scène, etc. », et je n’écris que la première page. J’attends de voir cette belle grande image du décor, et ensuite pour écrire le reste de la scène, je vais utiliser les éléments du décor. « Tiens il m’a mis un balcon ou une mezzanine, intéressant. Je vais me servir du balcon ou de la mezzanine, et à un moment donné le héros va sauter et attraper le lustre qu’il a dessiné là ». Voilà, j’aime bien vivre l’album à la même vitesse que le dessinateur le dessine.

On parlait du tome 2 : est-ce que vous pouvez déjà nous parler de la suite ?

Alors Ekhö n’est pas une série à suivre. Bon le premier tome il vaut mieux l’avoir lu parce que c’est là qu’on découvre comment les personnages débarquent. Il y aura une vague intrigue de fond avec l’histoire des preshauns, ces gros écureuils. Mais chaque album va être une oeuvre unique, lisible seul, comme je fais avec les Trolls. Avec la même héroïne, le même couple de héros. On découvre dans le tome 1 que Fourmille, le personnage principal, est habitée par le fantôme de sa tante. J’avais envie de parler de la schizophrénie, mais d’une façon un peu marrante. Donc j’ai repris ce vieux principe du fantôme qui ne peut pas être libéré tant qu’on n’a pas réglé son problème. C’est un grand classique de la littérature. Sauf que là, le fantôme vient habiter le personnage, ce qui le rend schizophrène. Elle passe d’une personnalité à l’autre sans cesse. Donc le principe de la série, ça va être qu’à chaque album elle va être habitée par un personnage différent. Il va falloir résoudre le problème de ce personnage pour qu’elle puisse en être débarrassée. Et malheureusement pour elle, au tome suivant, paf il y en a un autre qui débarque.

Merci beaucoup à Christophe Arleston, ainsi qu’à Bénédicte pour l’organisation de cette interview.

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