Ecrire un livre : des professionnels répondent

Suite à ce sujet sur le forum Livres, il est apparu intéressant d’interviewer des professionnels du livre, histoire d’avoir leur avis. Christophe BARGE est le Président des Editions Timée, alors que Lorraine AUFFRAY est directrice littéraire dans cette même maison d’édition. Ils jouent tous les deux un rôle primordial au sein de leur entreprise, mais […]

Suite à ce sujet sur le forum Livres, il est apparu intéressant d’interviewer des professionnels du livre, histoire d’avoir leur avis. Christophe BARGE est le Président des Editions Timée, alors que Lorraine AUFFRAY est directrice littéraire dans cette même maison d’édition. Ils jouent tous les deux un rôle primordial au sein de leur entreprise, mais à des niveaux différents. Ils ont bien voulu répondre à nos questions.

madmoiZelle.com : Pourriez-vous vous présenter, ainsi que votre métier, en quelques mots ?
Christophe : Christophe BARGE, j’ai 36 ans et je suis éditeur et Président des éditions Timée. Les éditions Timée ont été créées en 2000. Etre éditeur c’est avoir envie de faire vivre les histoires racontées par d’autres. De proposer au public ces histoires, en leur offrant le meilleur support. Et surtout de travailler avec des auteurs autour d’un projet.
Lorraine : Je m’appelle Lorraine, j’ai 28 ans, je suis bretonne et je suis arrivée à Paris dans le cadre d’un stage à Timée. Je n’en suis plus repartie. J’ai fait des études littéraires et de sciences politiques dans l’unique but de faire du journalisme ou de bosser dans l’édition. Je suis arrivée à Timée au moment où la société, qui a débuté sur Internet, sortait son premier livre. Les deux premières années, je travaillais sur internet, principalement en écrivant des articles culturels. Puis je suis passée à l’édition et maintenant je m’occupe des différentes parutions, et comme mon patron est très sympââââ (il va lire ?), il me laisse toucher un peu à tout.

madmoiZelle.com : Pourquoi avoir voulu exercer ce métier ?
Christophe : Tout d’abord parce que depuis toujours je suis un amoureux des livres et que ce métier est fascinant par la multiplicité des sujets abordés et des rencontres qu’il offre. Mais je l’exerce aussi aujourd’hui un peu en raison d’un hasard. En 2000, voulant créer une entreprise nous avons eu une idée pour produire du contenu à dimension culturelle pour le web. Cette idée que nous avons mise en oeuvre, nous a presque naturellement conduit vers l’idée d’adapter nos contenus sous d’autres supports et notamment le livre. Puis peu à peu, nous avons développé au sein de Timée une branche éditions, qui est aujourd’hui devenue la branche principale de la société.
Lorraine : Ma réponse ne sera pas très originale : j’adorais lire, et j’aimais écrire. Je savais ce milieu assez fermé, et je ne pensais pas que j’aurais la possibilité d’y travailler. Encore aujourd’hui, il m’arrive de me dire : « Ouhahou, je suis payée pour lire, quel pied ! » Chaque journée est différente, on en apprend tous les jours, et on rencontre des gens passionnés par l’idée d’écrire sur leur sujet de prédilection. Du coup, je me surprends moi-même à m’intéresser à des sujets parfois inattendus… Je crois que l’écrivain comme l’éditeur sont avant tout des passionnés des livres. Parfois, je m’auto-censure : « Bon ce week-end, je n’ouvre pas un livre. » Je ne tiens jamais plus de 24 heures.

madmoiZelle.com : Comment choisissez-vous les livres ?
Christophe : Nous choisissons nos livres en fonction de notre ligne éditoriale. C’est à dire que nous revendiquons une identité pour notre maison, qui souhaite proposer aux lecteurs des ouvrages qui leur permettent à la fois de prendre du plaisir, de se distraire et de se cultiver.
Nous avons le souhait, notamment à travers nos liens avec le monde du web, de faire lire des personnes qui naturellement lisent peu ou pas. Dans cette logique, nous avons construit nos 2 collections "Les Plus Belles Histoires" et notre collection de Romans historiques.
Lorraine : Il existe pas mal de critères, selon le type d’ouvrages : la plume bien sûr, l’actualité aussi, le nom de l’auteur parfois, ou les espoirs de ventes !!! Et puis il y a surtout le coup de cœur : un manuscrit qui nous arrive entre les mains, et qui nous a tout simplement plu. Il n’y a pas de raison que ça ne plaise pas aux autres !!! C’est l’avantage des maisons jeunes de ne pas encore être sclérosées. J’aime assez l’idée de garder quelques plages libres dans le programme de parutions, une place pour un coup de cœur, ça me stimule !

madmoiZelle.com : Quelles sont les étapes de la publication ?
Christophe : Tout d’abord nous recevons un manuscrit ou nous contactons un auteur pour lui proposer un projet. Puis nous discutons avec lui de son livre ou de son projet, et nous vérifions qu’il peut "entrer" dans notre ligne éditoriale. Puis vient le temps du travail sur le manuscrit, souvent avec de très nombreux allers retours avec l’auteur. Cette étape décisive a comme but d’améliorer le texte (s’il en a besoin).
En parallèle, nous présentons le livre à notre distributeur, qui va devoir aller convaincre les libraires de le prendre dans leur librairies.
Puis notre service de presse, ayant lu l’ouvrage, commence à établir sa stratégie presse et à rédiger le communiqué qui va l’annoncer à la presse.
Enfin après de multiples relectures, l’ouvrage est maquetté et envoyé chez l’imprimeur.
Lorraine : A partir du moment où un manuscrit est accepté et que le contrat est signé, il faut tout d’abord planifier sa sortie, en fonction du programme de parutions, et de critères plus ou moins subjectifs basés sur des questionnements du genre : « Quelle est le meilleur moment pour sortir ce livre en librairie ? » Puis nous travaillons de concert avec l’auteur pour améliorer le manuscrit. Celui-ci est présenté au diffuseur, qui va lui-même le proposer aux libraires. Pendant ce temps, nous travaillons sur la couverture, puis sur la maquette de l’ouvrage. Tout est fait en relation avec l’auteur, dont l’opinion est bien sûr prise en compte (chez nous en tout cas !). L’ouvrage est imprimé, livré au diffuseur et quinze jours après, vous le trouvez dans les librairies. C’est aussi à cette époque que les journalistes sont sollicités pour en parler ! Personnellement, arrivée à ce stade, je ne les ouvre plus, de peur d’y trouver une horrible coquille qui m’empêchera de dormir !

madmoiZelle.com : Un mineur peut-il publier un livre ?
Oui, avec l’accord de ses parents.

madmoiZelle.com : Quelles sont les tendances littéraires du moment ?
Christophe : Difficile à dire, car il y en a beaucoup. On constate cependant que les témoignages marchent bien, ainsi que les romans policiers, dont le genre est en plein renouvellement, et naturellement le roman historique ?
Lorraine : Très difficile à anticiper. Les romans historiques, les livres pratiques en tout genre, les essais ou romans ludiques ou d’actualité, les très beaux livres aussi. Les femmes achètent plus de romans, les hommes des essais. Je suis parfois étonnée de voir des livres assez pointus, pas toujours accessibles au grand public, être des vrais succès en librairie. De même, dans le cadre de la vente des droits à l’étranger, j’ai déjà vu un pays bouder un titre jugé has been, alors que son voisin veut une option exclusive par peur de voir les droits lui passer sous le nez. Hormis les incontournables du type Da Vinci Code ou La Terre vue du ciel et autres Marc Levy, je doute qu’il y ait vraiment des règles.

madmoiZelle.com : Pensez vous qu’il faille, pour écrire un livre, avoir un bon style ou vouloir toucher la population ?
Christophe : Avant tout, un livre doit être basé sur une histoire. Quelle soit de fiction ou le reflet d’une réalité, c’est la force de l’histoire qui est primordiale. Même si le sujet peut sembler banal ou local, si l’histoire est suffisamment forte, elle peut tendre à l’universel. Regardez les ouvrages de Pagnol, quoi de plus « régionaliste » que « La femme du boulanger » ou « Marius », et pourtant ces histoires ont touché le monde entier.
Le style, quant à lui, est à mon avis « la sincérité de l’auteur ». Il est le reflet de ce qu’il est. C’est pour cela que des styles forts différents peuvent coexister et fonctionner parfaitement.
Lorraine : C’est subjectif. Nous avons tous de nombreux exemples (que je ne citerai pas !) de livres pas vraiment bien écrits et qui pourtant sont de gros succès. Je pense donc qu’une bonne plume n’est pas la condition sine qua non pour écrire un livre… mais qu’elle devrait parfois l’être !!! Et puis au sein même de Timée, nous ne sommes pas toujours d’accord dans l’appréciation d’un manuscrit !!!
Quant à vouloir toucher la population : si c’est dans le sujet choisi (un thème pour l’ouvrage assez fédérateur) ça marche. Par contre, si c’est dans le style, j’en suis moins sûre : quand c’est artificiel, ça se sent.

madmoiZelle.com : L’auteur percoit-il une rémunération ne serait-ce que pour les droits d’auteur ?
Christophe : Bien sûr il touche des doits d’auteurs qui sont calculés sur le nombre d’ouvrage vendus.
Lorraine : Le sujet qui fâche ! Certains auteurs publient leurs ouvrages à compte d’auteur, donc non seulement ils ne touchent rien, mais en plus ils paient ! Normalement, effectivement, un auteur touche un pourcentage sur les ventes et parfois un à-valoir, des sommes qui sont définies en fonction du type d’ouvrage, du profil de l’auteur, et des moyens de la maison d’édition !!! Avant de travailler dans l’édition, j’avais une vision assez manichéenne de cet univers : le gentil petit auteur se faisait piquer l’argent qui lui était dû par le méchant gros éditeur. J’ai revu ma copie à ce sujet : chaque ouvrage est pour l’éditeur un pari sur l’avenir, et il débloque de grosses sommes pour offrir les meilleurs perspectives au livre. Il y a une vraie équipe derrière, qui se donne à fond pour un livre et son auteur, dans un contexte ultra-concurrentiel. L’auteur et l’éditeur ne sont pas en concurrence, ils doivent au contraire marcher de concert vers un même but. Et se faire confiance.

madmoiZelle.com : Combien de livres publiez-vous par an ?
Christophe : Nous publions entre 30 et 40 livres par an, et nous souhaitons demeurer dans cette fourchette, car ce que nous voulons avant tout c’est pouvoir nous occuper pleinement de chacun de nos auteurs.
Au delà de ces chiffres, nous ne saurions bien le faire. Et puis personnellement je pense que l’inflation du nombre de titres (57 000 cette année) est mauvaise pour notre métier. Les libraires, les lecteurs ne savent plus quoi penser et que choisir. Les éditeurs sont débordés et les auteurs déçus car trop souvent, on ne s’occupe pas de leur livre. Or pour un auteur écrire un livre c’est un acte essentiel, c’est un moment crucial de sa vie, et je crois qu’il ne faut pas éditer un livre sans vraiment vouloir s’en occuper pleinement , et ainsi lui donner une réelle chance d’exister.
Lorraine : Je dirais une quarantaine : des romans, des essais, des beaux livres… et des coups de cœur hors catégorie !!!

madmoiZelle.com : Quelles sont les qualités qu’un livre doit avoir pour éventuellement plaire ?
Christophe : La sincérité, la passion qui s’en dégage et encore une fois la façon dont il a de me raconter une histoire.
Lorraine : En général, une petite lettre accompagne un manuscrit, donc nous connaissons le sujet avant de l’ouvrir. Cela joue, bien sûr, comme quand vous regardez votre programme télé avant de choisir votre programme. Mais nous ne nous arrêtons pas là et les lisons tous. Bon, j’avoue, pas toujours entièrement. Si le style n’est pas bon, et même si le sujet l’est, nous ne le prenons pas. Une histoire se modifie. Pas un style.
Personnellement, je vais être sensible à la plume, j’aime ressentir la personnalité d’un auteur dans ses écrits. Je marche aussi à l’humour ! Enfin, j’ai un gros faible pour les manuscrits bien construits, de façon un peu mathématique, c’est-à-dire quand on sent que l’auteur savait dès la première ligne où il allait, et que toutes les situations, tout le récit est travaillé, sans rupture de rythme. Un peu comme un scénario, au fond. Par contre, j’ai plus de mal pour l’auteur qui a un peu écrit au hasard, faisant évoluer son récit en fonction de son inspiration du jour. En général, cela ne tient pas la route.
Enfin, c’est aussi, une question de relation avec l’auteur. Parfois, sa propre motivation m’entraîne dans un projet qui me laissait dubitative au début. J’essaie tout de même d’éviter ça : ce n’est pas parce qu’il est sympa et persuasif qu’il va nous faire un bon livre !

madmoiZelle.com : Lorsque vous recevez un livre, vous dites vous "Ah ! Celui là va marcher, il va apporter plein d’argents a la maison d’édition" ou "Quel style ! Le thème est difficile, le livre ne va peut être pas se vendre a des milliers d’exemplaires mais il faut récompenser le talent de cet auteur et le publier" ?
Christophe : Sincèrement ni l’un ni l’autre, je me dis d’abord est-ce que j’ai envie de le publier, et seulement ensuite est-ce que je saurais le faire…
Lorraine : A mon avis, les deux. Quant un manuscrit ou un sujet en or nous arrive dans les mains, avec un auteur « vendeur », on ne va tout de même pas se priver ! C’est bien joli de se dire « la culture et la littérature prime sur le commercial », mais si nous ne tenons pas compte de l’aspect financier… nous ne pourrons plus sortir de livre du tout.
Je pense donc qu’il ne faut pas hésiter à sortir un livre « qui rapporte plein d’argent », parce que c’est grâce à lui que nous allons pouvoir nous permettre de mettre de l’argent dans le projet « difficile mais talentueux »… L’important, à mon sens, c’est que le commercial ne soit pas l’unique critère. Maintenant, forcément, si un manuscrit nous plaît, nous croyons toujours que c’est un futur best-seller !

Merci à Cecile59 pour ces questions :)

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Voici le dernier commentaire en date :

  • AnonymousUser
    AnonymousUser, Le 16 septembre 2006 à 0h01

    Haaan, c'est coule, l'édition est une des nombreuses tentations comme métier de plus tard ...
    Super article :) C'est quand même chouette un grand chef qui a des contacts un peu partout !

    (Barge c'est facile à porter comme nom ? :P)

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