L’Écosse vote contre l’indépendance

Le peuple écossais a tranché : non, l'Écosse ne sera pas indépendante.

L’Écosse vote contre l’indépendance

Mise à jour du 19 septembre :

L’Écosse s’est finalement prononcée contre l’indépendance. Le « non » (ou plutôt le « non merci », cf ci-dessous) l’emporte à 55% contre 44%.

Pour en savoir plus : L’Écosse ne sera pas indépendante, sur Le Monde

Article initialement publié le 18 septembre :

L’Écosse fait partie du Royaume Uni depuis 1707. Plus de trois cents ans plus tard, à quoi rime ce désir d’indépendance ? Ce réferendum, qui se tient le 18 septembre 2014, est-ce un caprice identitaire ou une véritable revendication politique ?

Pour comprendre l’historique de la relation entre Londres et l’Écosse, ainsi que les enjeux de ce référendum, passons sans plus attendre la parole à John Oliver, qui y consacre une émission de Last Week Tonight.

Je ne vois pas pourquoi je me fatiguerais à vous raconter toute une histoire qu’il résume avec pertinence et humour, bien mieux que je ne le ferais moi-même.

L’Écosse et l’Angleterre, l’analyse de John Oliver

Traduction par nos soins :

« Notre sujet de la semaine est l’Écosse.

Quand les Américains entendent « Écosse », ils pensent au lieu de naissance de Shrek, et à cet accent que vous pensez pourvoir imiter, mais en fait non.

Ce jeudi, l’Écosse va prendre une décision déterminante.

« L’Écosse vote cette semaine pour décider si elle va quitter ou non le Royaume Uni. Pour la première fois dans l’histoire moderne, Londres pourrait perdre le contrôle de l’Écosse. Elle pourrait devenir un État indépendant. »

Oui, on dirait bien que l’Angleterre s’apprête à perdre le contrôle d’encore un État. Attendez ! Je ne dis pas que le soleil se couche sur l’Empire Britannique*, disons simplement que le Restaurant de l’Histoire est passé au menu du soir.

Des explications sont nécessaires ici, parce que la plupart des Américains associent l’indépendance de l’Écosse à Mel Gibson dans Braveheart.

Ah, oui, rien ne crie davantage « indépendance de l’Écosse » qu’un milliardaire australien antisémite à dos de cheval.

Alors laissez-moi vous mettre à jour : l’Écosse est un État membre du Royaume Uni, qui n’est pas un pays, c’est en réalité une union politique et économique assez compliquée.
Imaginez un archipel composé de quatre membres, plus ou moins consentants à cette union. Et pour comprendre pourquoi l’Écosse peut bien vouloir quitter cette union, vous devez comprendre l’historique de sa relation avec l’Angleterre.

«  Pendant des siècles, l’Angleterre et l’Écosse étaient deux pays distincts, et fréquemment en guerre. Mais en 1707, ils se sont rassemblés en un seul État, le Royaume Uni. Une décision qui est restée controversée en Écosse. »

Oh oui, je dirais que c’est toujours une controverse ! Compte tenu de cette histoire, vous comprenez pourquoi on continue à se taper dessus avec des épées en bois, c’est pour exprimer nos traumatismes émotionnels.

Donc l’Écosse et l’Angleterre ont vécu un mariage arrangé de trois siècles, et écoutez, je serai le premier à le reconnaître : l’Angleterre s’est comportée un peu comme un connard depuis la lune de miel.

En 1746, nous avons interdit le port du kilt, juste parce qu’on savait que les Écossais y tenaient.

Puis nous avons choisi « Dieu bénisse le roi » comme hymne national, un chant qui comprenait le vers « les rebelles Écossais à écraser ». Mais pour être honnête, nous avons réalisé que c’était mal, et nous l’avons finalement remplacé par un autre vers, à propos de pisser sur les Gallois.

Mais il y a deux ans et demi, il a été annoncé que l’Écosse pourrait enfin voter sur son indépendance, et depuis, la campagne a fait rage.

« Il y a eu deux campagnes : Oui L’Écosse, soutenue par le parti national écossais et les Verts, et « Better Together » (« On est mieux ensemble »), par le Royaume Uni. »

Alors pour commencer, « On est mieux ensemble » n’est pas un très bon nom pour une campagne. Ça ressemble à ce que ce disent certaines personnes pour se convaincre de rester en couple alors que leur mariage est un échec.

« Écoute Marianne, je ne dis pas qu’on va bien ensemble, je dis qu’on est mieux ensemble . Fiscalement, c’est plus intéressant. Pourquoi tu pleures Marianne, j’essaie d’être positif ! ».
Et si vous trouvez que le nom de la campagne n’est pas optimal, attendez d’avoir entendu leur slogan :

« Non merci »

« Non merci » est une façon très violente de refuser quelque chose. C’est à trois fois rien de « Oh, je ne pourrais pas ». Mais le plus intéressant, c’est de connaître qui sont les principaux soutiens financiers de ces deux campagnes.

« L’auteure de Harry Potter veut que l’Écosse reste dans le Royaume Uni, elle a donné 1,6 millions de dollars à la campagne « On est mieux ensemble ».

Oui, mais ce n’est pas surprenant, puisqu’elle a écrit un livre dans lequel un roux joue les seconds couteaux d’un anglais doté de pouvoirs magiques. « Allez viens Ron, suis-moi, j’ai tous les pouvoirs, et tes frères peuvent périr pendant qu’ils se battent pour gagner ma guerre ! »

Pendant ce temps, le camp adverse a reçu 80% de ses fonds de la part de ces deux personnes :

« Ce couple d’écossais a remporté 160 millions de pounds au loto »

Oui absolument. Les premiers soutiens financiers de la campagne pour l’indépendance de l’Écosse sont des gagnants du loto. On dirait une version adorable des frères Koch.

Mais regardons d’un peu plus près les deux arguments. Commençons par les arguments pour l’indépendance :

« On peut s’occuper nous-mêmes de nos affaires. Personne ne pourra s’occuper des affaires de ce pays mieux que les gens qui vivent et travaillent en Écosse. »

Pour être honnête, il a sans doute raison sur ce point : les Écossais savent diriger un pays, parce que lorsqu’ils ont choisi leur animal national, ils ont choisi, et je vous promets que c’est la vérité, une licorne. Qui savait qu’on avait le droit de faire ça ?

Choisir un animal fictif ? L’Amérique est sûrement en train de regretter amèrement d’avoir choisir l’aigle royal, n’est-ce pas !
Vous auriez pu choisir un Wookie avec un haut de forme, ou quoi que soit le Grimace ! Regardez, on dirait un génie qui a accordé un voeux à la marque de naissance de Gorbatchev.

Mais aussi, comme emblème national, les Écossais ont choisi le chardon, c’est à dire une plante faite d’épines, et d’une étoile de ninja.

« La seule fleur que j’aime est celle qui est capable de percer la gorge d’un Anglais ! »

Écoutez, l’Écosse a des raisons légitimes de vouloir se gouverner en toute indépendance.

Pour commencer, c’est un pays libéral, qui est souvent régi par un gouvernement anglais conservateur. Et le contraste n’a jamais été aussi prononcé qu’en ce moment, alors que David Cameron est premier ministre.

« Le problème de Cameron, en tant que Tory, est perçu en Écosse comme un symbole de tout ce qui ne va pas au Royaume Uni. »

Oui, je suis d’accord avec ça. Il représente la plupart des choses que je n’aime pas à propos de l’Angleterre, et je suis anglais ! Laissez-moi vous le prouver. Voici une photo de lui, lorsqu’il était étudiant à Oxford. Il porte un putain de costume en queue de pie ! Cameron dit être désespérément gêné par cette photo, c’est pourquoi je suis si peiné de vous la montrer. Est-ce qu’on peut zoomer sur sa tête ? Parce que voilà le visage de quelqu’un qui accélère les passages de Downtown Abbey qui montrent les domestiques.

« Argh, on se moque de ce qu’il se passe au rez-de-chaussée ! J’espère juste que la soupe ne va pas refroidir ! »

À vrai dire, laissez-moi vous montrer à quel point David Cameron est un con : l’un des problèmes majoritaires à propos de l’indépendance de l’Écosse, ce sont les quantités de pétroles qui proviennent de son sol, et la question de savoir qui doit en contrôler les revenus. Regardez comment Cameron répond à une question parlementaire à ce propos :

« – Un sondage de la semaine dernière montre que 68% des Écossais veulent que les revenus de l’exploitation du pétrole soient affectés à l’Écosse. Est-ce que le premier ministre est d’accord avec 68% des Écossais, ou non ?
– Si vous posez une question stupide, vous aurez une réponse stupide ! »

Imaginez ce mépris pendant trois cents ans, et vous commencerez à comprendre pourquoi l’Écosse est sans doute prête à partir.

Regardons à présent la campagne adverse, qui avait du pain sur la planche. Malheureusement, leur tentative de conquérir les esprits et les coeurs comprend ce spot controversé, à destination des femmes. Elle met en scène une mère de famille écossaise, un peu perdue avec ce concept d’indépendance, et qui vient juste d’envoyer ses enfants à l’école.

[NDLR : ça ne vaut pas le coup de traduire le spot de pub en intégralité, c’est un bel exemple de sexisme institutionnel.]

« C’est le meilleur moment de la journée ! Quand ils sont tous partis ! C’est calme. J’ai le temps de réfléchir. »

« Détrompez-vous, je sais que ce vote est important, mais il me reste peu de temps pour faire mon choix. Et mes journées sont bien chargées ».

Oh ! Oh ! C’est si compliqué, ça fait mal à ma petite tête ! Je ne suis qu’une femme vous savez, je ne suis qu’une paire d’ovaires et des cheveux ! Comment pourrais-je avoir la capacité mentale de choisir entre deux options ? Comptez-moi avec les « non », et ne me demandez plus de prendre une décision importante à l’avenir !

Le pire dans cette histoire, c’est que les anti-indépendance ont pourtant des arguments pertinents à apporter. Quitter le Royaume Uni pourrait avoir des conséquences très sérieuses pour l’Écosse.

« Si les Écossais votent pour l’indépendance, ils pourraient perdre le pound comme monnaie ».
Oui, les Écossais pourraient perdre le pound, et ce n’est pas anodin, car si c’est le cas, ils devront soit rejoindre l’euro qui est instable en ce moment, ou revenir à leur monnaie d’antan, qui je crois devait être les moutons et les menaces.

« Je t’en donne trois moutons et mon poing dans la figure, est-ce qu’on a un putain de marché ? » Pourquoi nous détestent-ils, je me le demande bien !

Et aussi, la campagne en faveur de l’indépendance a beaucoup insisté sur les ressources pétrolières ; mais on ne connaît pas du tout l’état de ces réserves, on ne sait pas combien de temps elles pourraient durer.

« Les réserves sont en déclin. Le ministère de l’énergie prévoit une baisse du nombre de barils produits à un demi-million en 2040. »

Et si c’est vrai, ça pourrait effectivement être un problème. Si vous êtes déjà allé•e•s en Écosse, vous savez que l’énergie solaire n’est pas une option.

Le vote aura lieu dans quelques jours, et l’issue est incertaine.
« Ce matin, les Anglais se sont réveillés pour découvrir ces gros titres : « ne faites pas de moi la dernière reine d’Écosse », « dernière ligne droite pour sauver l’Union ». Un nouveau sondage pour le Sunday Times montre que le Oui à l’indépendance l’emporterait à 51%. »

Et si ça doit se jouer à une voix, on sait très bien qui sera appelé pour trancher : allez Nessie, montre de quoi tu es capable !
On dirait bien que l’Écosse a une réelle possibilité de devenir indépendante. Et si c’est le cas, soyez prévenus, il y aura des conséquences pour tout le monde.

« On va devoir se séparer de certains symboles : l’Union Jack adoré. Vous voyez, notre drapeau actuel qui n’a pas changé depuis plus de deux cents ans, est un mélange de la croix anglaise de Saint George, la croix écossaise de Saint Andrew, et la croix irlandaise de Saint Patrick. Et le gouvernement pourrait retirer la croix de Saint Andrew, pour adopter un drapeau qui ressemblerait à ça. »

Oh, parfait ! Je vais devoir me débarrasser de ma parure de lit, mon rideau de douche, mon papier peint et de mon chien ! Incroyable ! On ne peut pas faire ça !

Mais il y a aussi ce problème :

« Le parti national écossais veut se débarrasser des armes nucléaires britanniques qui sont actuellement stockées en Écosse, et les renvoyer en Angleterre  parce qu’elles posent problème ».

Oui c’est un problème pour tout le monde, parce que nous ne savons pas où les stocker ! On pourrait les déguiser en gardes de Buckingham palace, mais les gens vont finir par remarquer ! Les Écossais veulent s’en débarrasser au plus vite, leurs leaders les ont décrites comme étant un affront à la décence la plus élémentaire. Et ça, de la part du pays du Haggis ! Un estomac de mouton bouilli, farci de hachis d’organes !

Ce n’est pas une surprise que le gouvernement britannique soit soudainement paniqué. Ils essaient désespérément de se réconcilier avec l’Écosse. Mais voilà le problème : quand vous n’avez pas été gentil avec quelqu’un pendant un millier d’années, c’est très difficile de commencer soudainement ! Par exemple la semaine dernière, ils ont tenté de lever le drapeau britannique sur la résidence du premier ministre. Regardez ce qu’il s’est passé.

Même les mâts britanniques n’arrivent pas à traiter l’Écosse avec le respect qui lui est due ! « Enlevez-moi ce torchon ! »
Et dans un dernier effort, tel un héros romantique, David Cameron a même essayé de supplier l’Écosse à genoux :

« J’en aurais le coeur brisé, si cette famille que nous avons composée ensemble, et avec laquelle nous accompli tant de choses, venait à être déchirée ».

C’est tout ? Pas mieux ? Il ne reste que quatre jours ! Écoutez, si j’ai retenu quoi que ce soit des dernières comédies romantiques britanniques, c’est que si vous essayez de reconquérir quelqu’un, il faut de grands gestes romantiques. Un baiser sous la pluie. Un baiser sous la neige.

Se présenter à la porte de la personne avec des pancartes géantes pour déclarer votre amour, parce que vous ne pouvez pas le dire à haute voix, parce que son mari, votre meilleur ami, est dans la pièce à côté, ce qui est un peu la merde. Mais ça marche !

Alors allons-y. Parce que là, tout de suite, chère Écosse, je ne suis qu’un homme, qui vous demande de continuer à le tolérer.

Vous voulez que je vous montre ce que je suis prêt à faire pour sauver cette relation ? Voilà, je vais manger du Haggis. Des poumons de mouton dans ma bouche. Je vais faire passer tout ça avec du whisky écossais ! Regarde-moi, l’Écosse ! Je m’étouffe avec du hachis de poumons de mouton, je suis bourré au Scotch, alors embrasse-moi l’Écosse ! Comment ça ce n’est pas assez ?

Regarde, voilà ton animal national ! Bonjour la Licorne ! Et si ce n’est pas assez, je vais faire le sacrifice ultime : oui, je vais apprécier de la musique de cornemuse !

Ne pars pas l’Écosse !
Je dirais ce que tu veux !
J’aime la cornemuse !
Oh mon dieu, ils sont de plus en plus bruyants !
Ne pars pas ! »

*Référence à la devise de l’Empire colonial britannique, sur lequel « le soleil ne se couche jamais » : le soleil était toujours levé quelque part sur l’un des pays colonisés.

Réponse dans la nuit du jeudi 18 septembre

Les Écossais votent ce jeudi jusqu’à 22 heures, soient 23 heures en France. Les résultats devraient être connus vendredi.

Pour en savoir plus :

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Voici le dernier commentaire en date :

  • MsOriginalDoll
    MsOriginalDoll, Le 24 septembre 2014 à 15h13

    Franchement, c'est dommage, ça aurait été une très belle occasion de devenir enfin indépendant ^^

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