« Eco », un magnifique conte illustré — Interview

Eco, superbe livre illustré qui ravit les petits, et peut-être plus encore les grands, s'achève cette semaine avec un troisième tome dans les nuages...

« Eco », un magnifique conte illustré — Interview

Métaphore sur le passage de l’enfance à l’âge adulte sous forme de conte dense, riche, et délicat, cette trilogie un peu à part est née sous la plume du talentueux conteur Guillaume Bianco (auteur notamment du merveilleux Billy Brouillard) et le crayon du génial Jérémie Almanza (Coeur de Pierre) dont les créatures mi-adorables mi-monstrueuses pourraient bien se mettre à peupler vos rêves.

Si Guillaume Bianco pense ne pas être parvenu à écrire un conte avec Eco, je crois pour ma part que la série rentre bien dans cette catégorie. Ou peut-être est-ce une succession de contes, d’instants qui changent à chaque fois la vie de la petite héroïne, la font grandir, évoluer, et l’amènent sans qu’elle en ait totalement conscience sur le chemin de sa vie.

En tout cas si la simple évocation de Grimm ou d’Andersen vous met des étoiles plein les yeux, je vous conseille fortement de jeter un œil à ce petit bijou.

Eco a quelque chose de magique, et sa lecture donne l’impression d’un voyage hors du temps. L’univers créé par les deux auteurs est beau, poétique, précieux, et on se perd avec délice dans les mots comme dans les images incroyables qui forment ce petit monde à part.

Chaque tome a son atmosphère, ses aventures et des personnages qui traversent son histoire avant de, parfois, disparaître.

Dans ce troisième et dernier tome, Eco va rencontrer Icare, visiter la Cité des Nuages, faire des choix, mais aussi apprendre à, parfois, prendre son temps.

Guillaume Bianco et Jérémie Almanza, l’interview

Guillaume Bianco et Jérémie Almanza ont eu la gentillesse de répondre à mes questions.

Comment est née l’idée d’Eco ?

Guillaume Bianco — Quand j’ai rencontré Jérémie et qu’il m’a montré son travail, j’ai trouvé ça super joli. Il n’avait jamais publié, mais je lui ai dit qu’il devrait parce qu’il avait déjà vraiment son univers, avec des petites filles, des petits garçons, dans des grands décors, avec ces couleurs assez spécifiques qui rappellent certains illustrateurs jeunesse ou japonais.

J’étais peut-être un peu prétentieux, mais pour lui montrer que c’était facile, je lui ai dit qu’il suffisait juste de rajouter un petit poème, une petite phrase au-dessus de ses images, il avait déjà tout. Il m’a dit qu’il ne savait pas faire, et que si ça m’intéressait, je pouvais le faire.

Il m’a envoyé une masse de dessins par mails, et parmi eux il y avait une petite nénette qui revenait assez souvent, et qui me plaisait. Je ne suis pas tombé amoureux, mais je me suis dit « Waouh, ce personnage est super, ça pourrait être son héroïne ». Du coup je me suis dit qu’on allait raconter l’histoire d’une petite fille.

J’ai demandé à Jérémie ce qu’il voulait. Un conte de fées, un truc cyber-punk, post-apocalyptique… Parce qu’à la base on a vraiment hésité. Finalement on est partis sur un conte de fée. Et je me suis mis à écrire Eco, inspiré par ce que je lisais dans les images de Jérémie. Bon évidemment il y a mon univers et mes idées dedans, mais c’est comme si c’était un peu dicté.

Comment se passe votre travail ensemble sur Eco ?

Guillaume Bianco — Sur le premier album, il y a quelques années, on se réunissait de temps en temps sur Paris, pour parler du storyboard, du découpage etc. Généralement, Jérémie me disait « j’ai envie de dessiner des cactus géants, une ville dans les nuages, tels genres de personnages, tel genre de maisons ». Et avec ces éléments, j’essayais de construire un puzzle.

Les envies de Jérémie m’influencent. C’est comme quand tu es à l’école : tous les mardis on avait rédaction, et on nous disait « bon aujourd’hui vous allez raconter votre pire cauchemar ». Tu avais cette contrainte, et tu dois essayer d’être original avec ce thème. Quand la rédaction était un sujet libre, je ne savais absolument pas quoi raconter !

Être orienté par les désirs, les envies de quelqu’un, ça m’inspire, ça me centre sur un sujet. Jérémie me disait ce qu’il voulait dessiner, j’écrivais un texte, je le lui envoyais, il réagissait dessus.

À partir de ce moment-là on essayait de faire le story-board ensemble. Je lui proposais une version, je commençais à mettre en images avec des dessins assez sommaires l’histoire et ses grandes lignes. Puis Jérémie me proposait sa version, basée sur la mienne.

C’était un espèce de ping-pong comme ça, et une fois qu’on était d’accord sur les images, Jérémie les dessinait.

Jérémie, peux-tu nous raconter ton parcours ?

Jérémie Almanza — J’ai fait de longues études d’économie. J’ai toujours dessiné mais on m’a dit qu’il était impossible de gagner sa vie avec le dessin, surtout sans relations.

Et puis j’ai posté quelques-uns de mes dessins sur Café Salé, et Séverine Gauthier m’a contacté pour faire Aristide broie du noir. J’étais parti pour faire une thèse, et j’ai finalement tout lâché pour le dessin.

Du coup tu es complètement autodidacte ?

Jérémie Almanza — Oui et non. J’ai appris à dessiner tout seul, mais mes amis illustrateurs m’ont beaucoup conseillé au début. Jusque là je dessinais pour le plaisir, mais devoir réaliser plusieurs illustrations par jour pour un livre c’est vraiment différent.

Quels outils et techniques utilises-tu pour tes dessins ?

Jérémie Almanza — Je commence par dessiner au crayon, au critérium. Ensuite je fais un travail de texture, à l’aquarelle notamment, avec des petites couleurs posées, très légères.

Puis il y a un travail de Photoshop un peu plus fastidieux qui consiste à préciser les éclairages, les lumières. Tout en se servant de la base, de la texture du crayon, de l’aquarelle…

Quelles sont tes inspirations pour créer l’univers d’Eco (les lieux, les objets, les vêtements…) ?

Jérémie Almanza – C’est un mélange de plusieurs arts. Le cinéma, la musique, le dessin, la bande dessinée, la peinture… Je pioche vraiment un peu partout.

Niveau cinéma il y a une grosse influence de Caro et Jeunet : Delicatessen et la Cité des Enfants Perdus, notamment pour les objets anciens, les teintes, Terry Gilliam, le cinéma expressionniste allemand (Nosferatu, Le Cabinet du Docteur Caligari)…

Ce qui est très inspirant aussi, ce sont les films de science-fiction des 70’s-80’s, Star Wars, Alien etc. Aujourd’hui on est dans une SF épurée, et ce que j’aimais bien dans celle de l’époque, par exemple le premier Alien, c’était le bordel dans les vaisseaux. Avec plein de tuyaux, de panneaux de commande, de saletés.

Quelque part c’est aussi une de mes influences parce que c’est une accumulation de plein d’objets, je suis vraiment admiratif du travail de décor sur ces films-là. Ça a un petit côté steampunk.

Pour les vêtements, c’est surtout le magazine Fruits qui m’inspire (magazine japonais de photos de look de rue). J’aime l’idée d’accumulation, de jeu sur les volumes, qu’on retrouve dans les tenues prises en photo.

Tes décors sont toujours emplis de petits détails : comment se passe ton travail dessus ?

Jérémie Almanza — Pour les décors comme pour les personnages, je fonctionne par dégrossissement. Ce sont d’abord des gros volumes. Prenons une pièce ronde : je complète petit à petit un mur, un angle… Puis j’ajoute plein d’éléments de décors.

Je pense le volume au départ dans sa globalité, de manière très basique, je pose des grosses masses, puis des objets de plus en plus petits et ensuite c’est le moment de tout affiner, de tout préciser.

Je ne suis pas allé jusqu’au bout du truc, mais il y a moyen de faire des décors fouillés à l’infini. Si tu utilises cette technique de dégrossissement, tu peux ajouter des détails sans arrêt. Sur Pinocchio, mon prochain projet, je pense que je vais vraiment pouvoir fouiller mes décors comme je veux le faire depuis très longtemps.

Qu’est ce qui t’a inspiré pour la colorisation ?

Jérémie Almanza — L’idée, c’est que je n’aime pas les choses très colorées. Ce qui m’a beaucoup influencé c’est le travail de Darius Khondji, un directeur de la photographie qui a notamment bossé sur La Cité des Enfants Perdus. J’ai appris les couleurs avec ce film, depuis petit j’étais fan de ces teintes.

Dans le même style et du même réalisateur (Jean-Pierre Jeunet), le film Delicatessen me mettait mal à l’aise, mais une sorte de malaise plutôt agréable. C’était le travail de photographie, assez étrange, assez monochrome. C’est ça qui me plaît, quelque chose d’assez monochrome, avec des couleurs limitées. En terme d’ambiance, c’est pour moi ce qu’il y a de mieux.

Mais petit à petit je me détache de ces références, et pour ce troisième tome, il fallait que les couleurs collent à l’ambiance de chaque scène. Je suis parti sur des teintes avec lesquelles je ne suis pas forcément à l’aise — le bleu est pour moi un peu délicat par exemple. Les couleurs devaient être narratives, même pour la couverture. Il fallait non seulement que ça soit différent des deux autres couvertures, mais que ce soit en plus en rapport avec le thème, le côté aérien de la Cité des Nuages.

Mais je conserve cette idée de monochromie ou de bichromie. Je ne m’aventure jamais trop loin dans les couleurs.

Guillaume, Eco est une fable sur le passage de l’enfance à l’âge adulte, sur le fait de grandir. Est-ce que quelque chose t’a donné envie d’aborder ce thème, ou cela s’est-il-fait naturellement ?

Guillaume Bianco — Ça s’est fait naturellement, et puis je pense que c’est un peu autobiographique. Mais tout le monde vit ça : ton corps se transforme, tu te rends compte que tu n’as plus un corps d’enfant, que tu commence à avoir un corps d’homme ou de femme. Tu ne comprends plus, tu es mal dans ta peau, les hormones travaillent.

Et puis cette espèce de malédiction de se voir vieillir, d’être mortel… C’est un sujet éternel. C’est venu un peu comme ça. Je réfléchis ensuite sur le rythme, sur la mise en forme, mais sur les thèmes de départ ça vient toujours assez instinctivement.

Eco, c’est sur l’acceptation de soi, sur la vie et la mort. On est des espèces de mutants, on se transforme tout le temps, on n’est pas figés. Notre corps change tous les jours, toutes les secondes. Notre esprit aussi, même s’il reste assez enfantin. On est construit en strates et je trouve ça regrettable que les adultes aient tendance à croire qu’avoir des responsabilités c’est forcément tuer l’enfant qui est en eux.

Je voulais parler de ce passage douloureux avec un côté un peu métaphorique. Et j’ai pris un personnage féminin parce que je trouve qu’elle incarne mieux la métamorphose et la transformation que l’homme au niveau de l’image.

C’est un être beaucoup plus complexe, qui peut se métamorphoser, ne serait-ce que lors de la maternité. Et puis on est tous sortis du ventre d’une femme, il y a quand même une symbolique beaucoup plus forte que si c’était un personnage masculin.

Chaque chapitre s’ouvre sur un extrait de Jack et le Haricot Magique. Qu’est ce qui t’a donné cette idée, qu’est ce qui te plaît particulièrement dans cette histoire ?

Guillaume Bianco — Je crois qu’à la base j’étais frustré. Je ne connais peut-être pas assez de littérature mais depuis Grimm, voire Collodi qui a fait Pinocchio, il n’y a plus de contes de fées.

Je me suis demandé comment faire un conte de fées, s’il serait possible d’en faire un aujourd’hui. J’ai essayé mais je trouve que ça n’en est pas du tout un, en fait. Du coup citer des contes de fées montre que c’est un hommage au genre ! Une citation, surtout venue d’un conte, c’est une philosophie condensée en très peu de mots. Je me suis dit que ça serait bien de mettre ça en parallèle, en miroir par rapport à une histoire.

Dans Jack et le Haricot Magique, j’aime bien cette métaphore du Terrien qui s’élève vers le ciel. La transformation aussi : tu passes de l’état solide à l’état gazeux. Il y a une espèce de métaphore de la mort, de la spiritualité.

Du coup, je me suis dit que cette idée de haricot, je la placerai forcément. Je n’avais pas d’idée très précise, mais je voulais la caser à la fin de mon histoire. J’aime bien partir à l’aventure, rien n’est écrit à l’avance, sinon les choses deviennent froides. Je connais à peu près l’arrivée, mais je ne sais pas par quel chemin y parvenir !

Encore une fois c’est comme pour le sujet libre ou imposé en rédaction, si tu imprimes un premier livre et que tu dis « il y en a encore deux et ensuite c’est la fin », tu vas être obligé de relire le volume 1, de respecter ce que tu as écrit, et de redoubler d’inventivité par rapport aux contraintes liées aux bases de ton premier bouquin. Tu es guidé, quelque part.

Et je trouvais que Jack et le Haricot Magique c’était un bon guide, un bon schéma de base à respecter. L’élévation, le truc du haricot, la surprise en haut, le retour sur Terre après. C’était mon brouillon, le schéma, le squelette, dans un sens. Même si ensuite j’ai déliré complètement dessus !

Chaque tome a un rythme assez différent, il s’y passe des choses très variées. Qu’est ce qui t’a inspiré ce troisième tome ?

Guillaume Bianco — Le seul truc que je savais c’est que je voulais qu’elle fasse une espèce de boucle et qu’elle vieillisse. Et qu’éventuellement ça recommence : montrer le cycle de la vie, que la mort n’est pas la fin.

Après, tout s’est écrit tout seul. Je n’ai pas eu d’inspiration à proprement parler pour celui-là. Jérémie me disait qu’il voulait dessiner un oiseau, des petites bestioles, une cité dans les nuages un peu cyber-punk, avec de la tôle rouillée, des choses comme ça. J’ai planté le décor.

Ce que j’aime bien c’est le côté un peu jeu vidéo, type Super Mario : à chaque fois on passe des caps, des salles, des tableaux. C’est un peu ce que j’ai voulu faire avec les différentes pièces qu’elle traverse. Je n’ai pas cherché bien loin : je me suis dit « il y a les douze Chevaliers du Zodiaque, les douze heures, les sept jours de la semaine, les quatre saisons de l’année… », et  voilà, on retrouve le parallélisme entre le printemps/la naissance, l’été/la chaleur, la sexualité, l’adolescence, l’entrée à l’âge adulte, l’automne/l’âge adulte qui décline un petit peu, et la pièce de l’hiver c’est la vieillesse.

C’est de la logique, finalement ! Je n’ai fait que conclure les pistes qu’on avait lancées, Jérémie et moi, dans les précédents tomes.

Tu parlais de ce côté « étapes ». Eco, même si elle fait des rencontres au fil de l’histoire, franchit presque toutes les étapes seules. Penses-tu que grandir c’est quelque chose de solitaire ?

Guillaume Bianco — Je pense qu’on est des animaux sociaux, donc on n’a rien tout seul, on ne s’accomplit pas, on devient fou, on meurt. Quelle que soit notre expérience de vie.

Ça a l’air débile de dire ça, mais si tu ne partages pas quelque chose avec quelqu’un, ça n’a aucune raison d’être. Tu peux partir faire un trip au Katmandou, seul pendant deux ans. Ça va être une expérience riche, tu vas comprendre des choses. Mais quand tu rentreras, que le temps aura passé, que tu seras vieux, tu n’auras pas quelqu’un qui partage ces souvenirs avec toi.

Quoi qu’il en soit on est seuls dans nos têtes. Et toute la difficulté c’est justement de créer des liens avec les gens. Comme quand tu vas dormir : même s’il y a quelqu’un dans ton lit, tu fermes les yeux, tu es seul dans ta tête, avec tes joies, tes peurs, tes fantasmes… Et je pense que c’est la même chose quand tu meurs.

Évidemment, mourir tout seul ça doit être difficile. Mais même en étant accompagné par une infirmière, par un époux qui te tient la main, te rassure, évidemment tu n’es pas seul, mais c’est toi qui franchira le cap. Je pense que quand tu meurs en étant conscient, il y a un moment où tu te dis qu’il faut y aller, faire le grand saut. C’est toi qui décide, dans une certaine mesure.

Et c’est pour ça que dans les grandes décisions qu’Eco a prises, même si elle est accompagnée, elle est seule. Elle doit franchir la porte seule. Ce n’est pas de la tristesse, c’est une espèce de constat. Même si on reçoit des conseils, c’est à nous d’agir. L’autre ne peut pas agir pour toi.

Guillaume, tu dis qu’à tes yeux Eco n’est pas vraiment un conte, mais il y a quand même une inspiration, un univers propre au genre. Quels sont les contes qui vous ont le plus marqué enfants ?

Guillaume Bianco — Il y en a plein… La petite sirène, que j’ai trouvé très dur. Pinocchio, qui est un conte pour moi. J’ai adoré les légendes grecques aussi. Zeus qui mange ses enfants, Hera qui les remplace par une pierre… J’ai trouvé tous ces mythes formidables. Grimm aussi, les plus connus, Hansel et Gretel par exemple.

Mais j’aimais vraiment les légendes grecques. Je ne connais ni tous les noms, ni toutes les intrigues. Mais ces histoires vieilles de 2000 ans sont incroyables. Et finalement tu les retrouves partout : ce sont toujours les mêmes bases. Grimm et compagnie n’ont fait que reprendre, avec talent, des légendes populaires et païennes. Les contes, c’est ça finalement. J’aime bien le côté essentiel, il y a toujours une morale.

J’adore aussi les citations. Tu me sors deux vers, peu importe lesquels, disons « Une maison sans toit ni mur ne craint ni le vent ni la pluie », moi j’y réfléchis une demi-journée ! J’adore ça, et ça tient en une ligne. Je trouve qu’on retrouve ce côté condensé dans les contes.

Jérémie Almanza — De mon côté ce sont surtout les histoires de Roald Dahl qui me plaisaient. Et Max et les Maximonstres : je réclamais toujours cette histoire à mon père. Les Contes de la rue Mouffetard me faisaient super peur !

Il y avait aussi Jeannot et l’Ogresse. C’est l’histoire d’un petit garçon qui se fait attraper par une ogresse, et à un moment donné elle le mettait littéralement dans un four. Ça me terrifiait, et ce côté terrifiant me plaisait.

Jérémie, est-ce que ces histoires t’ont inspiré pour l’univers d’Eco ?

Jérémie Almanza — Oui, forcément. Ça a nourri mon imaginaire de petit garçon, et ce sont toujours des références pour moi. Les images de Jeannot et l’Ogresse sont toujours dans ma tête. C’était des dessins crayonnés, assez sombres, qui faisaient vraiment peur.

Tu parles de faire peur. Dans Eco, il y a un univers assez sombre, angoissant et en même temps lumineux. C’est quelque chose que tu recherches ?

Jérémie Almanza — Complètement. Essayer de faire quelque chose de mignon-angoissant, qui ait l’air choupi mais qui en fait ne l’est pas tant que ça, grâce à des petits éléments de décors par exemple.

Guillaume, tu parlais des citations tout à l’heure. C’est vrai que dans Billy Brouillard aussi, on en retrouve souvent. Est-ce que les citations qui te marquent font ensuite évoluer tes histoires ?

Guillaume Bianco — On est une somme de choses. On a un vécu, nos émotions se constituent, se peaufinent par rapport à ce qu’on est intrinsèquement, au niveau de nos gènes, etc.

Ensuite il y a une grosse question de culture : tu as pu vivre des traumatismes dans ta jeunesse, notre caractère et nos peurs se déterminent par rapport à notre éducation, celle de nos parents, nos expériences. On lit des livres, on est influencés par un film, un personnage.

On est des filtres. On absorbe plein de choses, plein d’éléments. Et avec notre émotion, on la régurgite. C’est comme si on mettait un peu de tout dans une boîte, qu’on mixait, et puis ça ressort de manière cohérente, et jolie, mais c’est devenu une chose différente.

Donc pour répondre à ta question : des citations, des films, un vécu, des souvenirs d’enfance… c’est tout ça qui m’inspire. Moi j’ai besoin de raconter des choses. Parce que… je ne sais pas pourquoi d’ailleurs, il faudrait faire une psychanalyse ! Mais je trouve ça fun.

Après on rentre dans de la philosophie, mais en gros on est vraiment créateurs de réalité. Et je trouve que les types qui ont créé notre réalité, ils sont un peu tristes. On est tous nés du rêve de quelqu’un.

Par exemple, la société telle qu’on la connaît aujourd’hui en France, c’est à la base une idée, un rêve. Des gens se sont dit « tiens on va construire des maisons comme ça, on va avoir le droit de faire ça, ne pas avoir le droit de faire ça, on va faire des lois ». Et on est arrivés dans ce monde, qui est l’idée de quelques personnes.

Moi je me dis « pourquoi suivre cette idée ? Il y en a d’autres beaucoup plus cool ! » ;  raconter des histoires c’est proposer d’autres idées, d’autres réalités. D’autres possibilités de vie.

Il y a des messages qui passent dans des films, des livres, des chansons, et on se dit « en vivant un peu plus comme ci, ou plus comme ça, notre vie serait peut-être plus cool, notre manière de vivre plus sympa ». Raconter des histoires ça n’est pas changer le monde, mais dire « voilà, pendant une heure vous allez venir dans ma société à moi, et si ça vous plaît vous pouvez y rester un petit peu ».

Je pense que j’ai fait des livres parce que c’est plus facile que de faire un film de cinéma, ou qu’une chanson de rock. Et puis j’aime bien l’odeur du papier, l’effort de choisir un moment à soi — c’est très méditatif.

Souvent en dédicace on me dit « merci pour ces belles histoires », et ça passe pour de la fausse modestie quand je réponds « merci à vous », mais non seulement si vous n’étiez pas là je ne pourrais pas en faire, mais en plus, c’est comme un accouplement : une histoire ne fonctionne que s’il y a quelqu’un qui raconte, et quelqu’un qui l’écoute. Et j’adore l’idée que ce soit le lecteur qui fasse vivre l’histoire.

S’il n’y a personne qui lit le livre, il reste fermé, il ne marche pas. Le cinéma, le film peut se dérouler tout seul dans la salle même si personne ne le regarde, alors que prendre le temps de tourner les pages, de lire, fait que le lecteur fait vivre ce qu’a écrit un auteur. Je trouve que c’est une belle rencontre. Je pense que le lecteur est plus important que l’auteur.

Un grand merci aux deux auteurs pour leurs réponses, leur gentillesse et leur disponibilité.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Tapioca
    Tapioca, Le 17 octobre 2013 à 11h57

    extrait de l'interview :
    "Évidemment, mourir tout seul ça doit être difficile. Mais même en étant accompagné par une infirmière, par un époux qui te tient la main, te rassure, évidemment tu n’es pas seul, mais c’est toi qui franchira le cap. Je pense que quand tu meurs en étant conscient, il y a un moment où tu te dis qu’il faut y aller, faire le grand saut. C’est toi qui décide, dans une certaine mesure."

    Suis-je la seule à avoir eu la chair de poule et le coeur qui bat en lisant ce passage ? Ca m'a semblé si profond et si vrai que tout mon être a tremblé. Je dois lire ces livres. Il le faut.

    En tout cas superbe interview, et les dessins... Mon Dieu les dessins! C'est le genre de dessin qui me parle, vraiment.

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