La lutte contre le cyber harcèlement est en bonne voie dans les écoles françaises

Le ministère de l'Éducation Nationale vient de dévoiler son plan de lutte contre le cyber harcèlement dans les écoles, avec des mesures concrètes. Il était temps.

La lutte contre le cyber harcèlement est en bonne voie dans les écoles françaises

— Article initialement publié le 7 février 2015

Lorsque j’ai découvert il y a quelques temps le hashtag de la campagne contre le harcèlement scolaire de l’Éducation Nationale, on ne va pas se mentir, j’étais plus que réservée son potentiel impact. Voyez plutôt :

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Dans ma tête, « NAH », ça sonne plutôt comme une contraction entre un « mouais » et un « bof moins ». Un « non mou », quoi. Comme dans « tu veux encore des épinards à l’ail ? »

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Hmmmm…. Nah !

Or la lutte contre le harcèlement scolaire requiert un ton ferme, des actions décisives, et certainement pas une posture hésitante à la Mr Garrison dans South Park. C’était d’ailleurs dans ce sens que nous avions interpellé le ministère suite à l’excellent film de Mélanie Laurent sur le harcèlement scolaire, Respire.

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Le cyber-harcèlement, l’incompréhension des adultes

Le phénomène du harcèlement scolaire peinait déjà à être pris au sérieux par les adultes que l’avènement des réseaux sociaux est venu amplifier le problème. Des « jeux d’enfants » à « il faut bien que jeunesse se passe », l’absence et l’insuffisance de réactions des adultes, des parents aux professeurs en passant par tous les acteurs de la vie scolaire et de la santé, contribuait à enfermer les victimes de harcèlement dans l’isolement.

Désormais, les humiliations, les insultes et les manipulations ne sont plus circonscrites à la cour de l’école : elles s’immiscent dans l’intimité de la chambre d’enfant, à travers les SMS, les emails, les photos et posts moqueurs et haineux envoyés à toute heure du jour et de la nuit.

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Ne dites pas qu’il suffit d’éteindre l’ordinateur pour avoir la paix, qu’il suffit de ne rien poster en ligne ou de ne pas avoir de compte pour régler le problème (« et de toute façon, ils sont trop jeunes ! ») : l’isolement de la victime est une partie intégrante de son tourment, ne pas pouvoir aller sur Internet, ne pas pouvoir interagir sur les réseaux sociaux sans y être insulté•e et humilié•e fait partie du problème, pas de la solution.

Certains adultes semblent découvrir le phénomène, et accusent Internet d’en être la cause, alors que les réseaux sociaux ne sont qu’un média, un moyen de mener le harcèlement.

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L’Éducation Nationale s’est associée à l’association e-enfance, pour animer des séances de sensibilisation dans les collèges. J’ai pu assister hier à l’un de ces ateliers, et j’ai été agréablement surprise de la qualité et de la pertinence de la présentation.

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© Philippe Devernay / MENESR

La séance commence par la projection d’un des clips de sensibilisation à la lutte contre le harcèlement scolaire. L’intervenant invite ensuite les élèves à réagir à ce qu’ils viennent de voir. Toutes les thématiques, toutes les dimensions du problème sont abordées, et surtout, l’accent est mis sur les bons leviers.

À la question « pourquoi est-ce que c’est ce garçon qui est harcelé ? » la réponse spontanée d’un élève est « parce qu’il est différent ».

« Mais on est tous différents » ajoute une autre.

« Exactement, ça veut donc dire que n’importe qui peut devenir la victime. »

Et oui, c’était important de commencer par souligner que ce n’est jamais la faute de la victime, comme on a déjà pu l’entendre. « Ah, mais si elle se défendait un peu plus… Il n’a qu’à répondre, ne pas se laisser faire ! … Il faut aller le dire voyons, demander de l’aide ! » comme si c’était facile, évident.

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« Si on dit rien, on est complice »

La discussion se poursuit, et s’oriente rapidement vers le cas des témoins. Tout le monde s’accorde à dire que « harceler, c’est mal ». Et la figure du harceleur en serait presque devenue une sorte d’épouvantail, une figure sans visage, dans laquelle tout le monde peut se reconnaître, donc personne ne se reconnaît. C’est toujours la faute des autres, n’est-ce pas.

Alors ce matin-là, l’intervenant a surtout parlé des témoins, et des différentes sortes de témoins. Parce que ce n’est pas pareil, de regarder sans rien dire, ou de participer en riant, en allant cliquer « J’aime » sur un post insultant, n’est-ce pas ?

Si, c’est pareil. Et ces enfants de 6ème le comprennent. Ils comprennent « l’effet témoin » qui paralyse, qui empêche de réagir quand bien même au fond de soi, on sent bien que cette situation nous met mal à l’aise. Ils comprennent les dynamiques de groupe, qui font qu’on ne se rend pas compte parfois qu’on est en train de blesser l’autre, parce que lorsqu’on est en groupe, « on se sent plus fort » dira très justement un petit bonhomme déjà plein de sagesse.

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Dans le clip College Boy d’Indochine, les témoins sont représentés avec les yeux bandés. Le CSA avait jugé le clip trop violent pour être diffusé.

Les enfants comprennent. Il suffit de bien vouloir le leur expliquer. Et il est impératif pour les adultes de se mettre à la page des réseaux sociaux.

Un vote à main levé au début de la séance révèle que s’ils ne sont pas encore présents sur Facebook et Twitter, certain•e•s utilisent déjà Snapchat. Donc oui, l’intervenant leur parle de l’envoi de photos intimes. À onze ans, oui. Parce que dans deux ans à peine, ils auront l’âge légal pour ouvrir un compte Facebook, peut-être en ont-ils déjà un mais ne l’avouent pas, parce qu’ils savent aussi qu’ils ne devraient pas.

Il ne s’agit pas de leur dire « ne partagez rien en ligne », ce qui serait illusoire, et en parfait décalage avec nos usages des réseaux sociaux. En revanche, on leur dit très justement :

« Avant de poster une photo sur Internet ou de l’envoyer à quelqu’un, réfléchissez. Demandez-vous, est-ce que cette photo me gêne ? Est-ce que je serais gêné•e si elle était partagée ailleurs, par quelqu’un d’autre ? »

Ce qui est la bonne approche. Aux parents peut-être d’être plus sévères sur cette question, de protéger l’identité numérique de leurs enfants, si telle est leur philosophie. L’association e-enfance leur propose plutôt des bonnes pratiques en concordance avec l’usage que nous en faisons déjà.

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© Philippe Devernay / MENESR

À l’issue de cet atelier, j’affirme sans hésiter que ces enfants sont désormais mieux renseignés sur la Netiquette des réseaux sociaux que la plupart des (jeunes) adultes qui déversent leur haine dans les commentaires. Même des gamins de sixième sont capables de comprendre la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, quand on leur explique qu’ils sont considérés comme « directeur de publication » si des camarades viennent poster des insultes sous une photo qu’ils ont relayée sur leur propre compte.

On leur apprend qu’il existe des paramètres de confidentialité, on leur apprend à utiliser les mécanismes de signalisation des post haineux, le droit à l’image qui leur interdit de prendre des photos de leurs camarades à leur insu, et de s’en moquer, mais également que cliquer « j’aime » sur un propos injurieux ou diffamatoire, c’est s’en rendre complice.

On leur apprend qu’en France, menacer de mort ou pousser quelqu’un au suicide est passible de 5 ans de prison et de 45 000 euros d’amende. Et que cela les concerne directement, puisqu’ils sont passibles de poursuites pénales en France dès l’âge de treize ans. Alors non, le harcèlement n’est pas une histoire de « jeux d’enfants ». Il est puni par la loi.

Les enfants ne sont pas idiots. Mais ils ne peuvent pas comprendre ce qu’on n’est pas disposé à leur expliquer dans un langage qu’ils comprennent.

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Un plan d’action en cours

Cet atelier a été suivi d’une réunion de travail entre plusieurs proviseurs de collèges et lycées d’Ile de France, le recteur de l’académie, des représentants des parents et des associations qui interviennent autour de ce sujet (dont e-enfance), ainsi que Najat Vallaud-Belkacem, et deux membres de la délégation ministérielle de lutte contre le harcèlement scolaire.

Une des mesures testées a consisté à former des lycéens à devenir médiateurs, pour intervenir ensuite dans les collèges pour sensibiliser les plus jeunes au harcèlement scolaire. Laurence Bidar, principale du collège Gustave Flaubert, raconte qu’il s’agit souvent « de petites histoires » qui dégénèrent en harcèlement.

Le fait d’avoir proposé à une classe de 5ème particulièrement problématique de travailler sur cette question a permis d’obtenir une véritable amélioration de l’ambiance de cette classe.

Le projet de « médiation par les pairs » est l’une des mesures déployées par le ministère de l’Éducation Nationale, parmi le plan de lutte contre le harcèlement scolaire.

De nombreuses ressources sont mises à disposition en ligne, en attendant le développement du réseau de « référent harcèlement », qui sont déjà 200 sur le territoire.

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Il est trop tôt pour évaluer l’efficacité réelle de ces dispositifs, on peut déjà se réjouir que le problème du harcèlement scolaire figure en bonne place dans l’agenda de l’Éducation Nationale. En effet, Najat Vallaud-Belkacem prend le sujet très au sérieux, comme elle l’avait annoncé sur iTélé le matin même, invitée de Bruce Toussaint dans La Matinale.

« Il est essentiel de briser la loi du silence et de refuser que, pour une différence, réelle, supposée ou fantasmée, un enfant puisse être victime de brimades, d’injures, de violences physiques, de rejet, de rumeurs à répétition. Au-delà de la considération indispensable de ces souffrances, le harcèlement doit aussi interpeller l’école car il traduit un dysfonctionnement du groupe, qui trop souvent ne réagit pas à ces violences. Or l’école a pour mission de favoriser le vivre ensemble, de transmettre et de faire vivre, au quotidien, les valeurs de la République auprès des citoyens en construction que sont nos élèves.»

– Lire la lettre de la ministre en intégralité.

La France est très en retard dans la lutte contre le harcèlement scolaire, que la ministre a d’ailleurs justement requalifié de harcèlement tout court, puisqu’il n’est pas circonscrit au périmètre des établissements, mais affecte bien les élèves dans tous les aspects de leur vie personnelle, de leur socialisation.

On peut espérer qu’entre la sensibilisation des élèves aux usages des réseaux sociaux d’une part, et l’accent mis sur la responsabilisation des témoins (également à travers le fait de confier la responsabilité de la médiation à des élèves plus âgés et volontaires), ces actions permettent tout du moins de faire changer dans l’immédiat le discours sur le harcèlement scolaire en France. Avant, dans un deuxième temps, de permettre son éradication.

Tu es enseignante ou tu travailles dans un établissement scolaire ? As-tu été faire un tour sur la bibliothèque de ressources du ministère et plus particulièrement de la délégation de lutte contre le harcèlement scolaire ? Que penses-tu de ces mesures ?

Appel à témoins !

Tu es collégienne et il y a eu des interventions de médiateurs contre le harcèlement scolaire dans ton établissement ? 

Tu es lycéenne et tu (connais quelqu’un qui) as été formé•e à être médiateur ? 

Contacte-nous ! Un petit mail à clemence[at]madmoizelle.com avec en objet « médiateur harcèlement » s’il te plait ! Dis-nous dans quel collège/lycée tu es !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Tapioca
    Tapioca, Le 9 février 2015 à 9h58

    Je trouve que la démarche des médiateurs décrite dans l'article est vraiment bien. Parce qu'on a déjà vu (pour les drogues par exemple) que faire culpabiliser ou dire "c'est pas bieeen faut pas le faire" n'est pas une solution adaptée aux enfants/ados. Mais qu'amener l'enfant dans une démarche de reflexion sur ses actions et sur les conséquences les met en condition... Bref j'approuve cette méthode et j'espère que les médiateurs se développeront dans tous les établissements scolaires.

    J'espère aussi que les médiateurs interviendront auprès des parents, parce que malheureusement ceux-ci préfèrent souvent rejeter la faute sur l'enfant qui se conduit mal, ou bien ne savent tout simplement pas quoi faire, ni comment. :dunno:

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