Facs en anglais : modernité VS anglicisation — Le Petit Reportage

Adopté dans la nuit de mercredi à jeudi, un projet de loi propose la possibilité pour les universités françaises de dispenser leurs cours en anglais plutôt qu'en français. L'idée fait débat.

Facs en anglais : modernité VS anglicisation — Le Petit Reportage

« Et si, demain, à la manière des Bretons et des Basques, on militait pour sauver l’enseignement en langue française ? Angoisse de vieux grincheux ou inquiétude fondée ? », s’interrogeait le quotidien Libération il y a quelques jours. Un projet de loi sur l’enseignement supérieur présenté en conseil des ministres le 20 mars propose de faciliter aux universités la mise en place de cours en anglais. Discuté à l’Assemblée Nationale mercredi 22 mai, le projet a été adopté le lendemain.

La loi prévoit ainsi de permettre aux étudiants français une ouverture sur l’Europe et l’international en leur proposant des universités anglophones. Si l’idée d’offrir un maximum de chances à la jeunesse du pays fait évidemment l’unanimité, les opinions sur les moyens pour y parvenir divergent. Ainsi, certaines voix s’élèvent déjà pour regretter la sur-représentation du monde anglo-saxon dans notre culture. En cause : « l’anglicisation à outrance » (sic) du français et une peur de voir l’attractivité de notre enseignement se faire au détriment de notre patrimoine national. En effet, les réfractaires à un tel projet de loi craignent de voir la langue de la République perdre de son aura.

Parler anglais : le complexe des Français

Les Français sont-ils nuls en anglais ? Selon une étude de The Economist Intelligence Unit pour le centre de formation EF Education First, 63% des cadres Français estiment que leur niveau en langue pénalise les ambitions de leur entreprise à l’international.

Véritable complexe pour les travailleurs qui ne se sentent pas fluent, l’anglais est un défi pour l’université française. Selon Cyril Florio, directeur de programme chez EF, le problème n’est d’ailleurs pas tant notre niveau que notre timidité :

« Les Français se situent au milieu du gué, ni vraiment bon ni mauvais. Ils apprennent l’anglais mais le pratiquent peu […] Souvent, les salariés ne se lancent pas par timidité et parce que, culturellement, on n’ose prendre la parole que lorsque l’on est sûr de faire des phrases parfaitement correctes. C’est dommage parce qu’au pire, si quelqu’un fait des erreurs au point de ne pas être compris, on lui demandera simplement de reformuler. »

Pourtant, à en croire un nombre croissant d’employeurs, l’anglais est aujourd’hui un pré-requis dans quantité de métiers ouverts sur l’Europe et l’international. Dans ce contexte, pas étonnant que les langues arrivent en tête des budgets consacrés à la formation.

Selon les défenseurs du projet de loi, l’instauration d’universités françaises en anglais pourrait désinhiber les futurs diplômés et mieux les préparer à la vie active. Concurrence oblige, la compétitivité passe à présent par un dépassement de nos frontières, arguent les partisans de « la modernité ». Alors, conservateurs, les zélés défenseurs de la langue française ? Selon Chloé, étudiante en école de commerce, la réponse est évidente :

« Ils sont attachés à l’idée romantique qu’ils se font de notre langue. Mais permettre à des facultés d’angliciser leurs cours, ça ne revient pas à tourner le dos au français pour autant ! Il s’agit surtout de se mettre en phase avec les attentes actuelles du monde du travail. »

Une loi pour mieux préparer les étudiants français à l’international

Pour Geneviève Fioraso, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, il est essentiel d’élargir l’enseignement en langues étrangères dans les universités françaises. Le projet de loi comporte un article présentant l’objectif  « de régulariser les situations dans lesquelles le contournement de ce principe est rendu inéluctable tant pour des raisons pédagogiques que pour des motifs liés à l’internationalisation des systèmes d’enseignement supérieur » a précisé la ministre.

Dans les couloirs de l’Assemblée nationale, Genieve Fioraso a déclaré, rassurée par la rapide adoption du texte :

« La façon dont cela [la polémique] durait, risquait de donner de nous – surtout après l’abrogation de la circulaire Guéant, circulaire qui était bien plus grave -, une image de défaitisme, de repli sur soi »

Afin de renforcer l’attractivité des universités du pays, le projet de loi élargit donc les exceptions à l’enseignement en français à l’université. Jusqu’alors, la loi de Toubon de 1994 présentait clairement le français comme la langue officielle de l’enseignement.

Pour Emmanuel, développeur Web et militant pour le Parti Pirate, parler anglais ouvre des portes :

« J’ai fait des études d’informatique et le seul enseignement en anglais qu’on avait, c’était les cours d’anglais et 3 bouts de documents techniques. Bref, quasiment pas d’anglais alors que c’est pourtant un pré-requis dans ce domaine. »

Aujourd’hui expatrié, Emmanuel est devenu bilingue :

« Maintenant, j’apprends énormément de choses, j’ai accès à bien plus de livres, reportages et autres documents qui ne sont pas traduits/sous-titrés et que je ne pouvais pas comprendre auparavant. »

Comme lui, Claire, étudiante en sciences politiques, regrette que l’anglais ne soit pas plus enseigné dans son cursus :

« La littérature politique est plus dense aux États-Unis que chez nous. Heureusement, il y a des universitaires qui s’emploient à tout traduire. Mais j’ai conscience qu’il reste pas mal d’essais que je pourrais lire par moi-même si seulement mon anglais était meilleur. C’est comme pour les gender studies, discipline encore boudée en France il y a quelques années. Aujourd’hui, les grandes écoles s’y intéressent un peu plus, mais quel gâchis quand on pense qu’on aurait pu importer la réflexion bien plus tôt chez nous si davantage d’étudiants parlaient couramment anglais ! »

Mais si, sur le papier, une meilleure maîtrise de l’anglais permet évidemment une plus vaste ouverture sur le champ des connaissances disponible, les réfractaires à la loi ne peuvent s’empêcher d’émettre des craintes concernant de dangereux effets pervers : l’avènement d’un « supermarché des universités » (avec, en tête de gondole, ceux qui proposent leurs cours en anglais et ont cessé d’enseigner en français) et l’abandon progressif des efforts mis chaque année dans la francophonie.

Ainsi, depuis plusieurs semaines, la disposition a déclenché un débat passionné. L’Académie française avait même demandé au gouvernement de renoncer au projet de loi  :

« L’Académie française, fidèle à sa vocation de gardienne de la langue et de son évolution, souhaite attirer l’attention sur les dangers d’une mesure qui se présente comme d’application technique, alors qu’en réalité elle favorise une marginalisation de notre langue. »

Finalement, les amendements déposés par des élus UMP et visant à supprimer l’article controversé ont tous été repoussés. En revanche, les députés ont entériné un amendement qui prévoit de limiter la mesure aux enseignements « nécessitant véritablement d’être dispensés en langue étrangère ».

Des cours en anglais « ne changeront rien à l’attractivité de la France »

Selon l’Académie, cette disposition, « de caractère général, présente le risque d’être utilisée trop largement et, en dernier ressort, de porter atteinte au principe lui-même » du code de l’Education qui dispose que « la langue de l’enseignement supérieur est le français, sauf deux exceptions justifiées par les nécessités pour l’enseignement des langues étrangères ou pour les enseignements des professeurs étrangers invités ».

« Il ne paraît donc ni opportun, ni même possible d’adopter pareille disposition de loi dont la valeur symbolique serait d’autant plus grande qu’elle serait plus vague, et qui inaugurerait de véritables franchises linguistiques dans les universités françaises », dit l’Académie.

En écho à cette critique, on trouve également dans l’opinion publique une certaine inquiétude face à la multiplications de mots anglais dans notre langue française. Forwarder, fake, night, legging, fun L’avènement de l’anglicisation de notre vocabulaire est telle qu’il n’est plus rare de peiner à retrouver « comment on dit en français », notent certains militants « pour le maintien de la diversité lexicale et la défense du français ».

Vitrine d’une rue commerçante à Bordeaux

Selon Pouria Amirshahi, rare socialiste à s’être opposé au projet de loi,  « les étudiants francophones seront pénalisés et obligés de suivre certains cursus en anglais. Les étudiants non francophones préféreront aller dans des pays anglophones et ça ne changera rien à l’attractivité de la France. »

Genieve Fioraso a rétorqué qu’il ne s’agissait « en aucun cas, de remettre en cause la primauté de l’enseignement en français ou la défense de la francophonie. Il s’agit au contraire d’élargir le socle de la francophonie auprès des jeunes, notamment des pays émergents, qui, aujourd’hui, ne viennent pas dans notre pays. »

Pour Alexandra, 19 ans, étudiante en techniques de commercialisation, l’apprentissage de l’anglais ne doit pas se faire au détriment de la langue française :

« La langue française et sa maîtrise sont déjà mis à mal… Alors apprendre l’anglais et dispenser des cours en anglais c’est une bonne idée puisqu’il faut s’adapter au monde qui nous entoure et celui-ci devient de plus en plus anglophone… Mais j’aimerais qu’on ne délaisse pas notre langue pour autant. Je suis un peu patriote : j’aime la France et sa langue. »

Et la jeune fille de reconnaître que l’ouverture sur le monde est néanmoins une nécessaire adaptation.

L’examen par les députés du projet de loi, qui compte une soixantaine d’articles, devrait s’achever définitivement lundi prochain. En attendant, le débat fait toujours rage, entre des intellectuels, universitaires et politiques, qui d’un côté, arguent qu’une massive mise en place de facs en anglais serait un tournant moderne pour l’enseignement français, de l’autre, tirent la sonnette d’alarme et regrettent une politique de renoncement à la culture française.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Aur3li3
    Aur3li3, Le 11 juin 2013 à 2h51

    J'étudie la gestion à l'Université de Liège en Belgique, et dans ma fac on a des cours en anglais et des master "full English".  :v:

    A mon avis, c'est la meilleure façon d'être à l'aise avec une langue. On est obligé de faire énormément de travaux dans cette langue, des rapports et des examens. Au début, ça fait peur, on prend des heures à relire les rapports pour vérifier grammaire et orthographe. Mais après trois ans avec des cours presque uniquement en anglais, on a réussi à avoir des automatismes et c'est presque aussi simple que d'écrire un rapport en français. :danser:

    Je crois que c'est beaucoup plus efficace d'apprendre une langue ainsi. Quand j'étais en secondaire - l'équivalent de votre lycée - on faisait beaucoup d'exercices de traduction. Ca ne marche PAS ! La traduction mot à mot ne sert à rien tout simplement parce que souvent 1 mot en anglais n'est pas égal à 1 mot en français. (Il n'y a pas toujours de traduction ou les sens peuvent être différents)

    Des erreurs, on en fera toujours et ce n'est pas grave, surtout quand on sait que la plupart des anglophones ont du mal à choisir entre "you're" (tu es) et "your" (ton, ta, tes) ! Nos erreurs sont toutes bêtes à coté. Et il faut aussi savoir que la plupart des personnes ayant appris l'anglais ne conjuguent pas correctement. (Par exemple, ils utilisent tout le temps le présent simple au lieu du présent continu...) Faut pas se prendre la tête quoi :free:

    Sinon, j'ai entendu dire que lorsque l'on apprenait une nouvelle langue, on avait tendance à "oublier" des mots de sa langue maternelle. Je pense que ça dépend de son niveau "de base" en français. Personnellement, j'ai toujours aimé lire et mes 3 années d'anglais ne m'empêchent pas de comprendre des mots comme "corollaire", "omission", "contigent", etc. Et de les utiliser (parfois) (pas souvent)

    Et pour ce qui est des anglicismes, avec un peu d'efforts on peut en éviter beaucoup. Par exemple, éviter "management" et parler de "gestion". On peut souvent remplacer le mot "reporting" par "rapport". Et les exemples sont nombreux ! Je pense qu'il s'agit d'une question de volonté. Ce n'est pas parce qu'on utilise un mot en anglais qu'on ne connait pas son équivalent en français :)

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