J’ai deux copains, ils le savent et tout va bien

Jonathan_Harker a 18 ans et deux copains depuis plusieurs mois. Les débuts ont été difficiles, mais les deux couples ont trouvé leur équilibre.

J’ai deux copains, ils le savent et tout va bien

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Trigger warning : Ce témoignage parle d’automutilation et peut perturber certain-e-s d’entre vous.

Aujourd’hui, cela fait sept mois que je suis avec mon copain. Enfin… mon second copain. Je ne suis pas dans une relation à trois, ou ce que beaucoup appellent un trio, car mes deux copains (qu’on appellera Paul et Nathan) n’ont strictement aucun lien l’un avec l’autre. Ils s’entendent bien, sans plus.

Je ne suis pas en relation libre non plus : je me considère en relation exclusive, mais deux fois. Je ne couche toujours pas avec quelqu’un juste quand j’en ai envie (ça n’a jamais été ma came), je n’envisage pas de sortir avec une troisième personne, je reste fidèle à mes deux copains. Comme dans une relation exclusive, en somme.

Aimer plus d’une personne, avoir plus d’une relation de couple, c’est ce qu’on appelle depuis quelques années le polyamour. Les Experts d’Europe 1 ont exploré ce concept dans une émission intitulée « Comment vivre le poly-amour ? ».

Helena Morna y explique cela n’a « rien à voir avec les infidèles, les libertins ou les polyandres, une femme qui a plusieurs maris » ; les polyamoureux, ce sont « ceux qui vivent au grand jour leur amour pour plusieurs personnes à la fois ».

Le polyamour a été théorisé par Françoise Simpère, journaliste et écrivain, dans son livre Aimer plusieurs hommes, publié en 2002. Elle a notamment expliqué à Rue89 que l’amour pluriel se définit par « le fait d’aimer de façon affective, sexuelle et intellectuelle plusieurs personnes à la fois. Ce sont des relations apaisées et égalitaires ».

C’est aussi un mouvement qui se rassemble dans plusieurs sites et forum, et qui revendique des valeurs d’écoute, d’échange et de tolérance en réponse à cette « société capitaliste dure et possessive » (toujours selon le même interview donné par la journaliste).

Aimer deux personnes

J’étais avec Paul depuis deux ans, et nous venions de nous fiancer. Tout fonctionnait très bien, nous étions très bien ensemble, puis petit à petit, j’ai fait la connaissance de Nathan (qui était pourtant dans la même classe que nous depuis plus d’un an). Et doucement, je suis tombée amoureuse.

L’angoisse.

L’angoisse totale.

J’en ai aussitôt parlé à Paul, qui s’est montré vraiment compréhensif et m’a dit que si j’étais vraiment amoureuse, s’il s’avérait que c’était réciproque, si j’étais heureuse avec l’autre, il n’aurait pas de souci avec ça.

J’ai appris plus tard que c’était du bluff de jeune homme amoureux qui vous dit que tant que vous êtes heureuse, c’est le plus important, tout ça… mais à ce moment-là c’était un peu tard pour retourner en arrière.

Ensuite, nous avons traversé une période difficile, de laquelle je n’aime pas me souvenir. J’ai commencé à en discuter avec Nathan, à lui parler de mes sentiments pour lui, des angoisses devant lesquelles je me trouvais, étant fiancée avec mon premier copain.

Il s’est avéré que lui aussi était amoureux de moi, et nous ne savions vraiment pas quoi faire. Lui n’avait jamais eu de copine auparavant, et commencer une première relation avec une fille qui était déjà en couple lui faisait peur, ce que je comprenais.

Nous avons commencé à nous voir après les cours, dans un café, pour parler, faire plus ample connaissance.

Du côté de Paul, ça n’allait pas du tout. Il avait l’impression de me perdre, de ne pas me suffir. Il s’était déjà mutilé auparavant, à plusieurs reprises. Je lui avais conseillé plusieurs fois d’aller voir un psy mais il avait refusé, pensant que ça ne servirait à rien. Il a recommencé à ce moment-là, avec les couteaux que sa famille lui avait offerts et qu’il avait toujours sur lui.

Ça n’allait pas du tout.

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Je me rappelle d’un matin où je me suis réveillée à ses côtés. Il pleurait, avait son couteau dans la main, et des centaines (oui, des centaines) de marques lui marbraient le torse, le ventre, et les deux bras. C’était affreux.

Je m’en voulais, je ne savais pas quoi faire. Je savais que je faisais souffrir mon copain, mais je n’arrivais pas à renoncer. Parce qu’en fait, oui, j’étais bel et bien amoureuse de Nathan. L’idée de renoncer à lui m’était insupportable.

J’ai hésité à raconter cet épisode, mais finalement c’est une vérité : ça ne peut pas toujours bien se passer, on n’est pas dans un monde tout rose où il n’y a jamais de crise. Je suis passée d’une relation avec un copain strictement monogame à une relation polyamoureuse, il fallait bien une période de transition où, effectivement, ça ne se passe pas forcément bien. Et cela a joué sur les problèmes d’auto-mutilation que Paul avait déjà. Je culpabilisais complètement.

Et j’étais absolument paumée.

Le plus dur, je pense, a été le manque de soutien. Les seuls conseils que l’on m’a donnés venaient de mon prof de morale (tu sais, le cours belge, là) qui nous demandait des nouvelles après chaque heure de cours passée avec lui.

Il m’a fait comprendre que je n’étais pas quelqu’un de méchant, que ce n’était pas « ok » que mon copain se mutile devant moi, que ce n’était par contre pas franchement ma faute, et qu’en effet j’étais un peu dans la merde, mais bon.

En février, je me suis mise en couple avec Nathan. Il est venu chez moi pour la première fois, et en avant la musique.

J’ai finalement demandé à Paul de me donner tous les couteaux qu’il avait et les mutilations se sont arrêtées. Il a d’abord arrêté faute d’Opinel pour le faire, puis il m’a avoué s’être rendu compte que même s’il les avait encore, il ne se mutilerait plus parce qu’en fin de compte, la situation lui convenait.

Au fil des mois, les choses sont peu à peu rentrées dans l’ordre. Chacun s’est habitué à la situation. On se voit toujours comme avant avec Paul, et je lui montre mon amour autant qu’avant. Et finalement, le fait que je puisse voir Nathan à côté me rend moins dépendante et collante, ce qui lui va bien.

Je pense que le plus grand progrès fut lorsque Nathan et Paul ont compris qu’il n’y en avait pas un que j’aimais plus que l’autre, et que personne n’allait être laissé pour compte. Comme m’a dit le second : « Finalement, on se voit toujours comme avant, tu es toujours là, rien n’a changé ».

L’émission d’Europe 1 montre qu’il reste difficile de supprimer la jalousie, mais qu’on peut travailler sur ce sentiment. Souvent le couple polyamoureux s’applique à « tisser ensemble un contrat de confiance qui soit différent du contrat habituel » ; cela permet d’installer « une autre forme de fidélité ».

Ce mode de relation montre qu’il y a « plein de formes d’amour, et ce qui nous oblige dans la conjugalité à les mettre en concurrence les uns les autres, c’est justement une culture qui pousse à cette monogamie ».

L’amour est pour beaucoup « inconditionnel » ; l’un des polyamoureux témoignant dans l’émission, Jérôme, explique que pour lui, « on n’aime pas l’autre parce qu’il est à soi, mais parce qu’on l’aime tout simplement ».

Le jugement des autres

Je voulais qu’une chose soit claire dès le début de la relation : je ne voulais pas d’un copain primaire et d’un secondaire, je ne voulais pas d’un copain officiel et d’un autre que je voyais en douce. J’ai mis la situation au clair pour tout le monde dès le début.

Le polyamour est un concept qui reste relativement large ; pour certain-e-s l’un des amoureux-ses primes sur le(s) autre(s) ; France Ortelli parle du « noyau dur du couple – à deux », d’une relation principale.

D’autres personnes, comme la madmoiZelle qui témoigne ici, et Meta, une polyamoureuse interviewée par Rue89, n’établissent pas de hiérarchie : leurs relations ont toutes la même importance et la même place. 

Tout le monde n’a pas accepté. Tout le monde était (et est toujours) au courant, parce que je n’ai jamais voulu cacher notre relation — ce qui ne dérange pas mes copains, d’autant plus que l’animosité des gens n’a été dirigée que vers moi.

On va dire qu’avant, les gens m’appréciaient. Puis j’ai eu deux copains. En quelques semaines, je suis passée de « l’intello un peu prude, un peu timide, un peu coincée » à « la salope manipulatrice qui ne pense qu’au cul ». Contraste.

Des amis m’ont tourné le dos, ont peu à peu arrêté de m’adresser la parole. Certains ont même essayé de présenter une fille à Nathan en espérant qu’il me quitterait pour elle. Charmant. Un mec de ma classe a aussi laissé entendre qu’il fallait que je meure. Ambiance.

Comme Roland Perez le rappelle dans l’émission d’Europe 1, c’est le mariage qui est puni dans la polygamie – « interdite en France et dans quasiment toute l’Europe ». Le code civil stipule ainsi qu’« On ne peut contracter un second mariage avant la dissolution du premier ».

Le polyamour reste cependant « tabou en France et globalement en Occident », d’autant plus en ce qui concerne les femmes. Serge Hefez explique que c’est lié au fait que « l’image de l’homme trompé est encore difficile à accepter », et d’autre part aux « images qui perdurent, très fortes, que la femme doit être chaste, la femme ne doit pas être soumise à son désir et à ses sens, tandis que traditionnellement on imagine l’homme pouvant être beaucoup plus ouvert aux aventures sexuelles ».

Bertrand Delanoë, évoquant ses amours plurielles (dans cette vidéo), a d’ailleurs dit que le plus difficile dans le polyamour, c’est le regard des autres. L’une des grandes problématiques de ces relations amoureuses, c’est de savoir « comment assumer ce choix de vie en famille et en société » — toujours selon Helena Morna.

À côté de ça, j’ai présenté Nathan à ma famille, qui l’a tout de suite accepté. Ma mère était toutefois réticente et voulait que je le garde secret, que je n’en parle à personne (elle aime bien vivre dans la honte et le secret). Mon père a tout de suite accepté qu’il vienne dormir à la maison de temps en temps. Ma grand-mère a juste fait remarquer que Nathan était un peu petit (mamie aime bien les grands).

J’ai été étonnée qu’une femme de 75 ans n’ait eu aucun mal à accepter ce que des jeunes de 18 ans sont incapables de comprendre !

Leurs familles à eux ne sont par contre pas au courant. C’est assez angoissant en soi, parce que j’ai parfois peur qu’ils l’apprennent à notre insu d’une façon ou d’une autre. Mais mes copains ne pensent pas que ce soit une bonne idée de le leur dire. Au premier abord je pourrais passer pour une fille qui manipule leur fils et ils risqueraient de ne plus vouloir qu’on se voie… du coup, on évite !

À chacun ses sentiments

On me pose également beaucoup de questions. On me demande si j’en aime un plus que l’autre : je les aime de façon différente, car il est impossible d’aimer deux personnes de la même manière, tout simplement parce que ces personnes sont différentes, qu’on vit des choses différentes, etc. Mais je les aime à niveau égal, oui !

On m’a aussi demandé lequel était le meilleur coup ou avait la plus grosse (non mais charmant, est-ce que je te demande si ta grand-mère fait du vélo ?), comment on s’organise (on improvise, on voit qui est dispo quand), etc.

Je reçois aussi beaucoup de messages de filles me disant que ce que je fais n’est pas possible, qu’elles-mêmes ont déjà ressenti quelque chose pour une autre personne que leur copain mais qu’elles ont renoncé par amour, et se sont finalement rendu compte que ce n’était qu’une phase. Et que si chez elles ça s’est passé comme ça, il n’y a aucune raison pour que ça se passe différemment avec moi. Ou alors, c’est que je ne suis pas vraiment amoureuse.

Il y a aussi ceux qui me disent que eux n’ont jamais aimé deux personnes, donc ça ne doit pas être possible. Heureusement qu’on n’avance pas les mêmes arguments au sujet de l’homosexualité… « Moi j’ai jamais aimé d’homme, donc ça peut pas être possible pour toi non plus ». Je trouve qu’il y là une certaine absurdité !

Mais en fait, c’est toujours la même problématique qui revient : comment puis-je accepter d’avoir fait souffrir la personne dont je suis amoureuse ? On oublie souvent une donnée : la personne que je fais souffrir n’est pas la seule de qui je suis amoureuse.

Avez-vous déjà imaginé être séparée de la personne que vous aimez et qui vous aime aussi ? N’est-ce pas une idée affreuse en soi ?

Paul l’avait compris. S’il ne souffrait pas, c’était à moi et à Nathan de souffrir.

Et maintenant ?

Et en fin de compte ça n’a pas duré. Cette période de souffrance est passée et nous nous sentons bien, tous les trois.

Je suis heureuse, je me sens en harmonie avec moi-même et mes sentiments, Paul me voit toujours autant qu’avant et notre relation n’a pas changé, Nathan est bien avec moi… Finalement, où est le problème ?

Slate rapporte que le polyamour aurait des qualités qui manquent aux couples monogames : défiant les notions de jalousie, d’engagement et d’amour, il les remplacerait par la joie de voir la/les personne(s) qu’on aime heureu-x-se-s, une solide communication et des rapports sexuels plus sûrs.

Cette relation m’apporte énormément. Je ressens parfois une certaine pression sur mes épaules parce que je suis en apprentissage permanent. Je dois trouver un équilibre entre eux deux, faire attention à ne rendre personne jaloux, ne pas en laisser un de côté. Il y a des moments où j’y arrive sans problème, et des moments où ça va moins bien.

Mais on se bat, on discute, on communique énormément (ma psy est bluffée par notre capacité à communiquer sans cesse), et finalement, on s’en sort.

Je dois toutefois avouer que l’idée de l’avenir est assez angoissante pour tout le monde. J’ai beau avoir deux copains, j’ai toujours les mêmes rêves qu’avant : me marier et vivre avec mon/mes copain(s).

Du coup je suis toujours fiancée à Paul, même si on me reproche souvent de « faire une préférence, vu que je ne suis fiancée qu’à un seul des deux ». Ben oui, quelle mauvaise volonté, ce n’est pas comme s’il y avait une loi qui m’interdisait d’avoir deux époux…

Il est vrai que je pourrais rétablir une certaine égalité en ne me mariant avec aucun des deux, mais ce serait renoncer à quelque chose qui compte beaucoup pour moi, et je n’y suis vraiment pas prête.

L’idéal serait que je me marie avec Paul, et que Nathan nous rejoigne dans le contrat une fois que ce sera permis par la loi — le mariage homosexuel a été autorisé, pourquoi pas le mariage polyamoureux ? Bon, quelque chose me dit que je peux toujours danser sur ma tête.

L’emménagement est la partie la plus difficile à appréhender. Je ne veux pas vivre seule, mais ni Paul ni Nathan n’ont envie de vivre avec l’autre. Du coup, j’envisage de vivre avec Paul et de voir Nathan le plus souvent possible. Mais là encore, j’installerais un gros déséquilibre entre mes deux amours et ça m’angoisse.

Pour le moment nous avons donc décidé d’arrêter d’en parler, de ne pas stresser à cause de quelque chose qui n’est pas encore d’actualité, et de trouver toutes les solutions possibles le moment venu.

Personnellement, je suis décidée à me battre pour mes deux relations afin qu’elles durent le plus longtemps possible, jusqu’à ce qu’elles s’essoufflent d’elles-mêmes… ou pas !

Si la situation devait s’arrêter, je ne peux pas dire si je continuerais à avoir des relations polyamoureuses. Je ne peux pas contrôler de qui je tombe amoureuse. Après cela, il est possible que je n’aime qu’une seule personne toute ma vie, ou que j’alterne relation monogame et relation polyamoureuse. Qui peut savoir ?

En tout cas, je pense qu’aimer deux personnes et recevoir autant d’amour en retour, c’est la meilleure chose qui me soit jamais arrivée.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Shield
    Shield, Le 7 octobre 2014 à 1h33

    gabs;4953981
    Subir, c'est un fort comme terme.
    Ben franchement, dans cet exemple que j'ai vécu, la personne en question ne savait pas du tout s'il y avait des difficultés ou quoi (et les "difficultés" étaient d'ailleurs bien derrière moi déjà). Elle ne savait même pas ce que je pensais de tout ça. Tout ce qu'elle connaissait, c'était la philosophie de mon copain, et elle est partie du postulat que moi je subissais, oui.

    J'ai été assez marquée par ça parce que je trouvais ça très irrespectueux que ces amis de mon copain parlent à ma place sans rien connaître de moi ou de mes idées. Ils parlaient pour eux en mon nom en somme.

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