Je corresponds avec des détenus en prison

Océane est bénévole dans une association de correspondance avec des détenus. Action qu'elle a trouvé pour influencer à son échelle les conditions de détentions françaises qui la révoltent.

Je corresponds avec des détenus en prison

Un jour je suis tombée sur le témoignage d’une jeune femme qui correspondait avec des détenus en prison, à un moment de ma vie où je voulais investir de mon temps dans du bénévolat.

En faisant quelques recherches, je suis rapidement tombée sur le site Internet « Le Courrier de Bovet », association nationale française de correspondance avec des détenus.

Et je me suis lancée. J’ai imprimé le dossier de candidature, qui comprenait un questionnaire et une lettre de motivation manuscrite. La seule condition pour pouvoir candidater étant une limite d’âge : avoir au moins 23 ans.

À la réception de mon dossier j’ai été contactée pour passer un entretien psychologique et de motivation,  qui m’a aussi permis de bien comprendre les enjeux de la correspondance avec des détenus.

Et quelques semaines plus tard, je recevais chez moi la fiche et la première lettre de mon premier correspondant, à laquelle j’ai répondu avec l’aide de ma référente, que je peux encore contacter aujourd’hui à tout moment en cas de problème ou de question.

Sur la fiche de mon correspondant, j’avais toutes ses informations : ses nom et prénom, son âge, son adresse d’incarcération, la durée de sa peine, sa situation familiale, son travail, et dans sa première lettre il évoquait ses centres d’intérêt, et ce pourquoi il voulait correspondre avec quelqu’un.

Mais quand j’ai finalement commencé à en parler autour de moi, certaines réactions de mes proches m’ont parfois prise de court.

« Mais… c’est pas dangereux ? »

Bien sûr, la question de ma sécurité a été la première préoccupation de mes proches. Question qui m’avait aussi traversé l’esprit un instant pendant ma réflexion.

La garantie de l’anonymisation du bénévole tient en deux réserves : la création d’un pseudonyme, ainsi que la discrétion et la méfiance du bénévole lui-même lors de ses correspondances.

Le système est simple et bien huilé : le prisonnier envoie sa lettre au siège de l’association, et l’association la redirige chez le bénévole. Mais pour le reste, il en va de la responsabilité du bénévole de ne pas trop en dire sur lui ou elle, ce qui peut s’avérer difficile, surtout dans des correspondances de longue durée.

Garder la tête froide

Toute la rigueur du bénévole réside donc dans le fait de ne pas oublier que c’est un travail. Un travail qui nécessite une certaine part d’implication émotionnelle, oui, mais toujours en gardant de la distance, la tête froide.

Nouer une relation avec un ou plusieurs prisonniers, souvent instables psychologiquement et émotionnellement, implique de mesurer ses mots et de prendre conscience de l’impact qu’ils peuvent avoir.

« Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités… »

Environ 3,5 % de la population carcérale française est féminine, et 4% des détenu·es au Courrier de Bovet sont des femmes. Côté bénévoles au Courrier de Bovet, environ 80% sont des femmes.

Cette relation majoritairement homme/femme amène d’autant plus de facilités de débordements : les prisonniers s’attachent facilement, fantasment, et chaque mot ou marque d’affection en apparence anodine, peut être reçue comme une grosse marque de tendresse.

« Mais tu peux pas être une bénévole normale, à la Croix Rouge comme tout le monde ? »

Passons sur l’aspect rabaissant et agaçant de cette remarque, qui pourrait sous-entendre qu’il y a une hiérarchie des actions bénévoles et humanitaires.

Cette réflexion récurrente et cette incompréhension des autres sur mon choix d’aider des prisonniers, et donc des délinquants, des hors-la-loi, des rebuts de la société dans leur esprit, m’a amenée à me reposer la question : pourquoi je fais ça ?

Et la réponse était simple : parce que je ne supporte pas qu’on hiérarchise les êtres humains, et que la négligence de la France face aux conditions de détention et au suivi des prisonniers me révolte.

Au 1er juillet 2018, 70 710 personnes étaient détenues en France, dont 21 007 prévenus, pour seulement 59 703 places opérationnelles en prison.

Pour comprendre, il faut également faire la distinction entre les prisons et les maisons d’arrêts : toutes les personnes en attente de jugement ou incarcérées pour des peines courtes, allant jusqu’à deux ans, restent en maison d’arrêt.

Et c’est dans ces établissements que les conditions de vie sont les plus dramatiques, les prisonniers les plus entassés, et la population en constante augmentation.

Le trou noir de la prison

Mon ressenti est qu’en France, il semblerait que la préoccupation générale face aux délits et aux crimes commis soit que l’individu responsable soit puni.

Une fois jugé et puni, et peu importe son délit, le sujet sort de la case « individu » pour tomber dans la case « criminel », et il passe tout à coup dans une sorte de trou noir, qui le fait disparaitre du champ de vision de la société, pour croupir dans l’enfermement et purger sa peine.

Au pays de la répression, on se retrouve donc avec des personnes qui prennent de la prison ferme pour des délits mineurs, et qui vivent les unes sur les autres, parfois avec des personnes qui ont commis des crimes plus graves.

Et avec un taux de récidive dans les 5 ans suivant la sortie de prison de plus de 60%, contre 20% en Finlande et Norvège, et 30% en Suède par exemple.

Alors à quoi sert-il d’emprisonner des gens si ce n’est pas pour leur assurer un suivi psychologique, et leur permettre de se réinsérer et de sortir du cercle vicieux du milieu carcéral ?

« Tu ne sais pas ce qu’ils ont fait ? Et si tu parlais avec un violeur ? »

À cette question, ma réponse a toujours été la même : je m’en fiche.

En tant que bénévole, je sais tout sur le détenu avec qui je corresponds : son nom, son prénom, son âge, sa situation familiale, son lieu d’incarcération, sa durée de peine, son travail s’il en avait un…

Tout. Sauf le motif de son incarcération. Et je ne le sais que si le détenu, de lui-même, l’évoque. Pour la simple et bonne raison que ça n’a aucune importance, sauf s’il ressent lui-même le besoin d’en parler.

Parce que mon rôle est d’aider une personne, un être humain, à sortir de l’isolement et de la solitude au moins le temps d’une lettre. De lui permettre d’avoir un soutien humain, psychologique, quand peut être il n’a plus personne vers qui se tourner.

De parfois lui permettre un répondant intellectuel, qu’il ne trouve peut-être pas avec ses co-détenus.

Et mon intime conviction est que c’est peut-être même les violeurs ou les tueurs en série qui ont le plus besoin de ce soutien.

Les criminels sont des personnes comme les autres

Parce que non, je ne pense pas que l’on naisse violeur, criminel, ou dépendant à la drogue. Mais plutôt qu’on grandit, vit, et qu’on est influencé par un patrimoine génétique, par un contexte social, et par une société qui finit par nous définir.

Et si l’on a pas la chance de naitre sous une bonne étoile, si on n’a pas la chance d’avoir les moyens, le soutien, je pense qu’il est plus facile qu’on ne le croit de basculer.

Les criminels sont des personnes qui ont souvent elles-mêmes un passé de violence, un passé de victime, et je refuse de fermer les yeux sur toutes les facettes de ces êtres humains, pour ne m’arrêter qu’à leurs faits de violences. C’est trop facile.

Je n’excuse ni ne diminue en aucun cas leurs actes. Mais dans une société où l’on est face à autant de violence et d’actes de barbaries, il serait bon de réfléchir au pourquoi, et de prévenir, plutôt que de punir.

Combattre la violence par la violence

Comment une société qui combat la violence par plus de violence pourrait réussir à se soigner, et soigner les criminels qu’elle enfante ?

Et bien ma réponse est qu’elle ne peut pas, et j’ai toujours été très choquée des réactions des gens sur les réseaux sociaux sous des articles traitants généralement de viols ou d’agressions sexuelles :

« Ce violeur mériterait d’être violé en réunion pour comprendre », « Si quelqu’un fait ça à ma fille, je lui coupe les couilles et je le tue ».

Et c’est à cet instant que tout à coup, les crimes et la violence sont légitimés par la vengeance, et que les juges deviennent des criminels soutenus par l’assemblée.

Et que le cercle vicieux de la violence perdure, parce que nous, nous ne sommes pas des criminels. Nous ne sommes que des gens bien à qui l’on a fait des mauvaises choses.

Alors pour casser un peu ce cercle de violence sans fin, correspondre avec des détenus en prison est la petite action que j’ai trouvée. Action que je peux faire à mon échelle, et qui peut au moins permettre d’ouvrir le dialogue et de repenser notre façon de visualiser et traiter nos prisonniers.

À lire aussi : Mon quotidien de « prison wife », de femme mariée à un condamné à mort

Galveston, en salles le 10 octobre, présenté par Kalindi !

Commentaires
  • Polaire
    Polaire, Le 7 août 2018 à 10h15

    Très intéressant comme témoignage, surtout avec les réponses et précisions ajoutées en commentaire :)
    Est ce que tu choisi le nombre de correspondant que tu as ? Si tu n'as pas beaucoup de temps, tu peux par exemple demander à n'en avoir qu'un ?

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