Sommes-nous tous des moutons ? Le conformisme à la loupe

Le conformisme, c'est la tendance toute humaine à se conformer au groupe qui nous entoure. Serions-nous donc des moutons incapables d'exercer notre libre arbitre ?

Sommes-nous tous des moutons ? Le conformisme à la loupe

Cet été, vous avez peut-être vu tourner cette vidéo sur vos réseaux sociaux.

Une jeune femme est installée dans une salle d’attente. Régulièrement, une sonnerie retentit. À chaque retentissement, les personnes déjà présentes se lèvent, puis s’asseyent, sans qu’on n’en connaisse la raison.

Très rapidement, sans en avoir reçu la consigne, la jeune femme adopte le même comportement. Mais pourquoi donc ?!

L’influence sociale mène au conformisme

Cette expérience de psychologie sociale illustre à merveille la notion « d’influence sociale ». Elle désigne les processus par lesquels une personne (ou un groupe de personnes) amène une « cible d’influence » (c’est-à-dire une autre personne) à modifier ses modes de pensées et/ou ses actions.

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Dans Men in Black, le héros est le seul à ne pas faire comme tout le monde… et ça lui réussit

Dans un chapitre de l’ouvrage Psychologie sociale : concepts et expériences, Stéphanie Baggio explique que l’influence sociale peut s’exprimer de plusieurs manières (de façon implicite ou explicite), provenir de sources différentes (nous pouvons être influencé•e par un individu, un groupe ou une minorité), et produire des effets différents.

Dans la vidéo en question, nous sommes témoins d’une forme d’influence sociale : le conformisme. En psychologie sociale, ce terme n’a rien de péjoratif (même si nous aimons penser que nous sommes peu influençables, de nombreuses expériences suggèrent plutôt le contraire) !

Le conformisme, en psychologie, c’est quoi ?

La psychologie sociale définit le « conformisme » comme la modification d’un comportement pour le conformer à celui d’un groupe majoritaire, sans qu’il n’y ait de pression explicite, ni de rapports hiérarchiques entre les membres du groupe et la cible d’influence.

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Quand la « mean girl » en cheffe se retrouve avec son haut découpé… elle lance une tendance. Facile.

En d’autres termes, lorsque nous nous retrouvons au milieu d’un groupe qui partage une norme, nous aurions tendance à nous y conformer fissa (en tout cas, en apparence) afin d’être accepté•e.

C’est exactement ce que l’on voit dans la vidéo : la jeune femme semble étonnée lorsque les personnes qui l’entourent se lèvent et s’assoient à chaque sonnerie, et pourtant, au bout trois sonneries seulement, elle adopte le même comportement – comme si ces trois sonneries avaient suffi à lui faire comprendre que le groupe obéissait à une norme, et qu’elle devait s’y conformer.

Le conformisme vu par Solomon Asch

La vidéo rappelle une expérience similaire, menée en 1955 par l’un des darons du conformisme, Solomon Asch (nous en avions parlé dans mon tout premier papier pour madmoiZelle, celui sur la marinière, il y a environ dix milliards d’années).

Le chercheur demandait à 8 personnes, assises les unes à côté des autres, d’effectuer une tâche de perception visuelle (comparer la hauteur d’une ligne tracée sur un carton avec celle de trois autres lignes présentées sur un deuxième carton et déterminer celle dont la longueur était semblable à la première) et de donner leur avis à voix haute.

Parmi les 8 individus, 7 étaient « complices » du chercheur et donnaient une réponse fausse. L’idée de l’expérience étaient d’observer comment le 8ème sujet allait réagir en entendant toutes les personnes autour de lui donner une réponse erronée. BLAM : un individu sur trois émet une réponse conforme à celle du groupe, et 77% des sujets se rangent au moins une fois derrière l’avis de la majorité.

Pourquoi les sujets de Asch ont-ils abandonné leurs avis personnels ? Lors d’entretiens menés par le chercheur, les participant•es à l’expérience ont expliqué leurs réactions par deux éléments :

  • La peur de la « désapprobation sociale » (que nous pourrions amicalement nommer « peur de passer pour un•e naze et d’être rejeté•e du groupe »). Nous sommes ici victimes de « l’influence normative » (nous suivons les autres parce que nous souhaitons nous conformer aux normes du groupe).
  • Le doute à propos de sa propre réponse (ou « et si les autres s’y connaissaient mieux en longueurs de lignes ? »). Cette fois, nous sommes soumis•e à « l’influence informationnelle » (nous suivons les réponses des autres pour donner une réponse exacte).

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La normalisation, autre influence sociale

Dans le conformisme, la norme existe déjà à l’intérieur du groupe. Si ce n’est pas le cas, et qu’une norme s’installe progressivement dans un groupe, on parlera plutôt de normalisation.

Par exemple, Shérif (1936) a réuni des volontaires dans une salle obscure, a diffusé un point lumineux sur le mur, puis a demandé aux participant•es (d’abord individuellement puis en groupe et oralement) d’évaluer l’amplitude du mouvement du point lumineux. En réalité, le point lumineux ne se déplace pas ! Les individus sont face à un « effet autocinétique » (une illusion d’optique).

Les résultats sont parlants : alors qu’il s’agissait là d’une tâche ambigüe, pour laquelle il n’y avait ni bonne ni mauvaise réponse, sans concertation, les réponses des sujets se rassemblent autour d’une norme – comme si elles étaient implicitement négociées.

Ici, nous sommes bien face à un mécanisme de normalisation. Pis encore, lorsque le chercheur interroge les sujets après coup, ceux-ci affirment se sentir mieux lorsque leurs jugements rentrent dans les normes…

L’influence de la minorité

L’influence sociale peut être « minoritaire ». Nous pouvons aussi être influencé•es par une minorité (et c’est une bonne chose : s’il n’y avait pas d’influence minoritaire, il n’y aurait ni innovation, ni changement).

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On parle d’influence minoritaire lorsque le point de vue de la minorité se confronte à celui de la majorité – et crée ainsi des conflits, dans chaque groupe, à la fois entre les individus et en eux-mêmes. Par ce conflit, la minorité et son avis pourraient focaliser l’attention et potentiellement devenir des facteurs d’influence et de changement.

L’influence minoritaire engendrerait un changement plus durable, plus profond… et surtout, plus réflexif. La minorité, en s’opposant à la majorité, crée un conflit qui mène les individus des deux groupes à questionner leurs pensées.

Le conformisme est-il néfaste ?

Savoir que nos pensées et comportements peuvent être influencés aussi facilement par autrui peut être déstabilisant, voire désagréable.

Bien sûr, dans certains contextes, nos tendances au conformisme peuvent avoir des conséquences terribles (je ne ferai pas de point Godwin, mais vous voyez de quoi je veux parler) (pensons-y tout de même très fort à l’approche des prochaines élections).

Et, en même temps, ces phénomènes ne sont pas des fatalités : tout au long de nos vies, nous ferons parfois partie des majorités, parfois des minorités. Parfois nous nous conformerons, puis nous serons sources d’innovation.

En ayant conscience de tout ça, en connaissant nos vulnérabilités, nous pouvons prendre du recul, faire un pas de côté et questionner nos pensées et nos comportements !

Pour aller plus loin…

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Voici le dernier commentaire en date :

  • 0h-dear
    0h-dear, Le 14 septembre 2016 à 6h04

    juliette-SiLa
    Effectivement c'est un très bon résumé, qui aborde de nombreux aspects de la question, merci à l'autrice !

    Ce sujet m'intéresse beaucoup, est-ce que tu aurais une référence que je pourrais retrouver sur les rapports entre ce type d'autorité et le conformisme ?
    Les écrits de Gilles Azzopardi, je crois que c'est le deuxième chapitre de "manuel de manipulation efficace", le livre coûte dans les 6€ je crois ^^

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