Le conflit au quotidien (2/2) : la Cisjordanie — Carte postale d’Israël

Lynzelle revient sur le conflit israélo-palestinien dans cette seconde carte postale, cette fois-ci consacrée au vaste sujet de la Cisjordanie !

Le conflit au quotidien (2/2) : la Cisjordanie — Carte postale d’Israël

Il est l’heure de rentrer dans le vif du sujet : ce qu’il y a de l’autre côté du mur, j’ai nommé… la Cisjordanie !

La Cisjordanie et la bande de Gaza

Après certains commentaires, il m’a semblé important de faire un point historico-politico-géographique de la situation histoire que personne ne soit perdu.

Donc tout d’abord, ce qu’on appelle la Palestine se compose de deux territoires distincts : la bande de Gaza au Sud-Ouest et la Cisjordanie à l’Est. En plus d’être distinctes géographiquement, ces deux parties de la Palestine sont aussi dans des situations différentes.

La bande de Gaza est soumise à un blocus total d’Israël, l’accès y est donc impossible pour les touristes et les ONG (rappelez-vous l’incident de la flottille turque en 2010) et même très difficile pour les journalistes.

La Cisjordanie est séparée d’Israël en grande partie par un mur de séparation mais il reste très facile d’y accéder pour les touristes (c’est même une simple formalité pour les non-Israéliens — on y reviendra).

Autre différence, au niveau politique : la Cisjordanie est dirigée par l’Autorité Palestinienne, plus précisément le Fatah de Mahmoud Abbas, reconnu comme seul interlocuteur légitime par l’État hébreu, avec qui l’Autorité Palestinienne est officiellement en paix depuis les accords d’Oslo.

Le Fatah à gauche, le Hamas à droite

La bande de Gaza en revanche, est dirigé par le Hamas, qui, après une lutte interne avec le Fatah, a expulsé ce dernier de la bande pour en prendre le contrôle total lors d’élections en 2006. Le Hamas est un parti politique, mais sa branche armée est considérée par les États-Unis et l’Europe comme une organisation terroriste.

Aujourd’hui, les conflits entre Israël et les Palestiniens sont en fait des conflits Israël-Hamas, avec qui Israël est toujours officiellement en guerre. Et même si le Fatah et le Hamas sont censé s’être réconciliés en 2011, la Palestine aujourd’hui reste divisée, d’autant plus que les autorités israéliennes veillent à bien restreindre la liberté de mouvement des Palestiniens entre les deux territoires.

Voilà pourquoi je ne peux parler que de la Cisjordanie dans cet article.

Pourquoi la Cisjordanie (West Bank en anglais) s’appelle-t-elle comme ça ?

Pour n’importe qui ayant un minimum d’esprit logique, y a un truc qui cloche dans ces terminaisons : quel rapport avec la Jordanie ? Pourquoi parle-t-on de « West » alors que cette partie de la Palestine est à l’Est d’Israël ?

C’est parce que, pendant longtemps, la Jordanie voisine a joué un rôle majeur dans le conflit israélo-palestinien. En 1948, après la première guerre israélo-arabe qui a abouti à la création de l’État d’Israël, la Cisjordanie a été annexée par la Jordanie pour former le royaume de Transjordanie (sous la bénédiction du Royaume-Uni, la puissance mandataire de la région).

À l’époque, la Jordanie a aussi accueilli de nombreux Palestiniens fuyant le conflit, au point qu’aujourd’hui, on estime qu’environ 70% de la population de la Jordanie est d’origine palestinienne (voir à ce sujet la tentative réprimée de coup d’Etat des Palestiniens en 1970, qu’on appelle le septembre noir).

Au fil des décennies, les Palestiniens ont développé un « État dans l’État » en Cisjordanie, affaiblissant le contrôle jordanien jusqu’à ce que la Jordanie se retire complètement du territoire en 1988, suivi dans la foulée d’un traité de paix avec Israël en 1994.

Aujourd’hui, la Jordanie ne joue plus aucun rôle politique en Cisjordanie, mais on a gardé l’appellation Cisjordanie et West Bank (bande ouest de la Jordanie). Voilà donc le pourquoi du comment.

Aller en Cisjordanie : le mur de séparation et les check-points

Tout comme Israël, la Cisjordanie souffre de clichés tenaces, dont la prétendue difficulté d’y entrer. C’est globalement faux. Cependant, une nette distinction est faite entre Israéliens, Palestiniens et les étrangers.

Pour les Israéliens souhaitent se rendre dans les territoires Palestiniens, c’est tout simplement interdit par la loi… mais pas impossible non plus. Je ne connais cependant aucun Israélien qui a déjà mis les pieds en Cisjordanie en dehors de son service militaire. Les plus téméraires sont accueillis à chaque check-point par ce sympathique énorme panneau rouge qui dit « L’entrée est interdite aux citoyens israéliens, dangereuse pour votre vie et contraire à la loi israélienne ». Ambiance. On leur rappelle également qu’en cas d’incident — quel qu’il soit — dans les territoires, l’État s’en désengage complètement et les Israéliens sont livrés à eux-mêmes.

Pour les Palestiniens qui veulent faire le chemin inverse, c’est pratiquement impossible aussi. Déjà, techniquement, il y a ce mur de 8 mètres de haut le long de la frontière (légèrement contraignant n’est-ce pas) et donc ils n’ont le droit d’aller en Israël qu’avec un sésame délivré par les autorités israéliennes : le laisser-passer. Je n’en sais pas beaucoup plus à ce sujet mais j’imagine la difficulté pour un Palestinien d’en obtenir un.

Pour les étrangers en revanche, il n’y a rien de plus facile que d’aller en Cisjordanie. La Palestine n’étant pas un État, il suffit simplement de présenter son passeport aux soldats Israéliens du check-point et le tour est joué.

Et un check-point, concrètement c’est quoi ? Il y en plusieurs le long de la frontière et même à l’intérieur de la Cisjordanie, le plus grand et le plus fréquenté étant celui de Qalandia à la sortie de Jérusalem. C’est le point d’entrée principal des visiteurs venant d’Israël.

En gros, tu prends le bus de n’importe où en Israël, il te dépose au check-point qui ressemble à n’importe quel poste frontière (à une différence près : les soldats israéliens partout), tu fais la queue, tu montres ton passeport et tu montes ensuite dans un autre bus qui sillonne la Cisjordanie. Même chose quand tu veux rentrer à nouveau en Israël.

À l’intérieur : Bethléem, Ramallah, Naplouse et Hébron

Deuxième cliché sur la Cisjordanie : c’est dangereux. Non, pas plus que n’importe quelle région sous tension. On n’entre pas en zone de guerre avec des tirs de tous les côtés, on n’entre pas dans l’antre de fanatiques types talibans en Afghanistan. La Cisjordanie est même très touristique à certains endroits.

Prenons la ville de Bethléem par exemple. Située à 10km de Jérusalem mais bel et bien en territoire palestinien, c’est un haut lieu de pèlerinage pour les chrétiens et la ville accueille de nombreux touristes tout au long de l’année.

Les autres grandes villes palestiniennes sont Ramallah (capitale économique et administrative), Naplouse et Hébron, qui sont assez différentes les unes des autres.

La Cisjordanie est divisée en 3 zones :

  • La zone A, relevant exclusivement de l’Autorité Palestinienne (environ 3% de la Cisjordanie dont Ramallah, Naplouse et Bethléem)
  • La zone B gérée en commun entre Palestiniens et Israéliens (27% du territoire, surtout des zones rurales)
  • La zone C qui est sous total contrôle israélien, avec donc une forte présence de l’armée israélienne (70% du territoire, dont les colonies israéliennes).

Ainsi, on peut passer d’une ville de la zone A sans aucune trace de l’armée israélienne (Naplouse) à une autre où les soldats israéliens sont partout (Hébron).

Barbelés, soldats et murs d’enceinte

D’une manière générale, ce qui interpelle quand on va en Cisjordanie pour la première fois ce sont les séparations, de tous les types, partout. Bien sûr, il y a LE mur de séparation, mais du fait des différentes zones, des zones militaires israéliennes et des colonies, il y a des murets, des check-points, des barrières de barbelés un peu partout, parfois sans qu’on puisse en comprenne l’utilité. Pour une étrangère (de surcroît européenne) qui jouit d’une liberté de mouvement quasi-totale, c’est très déconcertant.

Autre aspect surprenant : la différence de développement entre Israël et la Palestine, notamment parce qu’une autorisation des autorités israéliennes est obligatoire pour chaque construction/projet de développement, et qu’elles sont délivrées au compte-goutte.

Un paysage typique de Cisjordanie (et une belle légende faite sous Paint)

En ayant fait personnellement l’aller-retour Tel-Aviv/Naplouse dans la même journée, j’ai eu l’impression de passer totalement d’un monde à un autre, de l’exubérance des hôtels et plages de Tel-Aviv à la vie rurale et parfois, il faut le dire, clairement misérable des territoires palestiniens, le décalage est si grand alors que seulement 70km séparent les deux villes !

Le choc culturel est aussi important quand on va dans des villes de la zone A, puisque là pour le coup, on est bien en plein cœur du monde arabe (j’admire d’ailleurs la classe de ces vieux Palestiniens, sosies de Yasser Arafat, avec leur keffieh élégamment posé sur la tête : le vrai swag quoi). À noter aussi pour l’anecdote, le gel à outrance dans les cheveux semble être le comble du sexy chez les Palestiniens (un peu moins swag).

Pour résumer, quel que soit votre opinion sur le conflit ou votre tendance politique, il est certain qu’une première visite en Cisjordanie ne vous laissera pas indifférente. Et quel que soit les conclusions qu’on peut en tirer, c’est le type de voyage qui fait BEAUCOUP réfléchir.

Hébron et les colonies israéliennes

J’ai eu l’occasion de faire un tour avec l’association israélienne Breaking the Silence, que je recommande d’ailleurs vivement à celles de passage en Israël. Elle propose des visites guidées du sud de la Cisjordanie avec pour guide d’anciens soldats ayant fait leur service dans la région visitée, et qui appellent — je cite — à « la fin de l’occupation militaire israélienne de la Cisjordanie et des exactions faites aux civils palestiniens ».

J’ai visité avec eux le sud de la Cisjordanie, ce qui m’a permis de mettre des images sur ce dont on parle beaucoup dans les médias : les colonies israéliennes.

On appelle colonies toute implantation d’Israéliens en Cisjordanie ou au Golan dans le Nord (les colonies à Gaza ayant été démantelées en 2005). Elles sont toutes illégales aux yeux du droit international, et certaines même aux yeux du droit israélien.

À gauche, avec la carte, le soldat qui nous servait de guide.

Il y en a de toutes sortes : des énormes, faites d’immeubles en dur, des petites composées de trois mobile-homes, des religieuses qui revendiquent leur droit biblique sur cette terre et des « économiques » dont les logements sont proposés par le gouvernement aux nouveaux immigrants aux revenus modestes, car la vie dans les colonies est moins chère et fiscalement très intéressante.

Pour beaucoup, les colonies sont l’obstacle majeur à la paix dans la région, d’autant plus que le gouvernement israélien encourage très fortement leur expansion. La présence militaire israélienne en Cisjordanie est intrinsèquement liée aux colonies.

Le raisonnement est très simple : s’il y a des citoyens israéliens en Cisjordanie (disons deux trois caravanes), d’une part il faut subvenir à leurs besoins (approvisionnement en eau courante et électricité) donc on construit des infrastructures, puis on se dit « Tiens, ils doivent se sentir seuls » donc d’autres Israéliens sont encouragés à venir s’y installer.

Puis on dit à l’armée « C’est votre devoir de protéger les citoyens israéliens, quels qu’ils soient, donc il faut protéger les colons », et comment l’armée protège les colons ? En établissant des zones tampons, en interdisant l’accès à certaines routes à des Palestiniens pour éviter les contacts entre les deux communautés, et au final, même si c’est illégal on finit par dire « Bon voyez, il y a des familles qui vivent là, des infrastructures, le drapeau israélien est planté, donc c’est Israël non ? ».

Il y a des colons, donc on contrôle le territoire, donc d’autres colons viendront

De cause à effet, la protection des colons justifie la présence et le contrôle de l’armée israélienne sur ces territoires. C’est un raisonnement et un objectif dont le gouvernement israélien ne se cache absolument pas ; je laisse chacune se faire son propre jugement sur la question.

Hébron est le meilleur exemple de ce rapport colons-soldats. C’est la seule ville palestinienne à l’intérieur de laquelle vivent des colons israéliens, côte à côte avec des Palestiniens (par des procédés largement discutables) et c’est, de ce fait, probablement la ville où les tensions sont les plus vives entre Israéliens et Palestiniens, comme une ville symbole de ce conflit.

Parce que c’est à Hébron que repose Abraham, et parce que c’est un lieu saint tant pour le judaïsme que pour l’islam, les communautés se déchirent pour le contrôle de la ville. Hébron compte environ 130 000 Palestiniens, 530 colons juifs et environ 2000 soldats israéliens postés en permanence aux quatre coins de la ville, officiellement pour protéger les colons, soit presque… quatre soldats pour un colon.

Ailleurs, dans les campagnes, on fait face à un paradoxe plutôt perturbant : le calme relatif qui règne entre colonies d’un côté et villages palestiniens de l’autre, tout en sentant une atmosphère pesante, renforcée par les barbelés et murets de séparation disséminés dans le paysage.

En fait, il n’y a rien de spectaculaire, et sans explications de ce qu’on voit dans les territoires, il est plutôt difficile de comprendre ce qu’il s’y passe. Souvent, d’ailleurs, la seule façon de différencier un village palestinien d’une colonie, c’est grâce au drapeau israélien qui flotte au-dessus de la colonie.

La perception des touristes/étrangers par les Palestiniens

Il n’y a pas de précautions particulières à prendre quand on va en Cisjordanie, même quand on est une femme. L’attitude à observer est la même que dans n’importe quel autre pays musulman plutôt conservateur.

L’accueil diffère d’une ville à l’autre : à Bethléem, les habitants sont habitués aux touristes.

À Hébron, c’est une véritable guerre de propagande qui se joue entre colons et Palestiniens : les étrangers se font facilement aborder par des Palestiniens qui les invitent sous leur toit pour leur raconter leur histoire et conditions de vie, le tout toujours étroitement surveillé par l’armée israélienne.

À Naplouse l’accueil est moins ouvert sans être froid pour autant : la ville étant peu touristique, la présence de touristes (et encore plus des femmes) ne passe pas inaperçue ! Mais la courtoisie est toujours de mise.

En règle générale, il est beaucoup plus difficile d’entrer en contact avec des colons qu’avec des Palestiniens.

La Palestine dans la conscience collective israélienne

Outre Breaking the Silence, il existe beaucoup d’autres associations qui propose des visites en Cisjordanie, mais il n’y a quasiment que des étrangers qui y participent.

Pourquoi ? En dehors de l’interdiction faite par le gouvernement israélien d’aller en Cisjordanie, c’est surtout parce que les Israéliens ont peur. Ils ont peur des Palestiniens et ils pensent que la Cisjordanie est une dangereuse zone de non-droit.

Un brain-washing tellement efficace que même les témoignages des étrangers qui y sont allés ne suffisent pas à leur enlever à beaucoup d’Israéliens l’image négative qu’ils ont de la Cisjordanie, et ça quelle que soit leur affiliation politique.

Un exemple : même si les attentats ont sensiblement diminué ces dernières années, Naplouse est toujours considéré par la plupart des Israéliens comme « la capitale des terroristes », et ils imaginent que n’importe quel jeune de Naplouse est toujours prêt à se faire exploser en plein milieu de Jérusalem.

Alors quand je dis que j’ai été visiter Naplouse, seule, et qu’il ne m’est rien arrivé de particulier, mes amis pensent que j’ai juste eu de la chance et que c’est toujours très dangereux. La déformation de la réalité est totale, tout simplement parce que les Israéliens n’ont aucune idée de ce qui se passe de l’autre côté du mur.

Le conflit israélo-palestinien dans la presse

Comme je l’avais dit dans la première partie, la presse nationale ne se préoccupe guère du conflit israélo-palestinien, mais il est important de dire que lorsqu’elle en parle, elle n’est pas avare de critiques à l’égard du gouvernement et de l’armée.

En tête de liste on trouve le quotidien de gauche Haaretz, mais même les journaux du centre ou de droite ont une position pro-israélienne beaucoup moins dure qu’on ne se l’imagine.

Il y a néanmoins des exceptions, notamment en ce qui concerne la terminologie : dans certaines publications (dont celle au sein de laquelle je fais mon stage alors qu’elle se dit apolitique) on ne dit pas « Cisjordanie » mais « Judée-Samarie », on ne dit pas « colonies » mais « implantations juives » et surtout on ne dit pas « territoires occupés » mais « territoires disputés ».

Des choix de vocabulaires lourds de sous-entendus, qui ont tendance à progressivement disparaître dans les médias israéliens et anglophones, mais qui sont encore très présents dans les médias juifs francophones.

Enfin, une bonne partie des intellectuels israéliens sont de fervents partisans de la solution à deux-États et de la fin de « l’occupation israélienne » et la majorité des Israéliens juifs, sionistes ou non, est contre la colonisation juive en Cisjordanie.

Il y aurait encore beaucoup de choses à raconter sur la Cisjordanie, mais cet article est déjà très long ! J’espère avoir répondu à la plupart de vos interrogations sur le conflit, et on se retrouve bientôt pour un sujet plus léger !

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  • Chiamata
    Chiamata, Le 6 novembre 2013 à 17h45

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