L’art de collectionner les machines à écrire

L’art de collectionner les machines à écrire
La métascriptophilie, un nom barbare pour désigner le fait de collectionner les machines à écrire !

Publié initialement le 29 mars 2013

Alors que certains sillonnent les monts, d’autres foulent la plage. Été rime avec délassement loin des tracas quotidiens. C’est aussi le retour des brocantes et autres puces ! Les maisons ouvrent les volets de leurs greniers et invitent les passants à découvrir un peu de leur passé. Parfois à l’ombre d’un garage, certains objets brillent un peu plus que les autres. Une cuillère en argent ou un meuble de cinquième main, à un prix dérisoire. Des collectionneurs, du dimanche donc, jettent leur dévolu sur des ustensiles du quotidien n’ayant plus lieu d’être, dans notre nouveau registre de la modernité. Mais il y a bien un engin qui attire mon attention. Un bruit régulier bien connu des films noires des années 45. Les cliquetis des doigts actionnant les touches en ferrailles, la charmante sonnette indiquant la fin d’une ligne. Certains collectionnent les cartes postales, les timbres ou les assiettes en porcelaines. D’autre ont opté pour ces honorables vieilles dames : les machines à écrire.

Si tu es attiré-e par cet objet, que tu en possèdes un exemple ou une étagère entière, tu fais donc partie de la petite famille des métascriptophiles.

Avant de ressembler aux versions en plastique de couleur vive dans une jolie pochette, aux bras d’une pin-up aux lèvres vermeil, les machines étaient beaucoup plus encombrantes avec un design différent. C’est parti pour un peu d’histoire !

La première machine à écrire a fait son apparition en 1714 après qu’un inventeur anglais, Henry Mill, a déposé un brevet. Au départ, elles étaient totalement mécaniques et n’utilisaient pas l’électricité. Tout reposait sur des minuscules mécanismes, des ressorts, des leviers et des engrenages. Les lettres, ou « caractères », étaient gravées sur le bout d’une tige en métal. Un ruban encreur permettait d’imprimer l’encre noire (ou de couleur) sur la feuille lorsque la barre à caractère venait le frapper. Quand une ligne était finie, il suffisait d’actionner un petit levier qui fait revenir le chariot à son emplacement initial. Et ainsi de suite.

Au départ, il n’y avait pas de ruban encreur et les lettres imprimaient « en relief ». Ce n’est qu’en 1850, à Baltimore, que les mots héritèrent de la couleur. Un des premier écrivains à rédiger son roman à la machine à écrire est Mark Twain (Les aventures de Tom Sawyer). La première machine à écrire électrique apparaît en 1914, elle est l’ancêtre des ordinateurs modernes. C’est seulement en 2011 que la dernière fabrique de machines ferme définitivement.

Difficile d’imaginer que cette chose hybride est l’ancêtre de ce bon vieux Windows 95.

Du SMS précipité au papier immuable… Pourquoi ?

En trois cent ans, les machines à écrire ont sans doute immortalisé des milliers et des milliers de factures, de lettres enflammées et de traités. Elles sont des preuves de notre histoire et portent toujours en elles un important passé. PolythenePaam a commencé à s’intéresser à ces objets vers vingt ans :

« Ça participe à un engouement plus global sur les objets anciens et une certaine fascination pour le passé. J’adore les vieilles photos (je rêve de mettre la main sur quelques daguerréotypes), j’aime les meubles anciens, je suis très amatrice de films muets, j’aime beaucoup tout ce qui concerne la « pré-histoire » du cinéma… Récemment on a retrouvé les papiers de prisonnier de guerre de mon arrière-grand-père et j’ai passé littéralement des heures à les étudier, à essayer de traduire, de comprendre, de retracer le chemin qu’il a parcouru, hallucinée à l’idée qu’il y a plus de soixante ans, ces mêmes papiers étaient dans les mains d’un officier de l’armée allemande.

Au final c’est probablement cette fascination pour le passé qui explique mon amour des vieux objets parce que je n’ai pas de périodes de prédilection ou un type d’objet précis que je pourrais collectionner. C’est pour ça que j’ai beaucoup apprécié le film de Woody Allen Midnight in Paris, ne serait-ce que par son thème. Je me suis un peu reconnue dans cette nostalgie d’un passé rêvé, perdu mais surtout fantasmé.

C’est aussi une histoire de sensation. Se dire qu’on pose les doigts là où quelqu’un les a posés il y a quarante ans pour remplir un formulaire ou rédiger une facture. Une connaissance m’avait également expliqué que certaines machines étaient extrêmement encrassées par les cendres de cigarette, venues d’un temps où l’on pouvait fumer allégrement au bureau. De même, les machines à écrire dégagent souvent une odeur particulière qui vient de l’huile, parfois de l’humidité, en tous cas les deux que je possède ont une odeur – pas forcément désagréable – mais qui me rappelle que ce ne sont plus des objets du quotidien. »

Thibault a également commencé une collection, il en possède déjà six. Et parfois ça interloque la nouvelle génération :

« Je ne suis pas un vétéran de 14-18, puisque j’entre dans ma vingt-cinquième année, mon attachement pour mes machines n’est pas mercantile, car je ne suis qu’un collectionneur, et je ne cherche pas à en tirer un quelconque profit ni à les vendre (de toutes façons il est de notoriété publique que les machines à écrire n’ont aucune autre valeur que celle, sentimentale, que leurs propriétaires veulent bien leur donner).

J’avoue volontiers que cette modeste collection intrigue mes contemporains, qui se demandent assez fréquemment si je suis sain d’esprit pour collectionner ces objets obsolètes à l’heure du SMS, du haut débit et de la perte de vitesse grandissante du support papier. »

Erzsébet n’est ni une inconditionnelle de l’ancien, ni une fanatique du temps qui passe, les machines à écrire c’est aussi des plaisirs simples du quotidien :

« J’aime écrire, j’aime le papier, j’aime le côté rétro, les vieilles thèses soviétiques dactylographiées et j’ai été élevée par un papa bricoleur qui s’amuse à réparer tout ce qu’il trouve en brocante (marotte n°1457 : les machines à coudre, à nous deux on doit en avoir une dizaine, dont la plus ancienne date de 1910), du coup un jour il m’a ramené une vieille machine mécanique, on s’est coupés en quatre pour retrouver les rubans et de temps en temps il la pose bien en évidence au milieu de la table du salon avec un petit mot du genre « Pense à prendre du pain ce soir ». Plus classe – mais plus encombrant – qu’un Post-It. »

À chaque pot son couvercle…

Les meilleurs endroits pour trouver des machines sont les vide-greniers et autres brocantes ainsi que les petites annonces sur Internet. Le prix dépend du modèle, de l’état de la machine et aussi de l’importance que le vendeur accorde à son objet.

PolythenePaam n’en possède que deux, elles ont déjà une histoire :

« J’en ai deux, en plastique, datant d’après les années 50.  Je rêve de mettre la main sur une portative en métal des années 30 ou 40 mais, vivant toujours chez mes parents, je n’ai pas encore la place pour agrandir ma collection. J’aimerais aussi savoir les réparer moi-même.

J’ai craqué tout de suite en découvrant une machine à écrire des années 50-60 dans une brocante, en parfait état et pour une somme dérisoire… J’en ai également récupéré une autre via mon copain. Son grand-père a longtemps été traducteur de romans, en partie pour son plaisir, et travaillait sur une machine à écrire. Comme il ne s’en sert plus aujourd’hui, sa fille me l’a donnée. Pour le coup cette machine a un lien fort avec des souvenirs même si ce ne sont pas les miens, et ça la rend encore plus précieuse. Ces deux machines à écrire m’ont servi à rédiger des fiches pour les cours, à me prendre pour un écrivain, à recopier des textes… À l’utilisation, je me suis beaucoup amusée de ce réflexe stupide de me dire, l’espace d’un quart de seconde, « mince j’ai oublié de la brancher ! ». Et ça aussi c’est fascinant. Se dire que toute la machine ne répond qu’à un assemblage de ressort, de mécanique, de roulement et d’engrenages… qu’elle ne vit que par l’énergie des doigts de l’utilisateur. »

Laura et son copain en possède également deux, ce sont des modèles relativement récents, mais toujours très fonctionnels (et nomades !) :

« L’une date de la fin des années 70, c’est donc un modèle à corbeille (avec des barres de lettres métalliques). Elle est jaune poussin, ce qui lui donne un air tout à fait décalé. Ma mère l’avait acquise pour rédiger son mémoire de fin d’études et ne s’en est, à ma connaissance, quasiment jamais servie ensuite. Elle est en très bon état du coup, mais malheureusement il est très difficile aujourd’hui de trouver un ruban et des bobines appropriées, tant les revendeurs se font rares. Ça ne m’a pas empêchée, étant petite fille, de jouer des heures à la secrétaire, à m’en arracher les cuticules.

L’autre est plus récente, puisqu’il s’agit d’un des derniers modèles Typestar 2 produits par Canon. Nous l’avons achetée à un particulier sur LeBonCoin l’année dernière, juste avant de partir faire un tour d’Europe en van. Mon compagnon écrivait un livre à ce moment-là, et nous avions besoin d’un appareil fiable (pas de perte de données intempestives), autonome (piles) et peu gourmand en énergie, du fait de nos conditions de vie (sur la route, pas d’électricité…). L’écran à une ligne est pratique puisqu’il permet une correction immédiate, donc mon compagnon avait un peu plus de liberté qu’avec une machine traditionnelle pour se reprendre en cas de faute de frappe, et le clavier ressemble beaucoup à ceux des ordinateurs d’aujourd’hui, donc il est confortable. Cette machine n’a pas de corbeille à caractères. Il faut insérer des sortes de cassettes encreuses, assez chères à l’achat. Du coup, dès que nous avons arrêté de voyager, nous l’avons rangée dans le placard. Elle n’en sort que pour de grandes occasions (genre : écrire une jolie lettre à nos parents pour leur annoncer qu’on attendait un enfant). Et puis on s’en sert aussi pour envoyer des menaces anonymes, mais ça… c’est une autre histoire. »

Déborah François, actrice du film Populaire, annonçant à ses voisins qu’elle a pris leur chaton en otage.

Collectionner les machines à écrire n’est pas forcément un passe-temps de papy blasé ruminant contre ces jeunes qui passent la majeure partie de leur temps le nez dans leur boite de réception. Aimer l’ancien c’est pas un comportement de hippie mal léché ni d’ultra-conservateur-qui-emmerde-les-ondes. Les machines c’est accepter son passé et le préserver du temps qui passe un peu trop vite. C’est redonner vie à un objet qui a été aussi important qu’un iPad durant des centaines d’années. Et c’est plutôt cool.

Tu aimes ces objets ? Tu les collectionnes et aimes leur donner une deuxième vie ? Viens le raconter dans les commentaires !

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