Circulaire Guéant : rencontre avec Karim, un diplômé étranger menacé

La circulaire Guéant, également appelée circulaire du 31 mai, a été revue et adoptée. Le collectif du 31 mai se dit encore vigilant. Rencontre avec Karim, potentiellement menacé.

Circulaire Guéant : rencontre avec Karim, un diplômé étranger menacé

Commençons par une bonne nouvelle. Depuis notre dernière rencontre, Karim a reçu des réponses positives de notre administration française : il y a de fortes chances pour que son dossier soit passé et qu’il soit finalement régularisé.

Le portrait qui suit n’en perd pas de sa valeur pour autant : des cas comme celui de Karim, il en flotte en ce moment pléthore dans les rouages de la préfecture, et malheureusement, ils n’auront pas tous la même heureuse issue que le sien.

C’est là le principe même de la circulaire Guéant : élaguer le nombre de permis de travail attribués chez nos diplômés étrangers, et ainsi, modifier facilement les chiffres de notre immigration. La politique du chiffre. Voilà exactement dans quelle eau nauséabonde la France navigue en ce moment.

Si elle permettra au gouvernement en place de se satisfaire d’un contrôle des frontières plus carré, la circulaire Guéant reste une mesure populiste ne prenant pas en compte la réalité, dans tous ses enjeux humains. Ces étudiants étrangers, après avoir été accueillis par la France, se retrouvent aujourd’hui humiliés et menacés par cette énorme épée de Damoclès qu’est le spectre de l’expulsion.

Quel est l’intérêt de laisser ces étudiants étudier ici, consentir à des efforts (financiers comme affectifs – certains ont choisi de quitter leur familles ailleurs dans le monde), envisager leur avenir professionnel dans notre hexagone… pour finalement leur dire « oh, finalement, on a changé d’avis : partez » ?

Sans parler du risque de perdre ces talents nationaux, ceux qui, par amour pour la France et leur domaine d’étude, sont prêts à rester et à mettre à disposition leurs capacités ? Tout se passe comme si l’on était de nouveau à l’aube d’une fuite des cerveaux. En effet, pendant que nos voisins allemands cherchent à ouvrir leurs frontières pour renouveler leurs ressources professionnelles et rajeunir la population, la France choisit de mettre dehors et émiette ainsi sa compétitivité internationale.

Heureusement, des associations sont vite montées au créneau : c’est le cas du collectif du 31 mai, créé en réaction à la circulaire. Une soirée de « parrainage » a été organisée le 10 janvier dernier : des grands noms de l’intelligentsia française se sont portés « parrains » de diplômés étrangers menacés, promettant ainsi de les accompagner dans leurs démarches administratives et les soutenir publiquement (voir plus bas). L’association Université Universelle continue de demander le retrait pur et simple de la circulaire, et une autre soirée de parrainage est organisée le 1er février prochain.

Karim est l’un de ces diplômés. Le lendemain de la soirée de parrainage, il est venu boire un café à la maison pour me raconter sa situation. Portrait.

Un consultant talentueux dont la France ne veut (peut-être) plus

Karim est marocain, mais se décrit volontiers comme francophile. Le jeune homme de 24 ans admet être plus à l’aise « dans la langue de Molière qu’en arabe ».

« Le français, c’est la langue dans laquelle je m’exprime pour débattre, formuler des idées, émettre des raisonnements – réfléchir, en somme. L’arabe est davantage une langue de la vie de tous les jours. »

Engoncé dans une chemise sous un pull sombre, l’ingénieur diplômé raconte sa scolarité dans des établissements français au Maroc. « Pour mes parents, c’était une évidence. Et puis, les diplômes français sont très valorisés sur le territoire marocain. Mes parents, très francophiles, voulaient que je bénéficie de cette chance »
Et le jeune homme de préciser, comme pour se légitimer s’il le fallait encore, qu’il y a de nombreux pharmaciens formés en France dans sa famille et que son père a même vécu un an ici.

« La suite naturelle de mon bac français au Maroc, c’était forcément venir étudier en France ». Karim a intégré Telecom Lille 1, une école publique d’ingénieurs de laquelle il est ressorti 5 ans plus tard. Perfectionniste et motivé, il a même réalisé un double-cursus en suivant des cours de Master 2 en Management des entreprises en plus de sa dernière année.

Les yeux rieurs, mais l’air grave, le jeune homme dénonce la dangerosité de la Circulaire Guéant, mais essaye de prendre du recul sur sa situation.

« Après mon diplôme, une banque – dont je suis obligé de taire le nom, m’a embauché en tant que consultant. D’abord en CDD puis en CDI au bout de 6 mois. Mais sans crier gare, la circulaire Guéant est arrivée. Et la préfecture a refusé mon changement de statut ».

Un changement de statut refusé, c’est une embauche rendue caduque. Karim, alors encore au tout début d’une mission d’un an chez un client du service public, est prié de rembarquer stylo, carnet, ordinateur et attaché-case.

« Cette décision arbitraire a beaucoup nui à ma boîte : elle qui pariait sur ma formation sur le court terme, elle qui m’avait envoyé chez le client… elle s’est vu obligée de me remplacer sur la mission que j’ai commencé et a dû repenser sa répartition des tâches entre les différents consultants de la banque ».

Pour autant, Karim n’est pas du genre à sortir les violons : « je suis conscient que beaucoup sont dans des situations plus délicates encore. Mon entreprise a choisi de me soutenir en déposant des dossiers de recours à la préfecture. Ce qui n’est pas le cas de toutes les entreprises : certaines décident de ne plus être solidaires du cas de leurs recrues étrangères. »

Le regard au sol, Karim évoque alors le cas d’un de ses amis, qui n’a pas eu envie de se battre pour rester : « après avoir reçu la réponse négative à sa demande de changement de statut, il est reparti au pays ».

C’est ce que Karim a failli faire aussi : « je me suis renseigné sur les moyens routiers de faire rentrer mes meubles au Maroc. Je me suis demandé s’il ne me fallait pas rentrer et essayer de trouver un job là-bas. Mais très vite, j’ai réalisé qu’une telle décision m’aurait plus déprimé qu’autre chose. Que se serait-il passé si une fois rentré au Maroc, je m’étais aperçu que certains dans le même cas que moi ont finalement réussi à rester ? Je ne voulais pas partir parce qu’on m’y forçait. Si un jour je dois rentrer au Maroc, ce sera ma décision à moi. Pas celle du gouvernement français. Alors j’ai choisi de rester »

Et ça fait maintenant 5 mois.

5 mois durant lesquels Karim a dû patienter sans savoir combien de temps l’attente durerait. « Un supplice. Surtout quand on sait à quel point j’aimais mon métier. Mais au bout de plusieurs mois sans rien faire, ton cerveau se ramollit. J’ai déjà l’impression d’avoir rétrogradé dans mes compétences en consulting. Il va falloir reprendre tout ça »

Le jeune homme a également dû revoir son mode de vie : « Quand la circulaire est tombée, je venais de prendre un appartement dans le 13e, à 800 euros le loyer, avec les charges ça fait 900. Depuis que mon emploi a été suspendu, j’ai dû prendre un coloc. Et puis, je fais attention à ce que je dépense. Heureusement, je n’ai pas fait le fou avec mes premiers mois de salaire, alors j’avais un peu d’argent de côté. Mais quand tu attends sans savoir combien de temps tu vas devoir vivoter sans argent, tu ne fais pas de plan sur la comète et tu limites tes dépenses au maximum. J’ai aussi arrêté de meubler mon appart – à quoi ça sert d’acheter des grandes commodes si c’est pour éventuellement se retrouver expulsé d’ici ? »

Karim défronce alors les sourcils, et lance en riant : « Et dire que mes parents me croyaient indépendants ! Les voilà à devoir de nouveau m’aider. En plus, sans statut, ils ne peuvent justifier les transactions bancaires du Maroc à mon compte français. Du coup, on est obligés de se débrouiller avec les moyens du bord : faire passer des enveloppes à des amis qui voyagent entre le Maroc et la France, par exemple »

Il s’enfonce dans le canapé, et lève les yeux au ciel : « je me mets à la place de ces diplômés étrangers qui quittent soudainement leur province pour venir travailler à Paris. Ils ont leurs postes, prennent un appartement, tout va bien. Et bam, la circulaire Guéant arrive et du jour au lendemain, ils se retrouvent sans salaire, sans emploi et avec un niveau de vie parisien et un appart sous le bras. Que se passe-il pour ces gens qui venaient juste de commencer à travailler et n’ont même pas eu le temps d’économiser ? Ça doit vraiment être la merde »

Karim se dit dégoûté. Mais dégoûté de quoi ? De la France, des Français ou du gouvernement ?
« Mon amour pour la France reste intact. C’est le gouvernement en place et sa politique du chiffre qui me mettent hors de moi. Mais si j’ai choisi de me battre pour rester, c’est que je crois encore en les valeurs que ce pays représente ailleurs dans le monde. Pour l’heure, le pays est pris en otage par son gouvernement. Pris en otage… c’est une expression galvaudée, mais je la dis quand même »

Pendant toute la durée de l’entretien, Karim alterne entre remarques graves et petites blagues pour détendre l’atmosphère. À l’image de ses cinq derniers mois, on le devine aisément. « Pour mes potes, j’étais devenu le chômeur potentiellement expulsé. Quand je les voyais le soir, après leurs journées de taf ou leurs aprems à la fac, j’avais envie de penser à autre chose et de ne pas parler paperasse. Mais quelque part, discuter de ma situation a aussi été une façon de militer. Je ne compte pas les fois où en soirée, je me suis retrouvé à expliquer la circulaire Guéant ! »

L’intelligentsia soutient les diplômés étrangers menacés par la circulaire

« Cette circulaire, même ravalée, c’est une honte, une stupidité, une infamie. »
Ce soir, dans l’amphithéâtre de la Sorbonne plein à craquer, les mots de Pierre Rosanvallon, professeur au collège de France, font hocher toutes les têtes.

Cette première cérémonie de parrainage de diplômés étrangers menacés d’expulsion avait à la fois des airs de réunion informelle et de happening bien ficelé. Réunion informelle, parce que les murs décrépis de l’amphi, la chaleur dans la salle et les gens entassés offraient l’impression d’une réunion de quartier.
Happening bien ficelé quand même, puisque pour l’occasion, les collectifs du 31 Mai et Université Universelle ont réussi à solliciter la participation quelques grands noms.

Sur scène, une douzaine de duos constitués de diplômés étrangers et de prestigieux parrains ont défilé. Le Prix Nobel de physique Albert Fert, l’historienne Michelle Perrot, l’économiste Olivier Pastré, la journaliste Caroline Fourest, des présidents d’université mais aussi des réalisatrices ont raconté leur indignation et leur colère. Les interventions de quelques minutes à chaque fois étaient immédiatement succédées d’un témoignage de diplômé étranger.

Venus des quatre coins de la planète, ces jeunes sont nombreux à avoir dû consentir à des efforts, affectifs comme financiers, pour étudier en France. Notre pays, ils l’envisagent tous comme un point de rencontre merveilleux entre une offre universitaire riche et leurs projets d’études.

Souleyman, diplômé en génie civil parrainé par Rosanvallon, met le doigt sur le paradoxe : « on vient avec un projet universitaire, mais qui dit projet universitaire dit aussi projet professionnel. Pourquoi nous demander de partir après nous avoir laissé étudier ici ? » Et son parrain de renchérir en tonnant que la circulaire Guéant menace la république universelle du savoir.

S’ensuit l’intervention de Michel Broué, mathématicien à l’université Paris-Diderot : « il y a quelques années, j’ai voulu recruter au CNRS une jeune Chinoise, mathématicienne extraordinaire. J’ai dû menacer de m’enchaîner aux grilles du ministère pour qu’on me laisse faire ! Et je suis prêt à parier qu’elle pourrait être la première femme à recevoir la Médaille Field » Selon le moustachu à la chevelure grisonnante, les mathématiques ne sont pas « ou françaises ou anglaises ou allemandes » mais bien universelles : « il faut se battre et ne pas laisser cette circulaire nous faire retomber dans la barbarie et le recul sur le groupe».

Devant eux, le parterre d’étudiants, militants, associatifs, syndicalistes et citoyens engagés écoutent, se rapprochent de l’estrade, acquiescent, s’échangent des regards approbateurs, mi-émus par ce qui se dit au micro grésillant, mi-énervés par l’absurdité de la circulaire.

Sur scène, Caroline Fourest déplore la situation de César, vénézuélien diplômé d’architecture en 2009, qui n’a pu obtenir son changement de statut (d’étudiant à salarié). Ce qui invalide non seulement son recrutement dans une agence, mais aussi le projet sur lequel il travaillait depuis 1 an : des nouveaux logements universitaires. « Dans un contexte où la question du logement étudiant est plus que jamais d’actualité en France, il est aberrant de vouloir se séparer d’un talent comme César. C’est toute l’ironie de la circulaire Guéant », s’indigne Caroline Fourest.

D’autres cérémonies de parrainages sont à prévoir. En attendant : les parrains se sont engagés à suivre personnellement leurs poulains, veillant à les aider dans leurs démarches administratives, et ce, jusqu’à régularisation de leur situation.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Erinnern
    Erinnern, Le 29 janvier 2012 à 4h30

    merci, c'est un article très intéressant, un témoignage édifiant.
    Je suis sidérée par cette affaire, heureusement que des collectifs se sont mis en place pour lutter, il faut absolument les soutenir et faire part de notre indignation...

    ah et merci également à @Mollflanders et Bidette pour les précisions sur ce qu'est une circulaire :)

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