Pourquoi tout le monde nous regarde lorsque l’on tombe ?

Une chute malencontreuse, un bafouillement, un cheveu gras ou un bouton mal placé : zut, tout le monde va me regarder, me juger... Vraiment ?

Pourquoi tout le monde nous regarde lorsque l’on tombe ?

L’autre jour, il m’est arrivé un truc terrible : j’ai eu un bad hair day. Comme tout un chacun, j’étais donc tout à fait effondrée : quoi, comment, je vais passer la journée sans le cheveu flamboyant, sans le poil lustré ?! Mais que vont penser les gens ?!

Vous avez déjà vécu un truc comme ça ? Réaliser qu’un morceau de papier toilette s’est collé à votre chaussure, que votre jupe s’est relevée et a laissé apparaître votre auguste popotin, qu’une flopée de boutons bien blancs est venue garnir votre menton… Réaliser que quelque chose cloche et que, bordel, les gens ont sûrement remarqué — honte, embarras et stupéfaction !

Tou-te-s égocentriques ?

Cette impression-là, cette tendance à penser que « les gens » ont forcément remarqué notre mèche grasse, notre jupe relevée ou notre pull troué, cela peut porter un nom : l’effet « projecteur ». Pour de nombreux-ses auteur-e-s, le terme désigne notre tendance à surestimer l’attention que les autres portent à notre apparence ou à nos actions – autrement dit, notre tendance à l’égocentrisme.

Visiblement, nous serions pas mal à vivre cette tendance.

Gilovich (et al, 2000), par exemple, a demandé à des étudiant-e-s de porter un t-shirt sur lequel est imprimée la tête d’un chanteur démodé, puis d’aller s’asseoir dans une pièce au milieu d’autres étudiant-e-s.

Ensuite, le chercheur a interrogé les porteur-se-s du t-shirt ringard et leur a demandé d’estimer combien de personnes avaient remarqué leur t-shirt. En parallèle, Gilovich demande également aux autres étudiant-e-s s’ils peuvent se souvenir des vêtements que portaient les autres étudiants.

Devinez quoi : les porteur-se-s du t-shirt pourri étaient convaincu-e-s qu’environ la moitié des autres personnes avaient remarqué le vêtement… en réalité, ils n’étaient qu’entre 10 et 20% à avoir remarqué quelque chose !

Dans une autre expérience menée par le chercheur, les sujets devaient cette fois porter un t-shirt sur lequel était inscrit soit un trait flatteur soit un trait embarrassant de leur personnalité. Une fois encore, les cobayes sont ensuite invités à estimer le nombre de personnes capables de se souvenir de ce qui était inscrit sur leur t-shirt et, une fois encore, les sujets ont largement tendance à surestimer ce nombre.

L’effet projecteur ne s’arrête pas à ce que nous portons et touche plein d’aspects différents de nos vies.

Il touche par exemple nos émotions : Gilovich (et al, toujours, 1998) a ainsi démontré que les menteur-se-s surestiment la probabilité que leurs interlocuteurs détectent leurs mensonges. Il a même des conséquences sur la manière dont on voit autrui : Davis (et al, 1996) a remarqué quant à lui que nous avons aussi tendance à attribuer à des inconnus des traits de caractères qui nous décrivent…

L’autre juge-t-il durement mon cheveu gras ?

Figurez-vous que non seulement nous sommes bien persuadés que « les gens », ces petites teignes, repèrent parfaitement nos mèches grasses et nos petits échecs, mais en plus, nous sommes convaincus qu’ils nous jugeront sévèrement. Si nous avons le cheveu gras, nous pensons que les autres vont nous trouver négligés. Si nous disons une connerie, nous craindrons que « les gens » nous considèrent comme des abrutis finis.

Natoo VS les gens sales, un moment d’anthologie.

Ces inquiétudes sont-elles valables ? En admettant que « les gens » remarquent effectivement nos problèmes et petits fails, vont-ils pour autant nous juger aussi durement que ce que l’on croit ?

Souvent, non, ce n’est pas le cas. Pour parvenir à ce constat, Savisky, Epley et Gilovich ont mis au point une série de 4 expériences. Dans l’une d’elle, les chercheurs demandent à des participant-e-s d’imaginer qu’ils ont commis un faux pas (déclencher une alarme dans une bibliothèque, être le seul invité à avoir oublié d’apporter un cadeau à l’hôte…), puis d’imaginer comment les personnes présentes les jugeraient. En parallèle, ils demandent également à des participant-e-s d’imaginer qu’ils sont spectateurs lors de situations similaires et d’évaluer la manière dont ils jugeraient les fauteurs de troubles.

Paf : les participant-e-s qui imaginent avoir fait une boulette sont persuadés que les spectateurs les jugeraient sévèrement… alors que les observateurs-trices sont en réalité plutôt bienveillant-e-s !

De la même manière, dans une seconde expérience, l’équipe de recherche demande cette fois aux participant-e-s de résoudre des anagrammes en face d’un observateur. On demande aux participant-e-s d’estimer le jugement des observateurs à propos de leur performance, et aux observateurs de donner leurs impressions. Une fois encore, le constat est similaire : les participant-e-s pensent être jugés plus durement qu’ils ne le sont en réalité !

En fin de compte, lorsque nous vivons une situation embarrassante, nous pensons que les « projecteurs » sont braqués sur nous, et que les spectateurs de la scène nous jugeront bien durement. Selon les chercheurs-es, l’effet projecteur pourrait être dû à un tas de facteurs — par exemple à une peur d’être rejeté du groupe, d’être différent et donc banni.

Mais non seulement les gens remarquent bien moins nos actions et notre apparence que ce que l’on pense, mais lorsqu’ils les remarquent… il y a de grandes chances pour qu’ils s’en tamponnent – ils font attention à d’autres choses, ont leurs propres problèmes, leurs propres préoccupations… Selon Epley, « les gens » font comme nous, « ils pensent à eux » !

Pour aller plus loin…

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Alnilam
    Alnilam, Le 6 février 2014 à 21h31

    "qui me font m'insurger contre tous ces gens qui regardent bêtement sans intervenir"

    Il s'agit d'un phénomène psycho-social particulier et qu'on appelle "l'effet spectateur" et que je trouve fichtrement intéressant :) (enfin pas en tant que victime quand même) selon cet effet plus  il y a de monde témoin d'une scène mettant en jeu l'intégrité d'autrui moins il y aura de chance qu'un de ces témoins n'intervienne. Ce qui va à l'encontre de la logique de base qui nous ferait penser qu'au contraire plus il y a de monde plus il y a de chance que quelqu'un bouge alors qu'en fait pas du tout c'est l'inverse qui se produit.
    Je pense à ça chaque fois que j'entend perler d'un drame où personne n'est intervenue et je souris en lisant les commentaires qui y sont liés comme quoi les gens c'est des ordures égoïstes et qu'avant (quand?) c'était pas comme ça quand même (alors que ça a toujours été pareil). C'est d'autant plus "marrant" en fait que la plupart des gens qui disent ça ne sont pas conscient que dans une situation similaire il y a de très forte probabilités pour qu'ils agissent pareil. M'enfin c'est pas obligatoire non plus, hein? Heureusement il y a des gens comme toi @Seru qui font tout pour intervenir quand même et c'est tant mieux car phénomène ou pas on est pas obligé de s'y conformer non plus.

    Concernant l'article il est intéressant même si le titre m'a induit en erreur car quand je l'ai lue j'ai pensé que ça parlait de ce que je cause dans le paragraphe au dessus (ou pourquoi quand je me vautre par terre les gens ils bougent pas?) mais c'est tout aussi passionnant cet "effet projecteur." On est tous concernés. Et se serait pas mal d'y penser quand on est en situation ça permettrait de relativiser un peu notre place dans ce monde :d

    C'est vrai que le fait de demander "d'imaginer" quelque chose dans le cadre d'une étude au début ça ne le fait pas et pourtant des fois en Psycho il n'y a pas le choix. Car c'est une discipline qui doit étudier des phénomènes subjectif avec des moyens objectif (pour gagner son statut scientifique). Après il existe des moyens plus objectif (comme étudier la fixité du regard pour déduire de l'attention porté à une chose) mais là ça aurait été dur de mettre en place.

    Enfin j'aime bien et ça fait réfléchir en plus :)

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