Les choses débiles auxquelles on pense pendant une insomnie

Ah, l'insomnie. Fournisseur officiel de pensées nulles depuis la Nuit des Temps.

Les choses débiles auxquelles on pense pendant une insomnie

Il y a deux endroits où le cerveau se met systématiquement à hyperventiler et à cogiter comme un psychopathe, pour le meilleur comme pour le pire : sous la douche, et au lit. Le pire restant bien évidemment le lit, quand il est très tard, qu’on arrive pas du tout à dormir, et qu’on a plein de trucs en tête qu’on chasse régulièrement du premier plan pour faire comme si ils n’existaient pas.

Mais une fois la lumière éteinte, tout nous revient en pleine gueule et on se retrouve forcé-e-s de faire face à nos démons, qui ont le don d’être particulièrement casse-couilles.

Tu te souviens de cette fois où t’as fait ou dit un truc vraiment honteux devant plein de gens ?

Tu crois qu’ils y repensent parfois ? Tu crois que c’est l’exemple qu’ils utilisent pour te décrire ? Le premier truc qui leur vient à l’esprit quand on parle de toi ? Le truc qui les fait honteusement exploser de rire seuls dans le métro quand ça leur revient en tête ?

Peut-être que c’est par ce moment précis qu’ils te définissent, et que c’est pour ça qu’ils ne te prendront jamais au sérieux. Peut-être que tu n’as pas vu ces gens depuis 15 ans mais qu’il leur arrive de repenser à toi quand ils se mettent à parler du bon vieux temps et qu’il y en a toujours un pour dire « Haaan, et tu te souviens quand… ? » et tout le monde se souvient et plaque sa main sur sa bouche et pouffe de rire en rajoutant des « C’est abuséééé ! » ou « C’est chauuuud ! ».

Peut-être que ton visage est à jamais associé à ce frisson de la honte par procuration qu’on ressent quand on voit quelqu’un d’autre subir une humiliation (ou qu’on regarde Tellement Vrai). Et peut-être que l’histoire se partage et se propage, et que tu es devenue une légende de la honte absolue dans un certain cercle d’amis, quand de nouveaux éléments se retrouvent ajoutés à une vieille bande et qu’il faut les initier aux private jokes et aux souvenirs qui remontent régulièrement.

Et ça te suivra toute ta vie, ça te collera à la peau, ça fait à jamais partie de toi, de ton histoire, de ta légende.

Si j’avais l’occasion de me retrouver face à mon ex/mes anciens amis/mon père/ma mère là tout de suite, qu’est-ce que je lui dirais ?

Imagine. Imagine qu’enfin tu te retrouves face à la personne qui squatte un morceau de ton cerveau depuis des années. La personne qui te fait perdre tes moyens, qui t’a blessée ou que tu as blessée, ou les deux.

Celle qui te hante, qui te bouffe, à qui tu aurais aimé dire un million de choses sans jamais en avoir le courage ou l’occasion. Imagine qu’elle soit là, devant toi, prête à t’écouter, à entendre tout ce que tu as à cracher sans jamais t’interrompre.

Qu’est-ce que tu dirais ? Par quoi tu commencerais ? Essayerais-tu d’être gentille, d’abord, pour lui dire à quel point elle a pu compter pour toi, à quel point tu as pu l’aimer ? Quels mots tu utiliserais pour lui expliquer ta douleur et tes griefs, tes fractures, tes erreurs, ton départ ou le sien ?

Imagine qu’on t’offre la possibilité de tout balancer. Tu sortirais un discours bien travaillé, bien rodé, bien ficelé. Un truc qui tient tout seul et qui s’écoulerait de ta bouche comme un monologue de théâtre, bien rythmé, avec un vocabulaire riche et des métaphores on ne peut plus claires.

Ce serait ton moment, tu pourrais déclamer tout ça la tête haute, sans jamais t’arrêter, en appuyant bien sur les points importants et en mesurant leur impact dans le regard de ton interlocuteur-trice au fur et à mesure. Peut-être même que les larmes finiront par te monter aux yeux, et que ça donnerait encore plus d’intensité à tout ça — parce que même la gorge nouée, tu continuerais.

Tu garderais ton calme et tu irais jusqu’au bout de ta plaidoirie. Et enfin il/elle pourrait voir les choses à ta manière, pour changer. Et ça changerait probablement tout. Ou probablement rien. Mais au moins, tu l’aurais dit.

Et quand je pense à toutes ces choses que j’aurais dû faire depuis longtemps mais que je laisse traîner bêtement…

Il y a les impôts, et faut que je m’occupe de la CAF, et j’ai pas réglé mon problème de sécu, et je me suis toujours pas occupée de mon nouveau statut et faut que je renvoie mes contrats signés et que j’envoie mes factures parce que j’ai de l’argent qui dort à droite à gauche et je suis toujours pas allée le récupérer.

Il y a ces gens qu’on devrait appeler, mais c’est jamais le bon moment alors on reporte au lendemain, et chaque soir on se flagelle et on se torture parce que putain, encore une journée sans l’avoir fait, faut vraiment que je le fasse demain, cette fois c’est sûr. Et chaque soir c’est la même rengaine.

Sans compter qu’on avait promis qu’on irait boire un verre avec Bidule cette semaine, mais on a pas grand-chose à se dire et plus on laisse traîner moins on en a envie mais il faut le faire parce que sinon, sinon… Sinon on sait pas, mais on sait que ça va être chiant.

Il y a les rendez-vous médicaux, les trucs banals et les trucs potentiellement flippants qu’on repousse encore et encore. Il y a la famille, les amis, le boulot, l’administration française qui nous demande toujours vingt trucs par mois, et ça ne s’arrête jamais et on a jamais fini.

Faudrait trier ses papiers, faire ses comptes, mieux préparer l’arrivée des impôts l’année prochaine, et appeler son banquier, et son médecin, et son psy, et son kiné, et son conseiller, et on a juste envie de passer nos journées au lit à rien branler mais la vie ne nous laisse pas faire.

Alors on la force à nous laisser tranquille la journée, et elle revient nous hanter chaque soir.

Allez, encore un épisode, mais un seul, hein !

Le meilleur moyen de s’éviter ce genre de digressions masochistes, c’est encore de mater une bonne petite série. D’abord un épisode, puis deux, puis trois parce que le cliffhanger du dernier était trop puissant pour qu’on reste sur notre faim, puis quatre, parce qu’après tout, pourquoi s’arrêter là, et bientôt il fait jour et on se déteste parce qu’on a mille choses à faire demain.

Du coup on essaye de se rationner un peu. On fait des deals avec soi-même (« Ok, on remet un épisode mais demain, fatiguée ou pas, tu te lèves à NEUF HEURES PÉTANTES et tu te mets au boulot, ok ?! ») on se fait (bêtement) confiance, et on enchaîne. On calcule les heures qu’il nous reste à dormir (« Donc là il est 1h40, si je mets un épisode de Dexter je peux me coucher à 2h30 pile, le temps de finir l’épisode, me préparer, m’endormir et tout, c’est gérable à 2h31 je ronfle, c’est sûr ») et on se persuade, chaque soir, que cette fois ça va marcher.

Sauf que ça ne marche jamais, qu’on finit toujours par assister au lever du soleil avec les yeux rouges, qu’on envoie valser son réveil à l’autre bout de la pièce et qu’on passe la journée à errer partout comme des zombies en attendant la libération.

Libération qui signifiera non pas « Ouaiiis, cooool, je vais enfin pouvoir me coucher à une heure raisonnable et éliminer toute cette fatigue qui me scie les yeux » mais « Ouaiiiis, cooool, je vais pouvoir regarder la suite ».

Parce qu’on est DÉBILES.

À noter que cette partie fonctionne également avec la formule « Allez, encore un chapitre, mais un seul hein ! », et qu’on alterne bien souvent les deux, tant qu’à faire.

Si un tueur en série s’introduisait chez moi, là maintenant tout de suite, qu’est-ce que je ferais ?

Quand on ne trouve pas le sommeil et qu’en plus on entend un bruit étrange, c’est un tout autre mécanisme qui s’enclenche. Le mécanisme de survie inutile en milieu non-hostile et fantasmé. Alors on part en vrille et on imagine…

Qu’est-ce qui se passerait si quelqu’un s’introduisait chez moi, là, tout de suite ? Est-ce que j’aurais le temps de sortir de ma chambre pour fuir ? Est-ce que je m’y enfermerais et m’y cacherais en attendant le dernier moment ? Est-ce que je foncerais dans le tas ?

Et s’il m’attrape, qu’est-ce que je fais ? Je crie, je me débats, je le fracasse, je négocie, je pleure, je perds le contrôle de ma vessie et je souille ses chaussures et je le mets encore plus en colère ?

Est-ce que les voisins m’entendraient crier ? Est-ce qu’en m’entendant ils viendraient à mon secours ou est-ce qu’il se terreraient chez eux, de peur de subir le même sort ? Et moi, si j’entendais un voisin crier, est-ce que j’irais voir ? Est-ce que j’appellerais d’abord la police ?

Et si un intrus s’incrustait chez moi, à quoi ressemblerait-il, d’ailleurs ? Le genre grand tueur masqué mystérieux et silencieux ? Le sadique à visage découvert qui n’hésite pas à me faire la liste de tout ce qu’il compte me faire ? Le cambrioleur qui pensait avoir à faire à un appartement vide qui va paniquer et me tuer dans la foulée ?

… Attends, c’était quoi ce bruit ?

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Lucibelle
    Lucibelle, Le 21 octobre 2016 à 8h14

    Ah, l'insomnie, mon amie.
    Je me reconnais bien dans le long discours rodé, déjà tout prêt et parfait que je voudrais pouvoir sortir à mon père une bonne fois pour toute sans qu'il puisse m'interrompre. Même si ça finirait dans un bain de sang.
    Bien sur, toutes les fois où je suis passée pour Miss A côté de la plaque me reviennent le soir, la honte, le dégout de soi tout ça..
    Et évidemment, la Fac. La Fac, la Fac, la Fac. Je devrais travailler plus, je devrais travailler moins, je devrais travailler ça, ou ça, est-ce que j'ai bien compris ça ? Faire des résumés dans ma tête en permanence, des débats, et des questionnements sans fin. Je me harcèle, je me torture.

    Bref, je ne dors pas quoi.
    Vive l'Imovane.

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