La casse-couille du restau – #lesgens

SPP, qui ne veut décidément pas quitter Cannes, y a rencontré une dame particulièrement pénible. Cet instant de vie, elle vous le raconte dans notre nouvelle rubrique #lesgens, en hommage au hashtag de Twitter.

La casse-couille du restau – #lesgens

Je ne vais pas dire qu’à Cannes, tout le monde est sympa, mais les gens y ont au moins le mérite de ne pas te gonfler : soit tu t’entends bien avec eux et tu discutes, soit le feeling ne passe pas et c’est silence radio, soit on ne te connaît pas et on n’en a rien foutre de ton SIF et tout le monde est content.

Et puis il y a les autres. Une petite frange de la population, qu’on appellera les Piertcherniens, sont là pour parler cinéma très fort et se toucher la nouille en toute impunité en faisant du name dropping à tout va pour que les gens tout autour comprennent bien combien ils sont importants. Des gens qui, en rentrant dans leurs pénates, vont clamer à tout va que « Cannes, c’est avant tout des rencontres » avec de fausses larmes dans les yeux et qu’ils avaient bien pronostiqué la palme.

Laisse-moi te raconter l’histoire de Brigitte (c’est ainsi que j’ai décidé de l’appeler). Brigitte, c’est un des plus beaux spécimens du genre qu’il m’a été donné de rencontrer. Elle a la cinquantaine et du caca d’oeil de khôl au coin interne de l’oeil. Brigitte, je l’ai rencontrée dans un restaurant de Cannes, mais j’ai comme dans l’idée que j’aurais pu la croiser n’importe où ailleurs.

En s’asseyant à notre table, on a bien remarqué qu’elle était un peu à l’affût. Elle nous regardait avec un grand sourire hystérique, comme si elle était prête à engager la conversation. Mais remarquant notre énergie proche de l’encéphalogramme plat (sélafinduphestivale), elle a vite détourné les yeux pour se concentrer sur son interlocuteur.

Son interlocuteur d’ailleurs, parlons-en : un homme, la trentaine, un peu effacé, avec un pull à col rond d’une couleur un peu passée et une assiette tout juste vide devant lui. Il avait l’air poli, mais un peu fatigué. En face de lui, Brigitte parlait.

Elle parlait de tout, très fort, elle parlait du film qu’elle venait de voir, elle parlait de la vie et de la beauté du hasard, et des crèmes pour le visage bio qu’elle avait testées dans un stand où elle avait rencontré les créateurs de la marque qui venaient d’Hawaii et qui « sont vraiment charmants, des gens adorables ».

Après quoi elle a voulu lui refourguer son pot « c’est un délice sur la peau tu sais ça te fera du bien » et j’ai clairement commencé à douter de la sincérité de la dame. Vu la froideur et le mutisme du pauvre garçon, j’ai compris qu’ils ne se connaissaient pas. Que la dame, eh bah elle venait juste pour discuter là, tranquille, avec des inconnus seuls qui pourraient lui tenir compagnie.

Peu de temps après notre arrivée, voyant que son interlocuteur était en train de partir elle a demandé après son laïus à son interlocuteur s’il fumait. Ce à quoi il a répondu que non, qu’il venait d’arrêter. J’ai ressenti beaucoup de compassion à ce moment-là : à sa place, il est fort probable que j’eus allumé une bonne clope après cette conversation des plus pénibles.

En traversant la porte, avec Brigitte qui le suivait en laissant ses affaires à nos côtés annonçant son retour imminent, il avait le visage serein, soulagé, comme quand on vient d’avoir accès aux toilettes après 30 minutes de queue.

Quelques minutes après le départ de Trenty le trentenaire, un quinqua qu’on appellera Edmond Ronflan a fait son apparition. Il s’est installé à côté de nous, suivi par Brigitte, ravie de ne pas continuer son non-repas seule. Comme précédemment, l’homme se fait servir un repas (une entrecôte bien grasse et juteuse), tandis que Brigitte se contente d’alterner vin rouge et eau plate. À peine installé, il a l’air gonflé, Edmond. Il répond aux questions anodines de Brigitte par onomatopées, en regardant un peu partout autour de lui ou en fixant son plat.

Je suis interdite, mais ne peux faire part de mon incompréhension à Ally et Fab qui m’accompagnent : nous sommes à la table juste à côté, si proches du duo de l’angoisse que j’en ai l’élastique de mon slip coincé dans les lacets d’Edmond, limite.

Ce dernier est las. Je l’entends au son de sa voix, je le sens dans ses soupirs qu’il peine à réprimer, je le remarque dans sa façon de couper sa viande avec trop d’énergie pour être dépourvu de rage. Alors je prends mon téléphone et j’en informe mes compagnons :

Qui est-elle ? Une chose est sûre : elle ne connaît absolument pas son interlocuteur puisqu’elle lui pose des questions de type ASV. Ce qui me permet d’apprendre qu’Edmond vient de Belgique et qu’il a vu une vingtaine de films pendant le festival. Edmond n’est pas là pour se bouillave à la Villa Schweppes. C’est respectable.

Mais ces informations somme toute assez sommaires ne suffisent pas à Brigitte, qui s’enthousiasme pourtant de toutes ses réponses. Par exemple, quand il lui apprend qu’il vit dans une ville de 80 000 habitants, elle répond en hurlant « mais c’est énoooorme ». Brigitte en veut plus, alors elle lui demande en s’approchant de lui et en insistant sur les voyelles « parlez-moi de votre vie intime, ça m’intéresse ».

Edmond préfère se terrer dans un mutisme,
dans l’imaginaire de l’enfant qu’il était.

Un peu gêné, Edmond explique qu’il est marié et qu’il est à la retraite depuis quelques temps. Je les regarde d’un oeil, discrètement, et suis surprise du contraste que je vois. Lui, taciturne, qui regarde son assiette avec le regard attristé du mec qu’on emmerde pendant son repas. À le voir, j’avais l’impression qu’il rentrait juste de la guerre et qu’il avait vu trop de choses atroces pour vraiment réaliser ce qui lui était passé par la rétine.

Ce mec, j’ai bien peur qu’il soit foutu, incapable de remettre les pieds dans un restaurant seul de sa vie. Ça ne m’étonnerait pas qu’il développe un handicap social par la suite, effrayé à l’idée qu’une inconnue ne vienne lui tenir la grappe pendant des plombes et attirant les regards des autres gens venus se restaurer.

Brigitte, le temps d’une salade au coulis de fromage, m’a fascinée. Elle m’a intriguée, en plus de m’obliger à contenir mon rire avec tellement d’effort que j’en fus ballonnée pour la soirée (je m’étais trop remplie d’air, tu vois). Pourquoi parle-t-elle aussi fort ?

Fait-elle, comme l’a supposé Alison, en réalité partie d’un réseau d’escort spécialisée dans l’accompagnement d’un repas fait de côte de porc ? Est-ce qu’elle s’est trompée sur la date et qu’elle pensait qu’il s’agissait d’une soirée speed-dating ? Combien de personnes a-t-elle traumatisée ce soir-là ? Combien y a-t-il de Brigitte dans le monde ?

Beaucoup d’interrogations restent en suspens. Une seule certitude : je ne sais pas si je réussirais un jour à trouver la force d’aller au restaurant seule, de peur de rejoindre la longue liste de ces gens qu’elle a empêché de manger leur steak tranquille. La liste de ceux, marqués au fer rouge, qui ont vu leur repas gâché comme si un pigeon s’était lâché de très haut dedans.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Ashy-chan
    Ashy-chan, Le 27 mai 2013 à 0h29

    downey;4144099
    Et euh, juste comme ça, je suis la seule à se dire "Je te l'aurais envoyé bouler bien comme il faut" ? Nan parce qu'autant faire des rencontres j'adore, mais alors une petite vieille qui vient me casser les noisettes pendant que je mange, non !
    Nan, moi aussi je pense que je l'aurais renvoyée, même poliment c'est pas compliqué : "SVP, j'aimerais juste manger toute seule, est-ce que vous pourriez cesser de me parler ?"...
    Pour moi la pause repas c'est sacré, il m'arrive même de répondre sèchement au téléphone ''j'peux pas te parler, j'te rappelle!" parce que je veux manger tranquille^^

    Brigitte se sent peut-être seule et c'est bien triste, mais moi je suis souvent bien contente de ma solitude, alors non, on m'importune pas!

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