Typologie des blessures ingrates

Les blessures ingrates, c'est celles au sujet desquelles on ne peut même pas chouiner pour se faire plaindre un peu, c'est ce gros bleu sur votre fesse gauche ou cette microcoupure sur laquelle du jus de citron a atterri. Petite typologie.

Typologie des blessures ingrates

Ben alors, tu viens de te faire bobo et tout le monde s’en fout ? Viens voir tata Sarah, elle connaît bien les bobos, elle – elle se dérouille au minimum un orteil par jour sur le petit meuble de l’entrée. Elle va sécher tes larmes.

On le sait depuis nos premiers pas, ou la première fois qu’on s’est vautré-e-s comme des crottes : on ne se console d’un bobo que si le monde s’arrête de tourner pour venir s’enquérir de notre bien-être. Et surtout nous plaindre. « Je viens encore de me manger le sol en essayant d’aller choper mon doudou, mon amour-propre situé au niveau de la partie la plus charnue de mon individu a mal, et j’entends au moins générer tristesse et compassion infinie à mon égard » (oui, vous pensiez comme ça quand vous aviez deux ans, de vraies terreurs).

Le fait est, hélas, et on l’apprend en grandissant, qu’il y a des blessures ingrates — ces blessures qui nous « lancent, nous piquent, et nous relancent derrière », mais qui pourtant ne nous apportent même pas la satisfaction d’une plainte.

Quelles sont-elles ? Que nous veulent-elles ? Pourquoi ? Qui a mis cette chaise devant mon orteil ? Enquête exclusive sur le terrain par votre reporter manchotte préférée (moi).

Les blessures peu visibles

Les petites blessures peu visibles, plus communément appelées « mais SI je te jure, je SOUFFRE-EUH », représentent la catégorie des petits bobos qui piquent trop mais dont tout le monde se fout.

Je pense par exemple à la coupure au papier, qu’on ne présente plus, et au nom de laquelle on devrait sérieusement penser à instaurer une prime de risque pour tous les métiers nécessitant la manipulation quotidienne de feuilles de papier. Au moins.

La blessure peu visible est ingrate puisqu’elle te fait passer pour une chochotte au nom de son seul manque de visibilité et indépendamment du fait que ça douille quand même sa grand-mère en kilt. Tu viens de t’érafler le doigt en voulant couper du pain ? Tu peux appuyer tant que tu veux pour faire sortir de ridicules gouttelettes de sang (« mais SI je saigne, regarde ! »), si tu n’es pas à l’agonie ou que tu n’as pas perdu ton doigt en sandwich dans tes tranches de pain, il paraît que tu fais du cinéma pour pas grand-chose.

Ta hanche vient de dire bonjour de façon fort violente à la partie solide du siège quand le train a pris un tournant brusque ? Bouh, non seulement tu vas le sentir passer pendant plusieurs jours, mais en prime tu te fais engueuler parce que les autres ont cru que c’était plus grave que ça quand tu t’es roulé-e par terre de douleur. « PLUS GRAVE QUE ÇA ». Oui madame. Les gens sont méchants.

Les blessures qui dérangent

ATTENTION cette partie parle de trucs pas très cool arrivant à des ongles donc si vous êtes sensibles merci de sauter à l’intertitre suivant.

Les blessures qui dérangent touchent au domaine de la partie sensible. Alors, messieurs, non, je ne parle pas nécessairement de votre talon d’Achille préféré — si vous voyez ce que je veux dire, clin d’oeil, clin d’oeil — mais il en fait partie. Rentrent aussi dans la catégorie « parties sensibles » : les articulations, les doigts de pied, les yeux, les ongles. Aaah, les ongles.

Par exemple, vous êtes-vous déjà coupé-e ou piqué-e juste sous l’ongle ? Bien en-dessous, là, la zone qui ne devrait jamais avoir à subir les agressions du monde extérieur, parce que, à la fin, c’est à ça que sert un ongle, non ? Que votre réponse ait été positive ou négative, vous ne pouvez pas ne pas avoir frissonné à la question.

J’irais même jusqu’à amplifier mon exemple en employant une variante : le retournement d’ongle.

Car en vérité, je vous le dis : il y a peu de blessures aussi ingrates que le trop classique retournement d’ongle. Pour peu que l’ongle ait survécu à ce mauvais traitement soudain, il ne reste, déjà, pour seules preuves de l’abrupte douleur qu’une vulgaire tache rouge, et d’autres petites « tachouilles » blanches.

Par la suite, non seulement on devient tellement paranoïaque avec le doigt blessé qu’en essayant de le protéger, on se cogne partout ailleurs faute d’attention équitablement répartie — mais en plus, on n’a pas l’air fin lors de toute activité nécessitant la participation du membre douloureux (et messieurs, du calme, je parle toujours du doigt).

« REGARDE LÀ J’AI MAL. »

Bref : c’est p’têt pas bien spectaculaire, mais le retournement d’ongle, c’est la mort. Et pourtant, s’il vous vient l’envie ou le besoin — bien humain — de compenser votre malheur en allant geindre chez les autres, vous allez être confronté-e-s à un problème autre que celui du foutage de gueule, j’ai nommé : la répulsion (ou excès d’empathie fort peu à votre avantage).

Vous essayez donc de narrer votre folle mésaventure, et alors que vous arrivez au fameux passage descriptif et gore, qui constitue la seule force narrative de votre récit, votre auditoire préfère :

  • frissonner et partir en courant
  • mettre ses mains sur les oreilles, chanter « LALALA » très fort et partir en courant
  • dire « Aah mais t’es dégueulasse » comme si vous l’aviez fait exprès et partir en courant
  • vomir et partir en courant
  • tout ça à la fois dans un ordre variable et partir en courant.

Et le « ooohh, pauvre de toi !! » (avant de partir en courant), il est où dans tout ça ? Ben là, pour le coup, vous l’avez vraiment le bab et vous n’avez plus qu’à chouiner tout-e seul-e sur votre doigt mutilé.

Les blessures ridicules et/ou inavouables

« PUISQUE JE TE DIS QUE J’AI GLISSÉ DESSUS ENFIN »

Vous vous souvenez, quand vous êtes rentré-e bourré-e l’autre soir, et que vous vous êtes viandé-e dans un petit trou parce que vous avez cru que c’était une marche, un éléphant à poils roses ou je ne sais quel délire provenant de votre esprit imbibé ? Vous vous êtes tordu la cheville et êtes rentré-e d’un cloche-pied incertain, mais vous ne l’avez pas ramenée le lendemain matin, hein ?

Officiellement, vous avez « dérapé sur une marche en aidant courageusement un pote à déménager ».

Non ne mentez pas, je le sais. Et même si cet exemple-là ne vous correspond pas tout à fait, vous avez déjà vécu le même genre d’épisode — celui où les gens, enfin, vous demandent comment vous vous êtes blessé-e, et que vous improvisez un mensonge approximatif et un poil plus glorieux que « j’ai cru que la porte était ouverte » ou « j’ai loupé la chaise ».

Ce sont les blessures ridicules. Celles qui vous poussent à moins la ramener en terme de complainte du pauvre blessé, même si pour une fois c’est une vraie blessure, parce que votre orgueil en a pris un sacré coup.

Comment avouer que vous vous êtes fait un coquard en vous prenant un poteau parce que vous regardiez une vidéo de chat sur votre téléphone ? Que vos multiples blessures proviennent d’un malheureux concours de circonstances commençant par vous, vous étouffant avec votre propre salive et courant, paniqué-e, pour aller boire un verre d’eau, butant au passage sur un livre vous faisant tomber tête la première sur la poignée de la porte, pour ensuite pour relever en chancelant et vous manger le chambranle, qui lui-même vous fait marcher sur la queue du chat qui se venge ?

J’ai même connu quelqu’un qui s’était cassé le coccyx — ce qui n’est pas rien, on est d’accord — mais qui refusait d’en parler parce qu’elle s’était fait ça en imitant la grenouille. Vie de merde, hein ?

Alors, on invente. On essaie de redorer notre blason. Votre coquard, c’est quand vous vous êtes battu-e avec deux types qui voulaient agresser une petite mamie. Votre corps est couvert de blessures à la suite du sauvetage improvisé d’un petit chat coincé dans une maison en feu. Et si vous ne pouvez plus vous assoir ou faire popo correctement, c’est à cause d’une chute de cinq mètres pendant que vous escaladiez une montagne.

Notons au passage que nous avons tou-te-s des progrès à faire niveau mensonges et crédibilité.

Les blessures mal placées

Quand j’étais petite, il semblerait que je n’avais pas autant de complexes qu’aujourd’hui vis-à-vis de mes blessures de guerre au quotidien : tous les matins, au réveil, je prenais grand soin de comptabiliser le moindre bobo sur mon petit corps délicat devant ma mère, histoire que tout soit bien clair entre nous. Une vingtaine d’années plus tard, ma tendre génitrice s’en souvient encore, preuve de l’efficacité de la chose. Le seul problème étant que ça la fait rire.

En étais-je affectée dans mes jeunes années ? Pas dans mes souvenirs. Et pourtant, je ne manquais rien, ni la petite coupure invisible sur le doigt, ni le gros bleu sur les fesses. C’est comme ça, les mômes. Aucun complexe.

Pourtant, il faut bien admettre qu’en tant qu’adultes ou adolescent-e-s bien conscients des enjeux des conventions sociales, on a un peu plus de mal à être aussi libéré-e-s. Ça devient compliqué de se lever après deux heures dans un train ou un fauteuil de cinéma peu confortable, et de faire partager au monde que « AH, J’AI MAL AU FION, MOI ». Le sale gosse à côté de vous ne s’en prive pas. Vous l’enviez.

Faut toujours qu’ils la ramènent ces gosses.

La blessure mal placée, c’est le même principe. Vous aimeriez bien partager votre douleur, mais il vous faut quelqu’un d’assez proche pour cela. Et encore. Allez raconter à votre meilleure pote que vous vous êtes cramé le frifri parce que l’eau de la douchette était trop chaude. Encore qu’à mon avis, si vous avez plutôt un phallus, et que votre dernière conquête a malencontreusement mis les dents (si, ça arrive, vous n’êtes pas à l’abri), vous pouvez vous attirer une très forte compassion de votre groupe de potes — mais n’allez pas le raconter à votre boulangère.

En revanche, il vous faudra être vraiiiiment proche de votre interlocuteur pour lui sortir « REGARDE-MOI UN PEU LA TAILLE DE CE BLEU FESSIER ».

En conclusion, les blessures ingrates c’est quand vous avez bobo, mais que vous ne pouvez pas gémir tout votre saoul à ce sujet parce que vos potentiels spectateurs ne vous prennent pas au sérieux/ont trop d’empathie/vont se foutre de votre trogne/ne sont pas assez intimes !

Et j’vais vous dire : tant qu’on n’a pas des trous dans les mains que le moindre badaud peut venir trifouiller pour vérifier que c’est des vrais, eh ben TOUT LE MONDE S’EN TAPE. Enfin bon, ce n’est pas non plus une raison pour virer dans les extrêmes. Alors lâchez ce marteau et ces clous, voulez-vous.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • MaudiRev
    MaudiRev, Le 30 janvier 2014 à 23h13

    J'ai un cicatrice sur le genou droit..
    En vacances j'ai voulu "bêtement" m'approcher pour voir un mouton qui mangeait...
    Ma cheville était pas du meme avis et elle m'a fait tomber lamentablement sur le sol.
    Resultats: le nouveau jean perfore, et mon genou aussi... Tout ca pour un mouton...:pedo:

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