Bac S 2014 : l’épreuve de maths était-elle trop difficile ?

Les étudiants des séries S de terminale qui viennent de passer leur bac 2014 sont inquiets. En cause, une épreuve de maths jugée trop difficile.

Bac S 2014 : l’épreuve de maths était-elle trop difficile ?

Article initialement publié le 22 juin 2014

L’épreuve de maths des séries S c’est sacré : emblématique de la filière elle est en outre dotée d’un coefficient variant de 7 à 9, ce qui la rend déterminante dans l’obtention du bac et/ou d’une mention.

Elle fait parler d’elle aujourd’hui : L’épreuve de math du bac S 2014 était-elle trop dure voir tout simplement hors programme ? C’est en tout cas ce que pensent les 47 000 signataires d’une pétition en ligne — 47 000 sur les 179 004 étudiants des séries S concernés tandis qu’une page Facebook regroupe plus de 11 000 J’aime.

Le bac S, épreuve de maths 2014 : Les réactions sur la toile

  • Les étudiants en colère

Leur première cible ? Un tétraèdre particulièrement retorse pour les non-spécialistes de la matière.

Celle qui cherche à se rassurer 

Celui qui a un indic’

Celle qui ne perd pas son esprit scientifique

Celle qui est corporate

  • Les « c’était mieux avant »-istes.

Les bons conseils condescendants pullulent également sur le web : il fallait réviser, avant on ne se plaignait pas, c’est les étudiants qui sont devenus nuls… Quelques exemples :

Celui pour qui c’est un complot crypto-gauchiste 

Celui pour qui il n’y a plus de jeunesse…

Celui pour qui c’était mieux dans les années 2000

Pour tirer cette histoire d’épreuve de maths du bac S 2014 au clair, nous avons demandé ce qu’il pensait de cette épreuve de mathématiques à un professeur suivant depuis une dizaine d’année des étudiants de filières scientifiques en groupe mais aussi, de façon plus personnalisée, en cours particuliers :

« L’épreuve en elle-même est révélatrice de l’écho qui en résulte, je dirais que elle n’est absolument pas hors-programme.

Le sujet a été bâti à l’image des années précédentes pour donner à l’ensemble la possibilité d’avoir la moyenne, il y avait dans chaque exercice des questions abordables pour l’élève ayant travaillé, mais dans leurs finalités les exercices étaient sélectifs. Pour terminer les exercices, il fallait avoir une connaissance approfondie du programme, un certain bagage, une certaine épaisseur que tu possèdes en ayant atteint un niveau plus que correct.

On peut faire une réflexion un peu plus profonde par rapport aux élèves : il y a eu beaucoup d’émotions qui les ont court-circuités. Certains élèves y compris très travailleurs, ont peut-être abordé ces épreuves avec un excès de confiance dans l’approche, et espéraient un résultat de manière à s’illustrer, à marquer des points.

Mais il y a eu un moment de flottement parce qu’il a fallu réfléchir, pour les dernières questions, ce qui à leur niveau, et pour la globalité des étudiants à l’échelle nationale, est plus difficile : il fallait mobiliser sa capacité à s’imprégner de l’énoncé pour en tirer toutes les informations nécessaires. 

Pour la géométrie par exemple, à un moment donné il faut employer une relation vue en seconde et à laquelle on ne pense pas forcément, mais on sait en maths que la solution est dans l’énoncé, si on arrive à ce moment-là à mobiliser toutes ses connaissances, on peut être inspiré.

Certes c’est un sujet difficile pour la moyenne des élèves, c’est sûr, mais avec la possibilité quand même de pouvoir en s’accrochant aller prendre encore quelques points à la fin.

Dans l’ensemble, je pense quand même que ça a été difficile car le niveau général est très faible. Un manque du système, qui demanderait à être analysé; un manque de rigueur des élèves à qui on n’apprend pas à réfléchir par eux-mêmes… C’est un problème de mathématiques, il n’y a pas de mystère, peut être une petite astuce mais encore… La majeure partie des élèves sont démunis, motivés au début pour au bout de 10 minutes passer à la suite.

Ensuite là où il y a une défaillance du système, c’est concernant l’exercice a propos des suites d’intégrales, sur 5 points, je suis certain que la plupart des étudiants ont découvert ce thème le matin où ils ont passé leur bac.

Normalement un enseignant doit l’aborder en classe, c’est obligatoire, c’est déjà tombé, mais ce thème n’est pas au centre du programme, c’est périphérique.

Je sais que la plupart des élèves se sont pris une claque avec ça. Mais pourtant les informations sont là… Nous sommes dans un contexte d’inertie mentale où on reçoit l’information avec internet etc… mais la réflexion pure et dure qui consiste à organiser certaines connaissances pour bâtir un raisonnement, c’est déjà plus délicat…

Je me mets à leur place je comprends qu’il y ait eu beaucoup de frustration et d’émotion par rapport aux résultats attendus surtout chez des élèves très impliqués. Les étudiants travaillent plus, apprennent plus mais avec une fragilité sous-jacente, sournoise… On a l’habitude après un effort fourni d’attendre un résultat. Pourtant rien n’est acquis.

Quand se pose ce genre de difficulté dans un exercice c’est aussi la capacité à être combatif qui est évaluée. Il ne faut pas dire que les élèves n’ont pas travaillé. Mais dans l’Éducation Nationale telle qu’elle est actuellement ,on a du mal à faire passer ça… On a voulu leur donner une ouverture sur le monde en surface mais on perd peut-être un peu de profondeur sur le plan de la réflexion pure. Ça reste une épreuve de terminale mais sélective. »

Quelle analyse pour l’épreuve de maths du bac S 2014?

Cette polémique s’inscrit dans un contexte paradoxal entre bac prétendument donné, prestige des filières scientifiques et baisse de la valeur du diplôme. Pour l’instant aucune réponse de la part des instances gouvernementales n’a été donnée.

La comparaison selon les différentes promotions, surtout à plusieurs décennies d’écart, que brandissent certains nostalgiques du bac est au minimum inutile : le bac n’a ni les mêmes objectifs ni la même valeur sur le marché du travail. Or l’épreuve de mathématiques pâtit d’une prétendue objectivité : 2+2 feront toujours 4.

C’est oublier ce que souligne notamment Bourdieu mais aussi les enquêtes PISA : la réussite aux épreuves, même scientifiques, se prépare longtemps en amont. En effet, selon le sociologue Bourdieu auteur de La reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, la réussite scolaire est en grande partie le fruit de notre socialisation primaire : c’est à dire de l’éducation donnée par notre famille, nos premières écoles, nos premières activités extra-scolaires.

Bourdieu souligne à cette occasion le rôle déterminant joué par l’aisance financière de notre entourage : aller au cinéma, avoir une bibliothèque à la maison, parler à table de politique… Cela peut paraître anodin mais les conséquences se répercutent jusqu’en classe préparatoire où les classes populaires sont sous représentées – cf l’Observatoire des inégalités, rapport de septembre 2013 .

On peut alors en déduire que le baccalauréat s’est démocratisé, s’ouvrant de plus en plus aux classes populaires, sans que le processus de reproduction dénoncé par Bourdieu ne soit pour autant remis en question.

Des étudiants moins préparés et moins favorisés se heurtent donc en masse aux difficultés d’un retard d’autant plus mal vécu qu’il ne semble pas affecter tout le monde de la même manière.

Les enquêtes PISA mettent en valeur cette incapacité de la France à fonder un système éducatif égalitaire permettant la progression des étudiants quelque soit leur milieu. Elle souligne :

« Lorsqu’on appartient à un milieu défavorisé, on a clairement aujourd’hui moins de chances de réussir qu’en 2003. (…) Le système d’éducation français est plus inégalitaire en 2012 qu’il ne l’était neuf ans auparavant et les inégalités sociales se sont surtout aggravées entre 2003 et 2006 »

L’enquête souligne également, oh surprise, la baisse du niveau en mathématiques depuis 2006, date du dernier rapport de l’OCDE, organisation de coopération et de développement économique, sur le sujet. La France perd donc deux points au classement PISA pour se retrouver tout juste dans la moyenne mondiale selon le Huffington post.

Sans déresponsabiliser les étudiants, qui sont responsables de l’implication et du sérieux de leurs révisions, si ce type de manifestation virtuelle était appelé à se reproduire dans les années à venir, combien de temps pourra-t-on qualifier les étudiants de feignants sans remettre en cause le système éducatif français ?

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Tu peux désormais nous soutenir financièrement en nous donnant des sous !
Big up
Viens apporter ta pierre aux 141 commentaires !

Voici le dernier commentaire en date :

Lire l'intégralité des 141 commentaires

(attention, tu dois être connectée pour participer — tu peux nous rejoindre ici !)