J’ai avorté clandestinement en Colombie — Témoignage (et mise à jour, 8 mois plus tard)

Diane est tombée enceinte en Colombie... où l'avortement est illégal. Après vous avoir raconté son parcours pour se faire avorter clandestinement, elle vous donne de ses nouvelles huit mois plus tard.

J’ai avorté clandestinement en Colombie — Témoignage (et mise à jour, 8 mois plus tard)
En tant que chargée des témoignages, j’ai pu lire beaucoup d’expériences d’avortement en France. C’est un droit qui peut nous sembler acquis, bien loin du témoignage que nous livre aujourd’hui cette madmoiZelle qui a dû avorter clandestinement en Colombie.

Pourtant, il n’y a pas qu’en Amérique du Sud que l’avortement est un combat bien difficile à mener : il reste un droit bancal en Europe.

Par exemple, l’avortement n’est toujours pas légal en Irlande, il reste contesté par beaucoup en France (jusqu’au corps médical qui culpabilise encore bien trop souvent les patientes), et est sérieusement menacé d’interdiction totale en Pologne. Un retour en arrière d’une actualité effrayante.

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Mon avortement clandestin en Colombie

— Publié le 5 avril 2016

Nous savons toutes les raisons qui font qu’on tombe accidentellement enceinte : une capote qui craque, un retrait mal géré, un instant de folie où l’on décide de le faire sans protection… Les versions sont nombreuses et variées.

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Celles qui amènent à l’avortement sont aussi connues : trop jeune, pas prête, pas envie, phobie des enfants, fait avec un inconnu d’un soir dont on ne connait même pas le prénom…

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Dans mon cas, c’est assez simple : casée avec mon mec colombien depuis un an, je suis intolérante aux contraceptions hormonales et pratique gaiement la méthode – certes risquée – du retrait.

Toutes mes excuses pour expliquer le fait que je n’utilise pas de capotes sont nulles, je l’accorde.

Il faut dire que j’ai assez facilement adopté la philosophie du chanteur de Calle 13 dans Ven y critícame :

« Real, como tener sexo sin condon »

« Réel, comme baiser sans capote »

Je pratiquais donc le retrait avec délectation, malgré les avertissements, et est arrivé ce qui devait arriver : je me suis retrouvée en cloque.

Il m’aura quand même fallu plusieurs semaines pour m’en rendre compte et puis, quand sont apparus sur le test les deux petits traits qui signifient « C’est positif ! », j’ai dû affronter une autre réalité.

Comment me faire avorter en Colombie, pays catholique très conservateur, où l’avortement est tout bonnement interdit ?

Comment me faire avorter en Colombie, pays catholique aux idées encore très conservatrices, où l’avortement est tout bonnement interdit ? Parce qu’il allait de soi, en tant que bonne petite Française éduquée à base de sécurité sociale et de droits de la femme, que je n’allais pas garder cet embryon.

Donc, comment passer à la pratique ? Car si, en Colombie, l’avortement n’est pas légal, il reste largement pratiqué en secret. Il n’est pas rare d’entendre que telle ou telle femme y a eu recours plusieurs fois dans sa vie.

Environ 300 000 Colombiennes avortent chaque année. Le plus compliqué était donc de trouver où, quand et comment le faire.

Il m’a fallu passer par plusieurs étapes.

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Surmonter la culpabilisation engendrée par l’entourage

La première à avoir été mise au courant, c’est ma belle-mère. Sa réaction n’a pas tardé quand je lui ai dit que je souhaitais avorter :

« Non, c’est hors de question ! Vous allez le garder ».

Ma belle-soeur s’y est ensuite mise :

« C’est un être vivant, Dieu te punira pour ça… »

Finalement, sans brusquer leur foi, j’ai réussi à leur faire comprendre qu’élever un enfant alors que j’avais à peine assez d’argent pour moi n’allait faire de bien à personne.

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Trouver l’endroit approprié

Je n’avais personne autour de moi qui aurait pu me donner des tuyaux. Nous sommes donc partis à l’inconnu dans un quartier réputé pour réunir beaucoup de cliniques obstétriques.

Nous sommes tombés sur un jeune garçon qui distribuait des flyers affichant « échographie 3D pas chère ». Nous lui avons demandé à voix basse « Et où est-ce qu’on peut acheter les médocs ? » Les médocs, c’est les pilules qui font avorter. Pas besoin de lui préciser, il comprenait parfaitement :

« Entrez là, allez à la réception, on a ce qu’il vous faut ».

Organiser l’avortement en toute discrétion

Comme la cocaïne ou la marijuana, en Colombie, tout sujet tabou ou illégal se discute à voix basse. Alors, pour parler d’avortement au beau milieu d’une clinique, il faut chuchoter.

On chuchote tellement bas que je ne comprends rien.

C’est ma belle-soeur qui parle, et on chuchote tellement bas que je ne comprends rien. Je devine juste qu’il faut que je boive beaucoup d’eau et que j’attende. Une infirmière ne tarde pas à venir m’appeler, tout en me faisant signe de parler à voix basse :

« Nous ne sommes que trois dans tout l’établissement à faire cela, donc discrétion je vous prie. »

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Faire connaissance avec l’embryon

L’infirmière est catégorique : je ne prendrai les médocs que si ma grossesse est inférieure à deux semaines.

À plus de deux, c’est avortement chirurgical. Donc, si je veux voir à combien de temps j’en suis, il faut que je paye 30 000 pesos (un peu moins de 10€). Ok !

Pas de semaine de délai, un prix exorbitant… mais je n’ai pas vraiment d’autre choix.

Une minute plus tard, je vois le minuscule haricot sur l’échographie, et l’infirmière me dit : cinq semaines, va falloir opérer. On peut me le faire dans la demi-heure, si je paye 400 000 pesos.

Je suis sous le choc : pas de semaine de délai « pour être sûre » comme il y avait jusqu’à très récemment en France, un prix exorbitant pour un effet immédiat… Bon, je n’ai pas vraiment d’autre choix, on y va.

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Avorter, enfin

Je fais la rencontre de la gynéco qui va m’opérer, une vieille chouette de 70 ans qui fait avorter les femmes en cachette depuis plus de trente ans.

Elle ne m’inspire pas tellement confiance, et encore moins à mon mec, qui s’empresse de la menacer :

« Si vous faites le moindre mal à ma copine, je ferai un scandale tellement retentissant que tout le monde saura que vous pratiquez des avortements dans cette clinique ».

Elle ne lui prête pas vraiment attention, et me fait entrer dans une salle d’opération. La pièce est lugubre et sombre, mais j’écarte quand même les jambes sous les yeux de la doctora.

Elle et l’infirmière me posent des questions sur ma vie pour me distraire :

« Ça fait combien de temps que tu vis en Colombie ? Quand est-ce que tu retournes en France ? »

J’y réponds docilement jusqu’à ce qu’on m’injecte l’anesthésiant local dans l’utérus. La douleur est si vive que je ne peux plus poursuivre la conversation.

La suite ne me donnera pas l’impression d’être anesthésiée. Tandis que la doctora gratte le fond de mon utérus pour décoller le haricot, je me tortille dans tous les sens, crie, pleure, broie la main de l’infirmière qui ne sait plus quoi faire pour me faire taire.

On me dit :

« Chut ! Taisez-vous ! Il ne faut pas qu’on vous entende ! »

L’anesthésiant, qui ne semble faire aucun effet là où il a été mis, me monte au cerveau et je vois un peu trouble. L’infirmière et la gynéco se regardent d’un air inquiet.

Je lève la tête et je vois des cotons imbibés de sang un peu partout. On me réallonge violemment. J’ai la désagréable impression d’être dans un film sur des trafiquants d’organes.

Je commence à paniquer :

« Qu’est-ce qu’il se passe ? Arrêtez ça ! Arrêtez ça tout de suite ! »

Le visage de la doctora devient soudainement sévère :

« Taisez-vous bon sang ! Vous êtes une gamine de 5 ans ! »

Elles ont très peur que quelqu’un m’entende. Je tiens le coup, et les supplie de se dépêcher.

La gynéco et l’infirmière ont très peur que quelqu’un m’entende.

Mais l’opération se fait plus dure : ce putain de haricot ne veut pas se décoller, il faut y aller à l’usure. Alors que je crois que je vais m’évanouir, la doctora retire ses mains pleines de sang de mon vagin et me lance sèchement un « C’est bon ».

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Gérer l’après

L’infirmière me met en position fœtale. J’ai l’impression que l’on m’a déchiré l’utérus, j’ai mal comme quand j’ai mes règles mais dix fois plus fort.

Elle me prescrit des médicaments et me lance, amusée :

« Vous avez eu de la chance d’être tombée sur nous, parce que je vous garantis pas que les cliniques d’à côté soient très nettes ! »

À vrai dire, je suis trop sonnée pour répondre. Je crois même que je pleure.

L’infirmière me dit :

« Bon, bon. Maintenant séchez vos larmes, c’est fini. Vous sortez d’ici avec le sourire, et vous rentrez chez vous vous reposer. Personne ne doit savoir ce qu’il s’est passé ici. »

Je retrouve mon copain et sa sœur dans la salle d’attente, morts d’inquiétude. Mais je ne peux rien leur dire pour le moment. Je dois serrer la main de la doctora avec un sourire, tenir debout, prendre le bus, rentrer chez moi.

Là, les oreilles indiscrètes n’entendront rien et je pourrai parler à voix haute, enfin.

Morale de l’histoire, après quelques contrôles, je suis maintenant sûre que mon utérus va bien, et que l’avortement a été une réussite.

Mais si j’ai la malchance de devoir avorter une nouvelle fois, je le ferai en France, là où je pourrai crier et pleurer comme je veux, serrer la main d’un proche, dans un environnement sain.

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En France, l’avortement est légal, et intégralement remboursé par la Sécurité sociale depuis le 1er avril 2016 (incluant les actes médicaux précédent l’IVG.

Pour autant, l’accès concret à l’information relative à la contraception n’est pas garanti partout, sur tous les territoires. À Fourmies, dans le Nord, une antenne du Planning Familial a été contrainte de fermer, faute de moyens… et d’une volonté politique de développer l’accès aux soins et à l’éducation sexuelle.

Une pétition a été lancée pour interpeller les pouvoirs publics, et soutenir l’action du Planning Familial.

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Mon avortement clandestin, 8 mois après

— Le 28 septembre 2016

L’avortement s’est déroulé il y a maintenant huit mois. Depuis, je suis rentrée en France avec mon copain pour commencer une nouvelle vie. Comme je l’ai fait à travers mon témoignage, je continue de parler de mon expérience aux femmes que je rencontre.

Un exemple qui sert aux autres femmes

Quelque part, j’ai le sentiment d’adoucir mon traumatisme en le partageant. Toutes ont été réceptives et compréhensives, certaines même admiratives. Mais le plus important pour moi est d’informer, de pousser les femmes à comprendre leur corps, à l’écouter et à le protéger.

Je suis parfois étonnée du manque d’information qui subsiste encore, malgré le fait que la société française soit plutôt avancée sur ce sujet. Par exemple, beaucoup de femmes ne savent pas qu’on peut tomber enceinte pendant les règles… pourtant, c’est ce qui m’est arrivé. Loin de me morfondre, je vois mon expérience comme un exemple qui pourra peut-être aider d’autres personnes.

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L’apparition de douleurs fortes

Au niveau de ma santé, les choses ont été plus compliquées.

J’ai évidemment fait tous les contrôles, et plutôt deux fois qu’une, pour vérifier que tout allait bien. Je suis passée à la cup pour remplacer tampons et serviettes, je me suis fait poser un stérilet en cuivre (car mon corps ne supporte pas les hormones), et je participe à des sessions de méditation concentrées sur la féminité et le bien-être de notre appareil génital. Tout cela, parce que mon utérus est devenu plus sensible…

Des amies ayant avorté en France m’ont expliqué qu’elles avaient eu une anesthésie générale et qu’elles n’avaient rien senti. Moi, j’ai eu une anesthésie locale qui n’a fait presque aucun effet. Je pense que mon utérus a connu un choc douloureux dont il ne s’est pas encore remis. J’ai des douleurs beaucoup plus fortes qu’avant durant mes règles, et surtout dès que je suis triste ou énervée. C’est comme si mon utérus était devenu le miroir de mes émotions.

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Je suis allée voir plusieurs gynécologues en leur expliquant mon problème et personne ne m’a réellement prise au sérieux. Certains ne savaient même pas que l’avortement était illégal en Colombie et que cela changeait pas mal de choses dans la logistique… Je continue de chercher un médecin qui m’écoutera sans me juger, car je sais qu’il en existe.

Du traumatisme à la force

Beaucoup plus sensible à ce qu’il se passe en moi, j’ai décidé d’en faire une force. Maintenant je suis capable de dire où j’en suis dans mon cycle, pourquoi j’ai mal à tel endroit, et quelles sont les solutions pour atténuer les douleurs. À l’avenir, je veux continuer d’informer les femmes.

Mais je veux aussi ouvrir la perception des hommes, qu’ils arrêtent de penser que ce qui a trait à l’appareil génital féminin est tabou. Qu’on puisse parler de règles, de douleurs, de traumatisme dans toutes ses formes sans que des regards désapprobateurs ne viennent nous clouer le bec.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Elyriah
    Elyriah, Le 7 avril 2016 à 21h10

    @Aliénor d'Aquitaine dingue ça j'ai jamais eu de problème mineure ou pas les pharmacien(ne)s ont toujours été top je trouve, ils/elles n'ont pas jugée juste prévenue des "risques" liés à la prise genre maux de ventres saignements .... mais sinon rien pareil pour la gratuité parfois je n'ai même pas eu besoin d'en parler à 19 ans on me pensait encore mineur et on me l'a donnait automatiquement gratuitement lol. Je me rends compte que j'ai eu de la chance de tomber sur des personnes qui ont su rester professionnelles et ne pas me juger.

    Edit : je viens de finir la vidéo mais c'est dingue quand même pour la dernière pharmacie c'est quand même la seule pharmacie du village, ok chacun peut avoir ses convictions religieuses aucun souci la dessus mais tu ne l'impose pas à tout le monde il se rend compte du monde de personne que ça peut mettre dans la :caca: ??? Genre les ados qui n'oseront jamais demander à leurs parents de les emmener à la pharmacie du bled d'à côté pffff

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