Chronique d’une fille qui aime (un peu trop) l’ironie

L'ironie est un décalage entre le discours et la réalité. Dans la vie de Mircéa Austen, c'est surtout un vrai réflexe qui a ses avantages... et ses inconvénients.

Chronique d’une fille qui aime (un peu trop) l’ironie

Chacun a son type d’humour. Il y a ceux qui aiment faire le clown, ceux qui aiment l’humour pipi-caca, ceux qui aiment les caricatures… Mon truc, ça a toujours été l’ironie, si possible avec un supplément humour noir. Dans ma vie, l’ironie représente même plus qu’une forme d’humour : c’est un vrai mode de fonctionnement dont je n’ai pris conscience que récemment.

L’ironie, qu’est-ce que c’est ?

L’ironie, c’est le fait de créer un décalage entre le discours et le réel.

La plus célèbre forme d’ironie est l’ironie par antiphrase. Là, logiquement vous vous souvenez de vous cours de français de première.

Bon ok, je vous aide : l’ironie par antiphrase consiste tout simplement à dire le contraire de ce que l’on pense véritablement. Mais la subtile différence entre l’ironie et le mensonge, c’est que la personne qui va faire sa remarque ironique laissera suffisamment d’indices à son interlocuteur pour qu’il puisse comprendre la vérité.

Je ne suis pas sûr que c’est drôle parce que c’est ironique ou parce que c’est vrai.

On peut aussi, par ironie, exagérer ou minimiser ses propos, toujours en laissant deviner à son interlocuteur le vrai fond de sa pensée.

Cette formule a eu bonne réputation pendant un moment, avec notamment l’émergence de personnages comme celui du Dr House : l’ironie donnerait l’air intelligent. On parle alors de « traits d’esprit ». Elle est devenue si populaire qu’un point de ponctuation lui est consacré : Ce qui précède est de l'ironie

Mais de « personne intelligent-e » à « personne qui fait son/sa malin-e », il n’y a qu’un pas, et la critique de l’ironie se fait de plus en plus vive ces derniers temps, notamment dans les milieux universitaires, littéraires et artistiques. Les personnes ironiques seraient donc des cyniques blasés ?

On reproche en effet à l’ironie d’être critique et peu constructive. On lui reproche également de servir à dominer la conversation en créant un effet d’autorité, presque pour moquer de son interlocuteur. Enfin, certains la considèrent comme purement esthétique : elle n’apporterait rien, si ce n’est la satisfaction d’avoir fait une belle tournure de phrase.

Pourquoi j’aime quand même l’ironie

L’ironie et moi, c’est une grande histoire d’amour qui remonte à l’enfance, et je n’ai jamais vraiment choisit de la pratiquer à dose massive. C’est tout simplement mon mode de communication.

Déjà parce que j’ai créé ma culture humoristique autour de comiques comme Pierre Desproges et Albert Dupontel, deux personnalités dont l’amour pour l’humour noir et l’ironie n’est plus à prouver.

Baignant dans leurs spectacles et leurs écrits, j’ai développé un goût aigu pour la capacité à dire les choses les plus interdites tout en les enrobant d’ironie. Rire du cancer, rire de la mort, rire du pire… C’est une sorte d’élégance du verbe face à ce qu’il y a de plus terre-à-terre et de plus tragique dans des existences humaines où, tôt ou tard, « les droits de l’Homme s’effacent devant les droits de l’asticot » (Desproges).

L’ironie est ainsi devenue un véritable outil face aux difficultés de la vie, et je rigole rarement autant que lorsque je suis très triste : larguée, endeuillée, ma première réponse face à un choc reste encore et toujours l’ironie. Pourquoi ? Parce qu’elle crée une distance, une protection. Prenons la mort d’un bébé chaton par exemple : presque malgré moi, je finirais pas dire « Oh, on aura pas trop eu le temps de s’attacher, ça va ! »…

Bon, et ensuite je fondrais probablement en larmes, je ne suis pas un monstre non plus !

« L’ascenseur social est en panne… Mais non, il descend très bien ! » : ou l’art de mettre le doigt où ça fait mal. 

L’ironie, en grandissant, est devenu pour moi un outil d’affirmation de soi efficace, à plus d’un titre.

Déjà parce que j’ai été très ironique très jeune, et l’amour du sarcasme chez une jeune collégienne passe mal, y compris auprès des professeurs qui la confondent rapidement avec de l’insolence. Il faut alors rapidement s’assumer et accepter de ne pas plaire à tout le monde.

Ensuite parce qu’on attend pas toujours d’une femme qu’elle pratique l’humour noir et l’ironie : en soirée, ça fait parfois tache. Il faut alors trouver l’aplomb d’envoyer balader ceux qui voudraient qu’une femme n’exhibe pas ses traits d’esprit sarcastiques en public et se contente de sourire poliment. Car dans l’imaginaire collectif, une femme ne rigole pas du cancer : elle s’en émeut.

Natoo s’attaque aux gens qui trouvent qu’elle est drôle « pour une fille », et c’est fantastique.

Je n’utilise jamais l’ironie pour me moquer, faire la maline ou simplement rabaisser mon interlocuteur : c’est tout simplement un moyen de survie face à l’absurdité du monde et aux horreurs du 20h.

C’est que nous avons tou-te-s une façon de nous défendre : la timidité, l’agressivité, la naïveté, l’art… Les personnes ironiques tournent en dérision les difficultés du quotidien pour mieux les accepter, mais c’est une manière de faire parmi d’autres.

Pourquoi l’ironie me crée des ennuis

L’ironie est susceptible de provoquer deux genres de problème, que j’ai appris à gérer, même s’il me reste encore beaucoup de progrès à faire.

Le premier n’est pas très compliqué : c’est la réaction des gens imbus d’eux-mêmes. Ils n’aiment pas l’ironie, parce qu’ils se sentent menacés par elle, surtout sur le plan intellectuel. Ils considèrent que s’en servir dans une discussion, c’est tricher. Parce qu’ils vivent leurs rapports humains sur le plan de l’affrontement, l’ironie leur apparaît comme un évitement snobinard de la confrontation qu’ils cherchaient à instaurer.

Le second problème est bien plus embêtant : c’est celui posé par les gens premier degré. Ils ne sont pas plus bêtes ou moins intéressants que ceux vivant sur la planète du troisième degré : ils ne parlent tout simplement pas la même langue ! Les personnes authentiquement premier degré ont une capacité à vivre pleinement leurs émotions que j’envie beaucoup. Quand on a fait de l’ironie un sport de compétition, on préférera détourner l’énonciation de ses sentiments.

Une personne premier degré répondra « Pas fort » lorsqu’on lui demande comment ça va lors d’un mauvais jour, tandis que j’aurais plutôt tendance à répondre « Oh, merveilleustiquement bien ! On ne pourrait littéralement pas rêver mieux ! », avec un grand sourire. Il ne s’agit pas de dire la vérité d’un côté et de mentir de l’autre : la personne ironique ne cherche à tromper personne, mais plutôt à ménager l’aspect parfois cru de ses déclarations.

Face à une personne ouvertement twee et plus innocente qu’un bébé licorne, je me retrouve un peu comme une idiote, avec mon ironie en bandoulière, lorsque je la vois ouvrir grand les yeux et se décomposer à la suite d’une blague douteuse sur l’Alzheimer de ma grand-mère (que j’aime beaucoup).

Il faut alors apprendre, petit à petit, à tenir compte de la sensibilité de son interlocuteur pour éviter de le heurter… ou bien platement s’excuser.

Pour vous situer un peu le problème, regardons ensemble ce sketch du merveilleux Louis C.K. : Of course… but maybe. Cet humour fonctionne parce qu’il met en valeur la mécanique entre le premier et le second, voire troisième degré : il y a ce que l’on pense vraiment, et cette petite idée vicieuse qui squatte ton cerveau… et que je ne peux jamais m’empêcher d’exprimer.

Ce que m’a appris l’ironie

L’ironie, que vous la pratiquiez ou non, que vous l’aimiez ou non, est un phénomène humain fondamentalement intéressant. Elle nous en apprend en effet beaucoup sur notre façon de communiquer.

Tout d’abord, l’ironie suppose une connivence entre les interlocuteurs. Elle peut être contextuelle (on a vu tous les deux ce qui vient de se passer, donc on connaît tous les deux la vérité) ou bien plus profonde. Une personne qui utilise l’ironie avec vous n’est pas nécessairement en train de se moquer de vous : c’est le signe qu’elle se sent suffisamment à l’aise et en confiance pour utiliser un mode de communication plus implicite.

Ensuite, l’ironie impose la prise en compte des interlocuteurs. On ne dit plus seulement quelque chose pour transmettre l’information, on met en scène cette information. Il y a là une recherche esthétique du langage qui ne devait pas être méprisée ! À titre d’exemple, l’ironie, cette façon de jouer avec les mots, m’a menée vers la poésie que je pratique toujours avec passion.

Enfin, elle permet un jeu sur le langage qui laisse place à la nuance. Comme le souligne la linguiste Shelly Dews dans Why not say it directly ? The social functions of irony (Pourquoi ne pas le dire directement ? La fonction sociale de l’ironie), l’ironie permet de préserver une certaine cohésion sociale et même de rester poli dans des situations où l’on sent poindre en soi la tentation de l’agressivité. Il vaut parfois mieux dire : « Surtout ne te gêne pas, fais comme chez toi » plutôt que « Mais dégage tes pieds de ma table basse » !

L’usage de l’ironie répond donc à un grand nombre de règles implicites qu’il serait vain de chercher à résumer. Elle peut être volontairement blessante et moqueuse, mais elle peut aussi, et surtout, être une preuve de gentillesse. Lorsqu’elle renforce la cohésion sociale, c’est un outil à la fois drôle, intelligent et léger qui permet de ne pas se prendre au sérieux, même face au pire !

Étonnant, non  Ce qui précède est de l'ironie

À lire aussi : Peut-on analyser l’humour ?

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Voici le dernier commentaire en date :

  • MsOriginalDoll
    MsOriginalDoll, Le 11 août 2014 à 13h46

    L'idée de cet article est bien pensé. Il m'arrive très souvent de faire preuve d'ironie dans les moments où je me sens assez énervée.

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