J’ai testé pour vous… être agent sanitaire en hôpital psychiatrique

Camila est agent sanitaire (femme de ménage, si vous préférez) en hôpital psychiatrique, chaque été, depuis trois ans. Plongée dans un job pas banal, mais riche en enseignements.

J’ai testé pour vous… être agent sanitaire en hôpital psychiatrique

— Tous les prénoms ont été modifiés.

Cela fait trois ans maintenant. Trois étés que je passe à l’hôpital psychiatrique. À faire le ménage, récurer, balayage humide, balayage au Surfanios ou au Deterg’anios, changer de produit les week-ends, pour pas que les microbes s’habituent. Tuer chaque parcelle de saleté, annihiler le moindre petit virus.

Hygiène, propreté, aseptisation intégrale de chaque surface. Je suis agent sanitaire hospitalier, femme de ménage si vous préférez.

À l’hôpital psychiatrique, tout doit être immaculé

Les produits sont puissants. Je le vois sur mes mains qui pèlent, rougies d’avoir trempées dans l’eau désinfectée, malgré les gants. Toute une batterie de règles à suivre à la lettre, pour ne surtout pas fauter.

Le sacré, c’est d’être immaculé-e. Nos tenues sont censées être aussi blanches qu’on peut supposer l’être la toile de Serge dans Art de Yasmina Reza. Tout est subjectif. (J’apprécie la comparaison hors sujet art-mou-science-dure.)

Cette année on a même reçu un petit fascicule écrit en Comic Sans MS (la typo préférée de nos parents) et illustré de petites bonnes femmes (on pourrait se poser la question, pourquoi pas des bonshommes après tout ? Même si le job est assez féminin, sachez que des jeunes garçons ne rechignent pas à le prendre en boulot d’été !). Bref, le livret de bionettoyage nous éduque à être le « parfait agent hospitalier », bien propret. C’est normal après tout, les microbes il faut les achever et que règne l’hygiène ! Amen.

Quand les patients mettent un pied dehors…

Je me suis d’ailleurs toujours demandé comment faisaient les patients quand ils sortaient un peu à l’extérieur ou retournaient dans leurs familles pour ne pas choper le moindre truc dès qu’ils commenceraient à respirer l’air de la liberté.

Ils tombent malades, en réalité. Quand ça vous frappe en pleine tronche, que la vie est bien plus crade et brutale qu’à l’intérieur de ces murs blancs, ça pique les narines, forcément.

L’hôpital psychiatrique, ce petit village où il fait bon vivre

Chaque service est différent. Le premier où j’ai bossé était un service ouvert. En gros, les patients ont des horaires bien précis durant lesquelles ils peuvent quitter l’enceinte de leur bloc et vaquer à leurs occupations.

La plupart du temps, cela consiste à se rendre à la cafétéria juste en face pour boire quelques Cocas. Mais les ambitieux vont jusqu’au célèbre arrêt de train qui se rend vers les villes les plus proches. Deux sens, deux destinations. Peu de trains. Peu de choix.

L’hôpital constitue un petit village à lui tout seul. Salon de coiffure, petite cinémathèque et bien sûr, donc, la cafèt. Quand j’étais petite et que mon père, qui est psychologue, m’emmenait là-bas pour passer à son bureau, j’adorais.

Je me voyais bien vivre dans une micro-ville indépendante comme ici, avec la grande blanchisserie qui faisait parvenir des tenues toutes blanches au personnel, des coins de verdure, peu de voitures (écolo bonjour !), le restaurant… Et pas un chat qui se baladait dans les environs. Je m’imaginais racheter tout ça et y installer tous mes amis.

Un asile pour indésirables, il y a longtemps…

À une époque très lointaine pour mes yeux d’enfant, cet hôpital avait été un asile. On y enfermait les indésirables des villes environnantes. Les gens qui gênent.

Depuis, la psychiatrie a ouvert ses yeux sur de nouveaux possibles, des méthodes plus humaines et la compréhension de la maladie mentale, complexe, fait ses premiers pas (rapides parfois) dans notre société. Combien d’âmes ont pu se perdre dans ces bâtiments grillagés, et les cris résonner, causés par l’erreur des bien-pensants ?

Jadis, il y avait des gens qui n’avaient clairement rien à foutre là. Aujourd’hui, l’hôpital ressemble plus à un petit village tranquille, havre de paix aux bâtiments refaits à neuf, et calmes sont les promeneurs que l’on croise dans les allées goudronnées.

Service fermé et collier de sécurité

Le deuxième service où j’ai bossé était fermé. Je crois que je n’ai jamais autant utilisé une clé dans toute ma vie, même pour rentrer chez moi. Tout fermer derrière soi, tout ouvrir devant soi. Les portes fermées, personnellement, je n’aime pas trop ça. Ça entrave la liberté, mais en plus, ça confine l’air dans un espace déjà lourd de passé et à l’avenir incertain.

Dans ce service, j’avais un « collier de sécurité ». Un petit bouton à presser en cas de danger pendouillait autour de mon cou. Il ne m’a jamais servi. D’ailleurs, je l’oubliais la plupart du temps. Mais service d’admission oblige.

Ne pas confondre cependant mon service avec celui des psychopathes que l’on a pu voir dans des films : je n’ai pas rencontré de Gollum en herbe (ni accompli d’ailleurs) et encore moins de Norman Bates !

Un travail répétitif dans un environnement pas banal

Je ne vais pas décrire des heures durant en quoi consiste le travail d’ASH. Il est très répétitif. Chaque journée est rythmée par les mêmes travaux, au même moment. Les pauses aussi. Et il y en avait peu à l’hôpital.

Une fois qu’on a pris le pli, les gestes se répètent aisément. L’habitude, sans doute… Les toilettes de Monsieur Untel seront d’une propreté éclatante, telles que je les avais laissées la veille. Celle de Madame Machin seront, bien au contraire, jonchées de papier WC, comme hier et avant-hier. Elle n’aime pas le vide, pas les trous, alors il faut tout boucher pour ne pas voir la vacuité.

Les malades sont des personnes avant tout !

Cette année c’est différent. Je travaille dans un foyer postcure, associé à l’hôpital psychiatrique. Les patients viennent de chez eux pour déjeuner, prendre le goûter, dîner et ils repartent. Une grande solitude a surgi lorsque la maladie a brutalement arrêté leur vie. Ce sont leurs mots/maux. Ils parlent d’ « accident » pour décrire le jour où ils sont tombés malades, n’ont plus pu faire face à la réalité d’une vie trop complexe pour des âmes si fragiles.

On apprend à connaître l’autre. Pas par ses pathologies — à vrai dire, ce n’est pas notre job. Mais à force de les côtoyer, les troubles les plus perturbants dans l’imaginaire deviennent bizarrement… normaux.

J’ai appris que quand Vania arrive le mardi pour faire sa toilette de la semaine, elle restera un temps interminable assise après que tous les autres ont terminé le repas, lavera treize fois son coin de table et montera, descendra sa chaise également treize fois tout en récitant des petites comptines.

Une empathie à doser avec soin

On prend un regard amusé/gêné le premier jour, décontenancé le deuxième. On quitte notre regard de pitié, parce que celui-ci n’aide pas dans ces moments-là. Et bien que l’on ne puisse pas comprendre ce qui se passe dans leurs têtes, on sait que leurs âmes sont tourmentées. Combien sont-ils dans cette personne ? Parfois je me dis que j’ai tant à faire avec moi-même et les soubresauts de mon humeur… Comment le prendrais-je si nous étions plusieurs à me parler ?

L’empathie peut être dangereuse. Non pas qu’il faille en manquer, mais prendre conscience du mal-être d’un ami est une chose, accepter la mesure de celui d’un inconnu en est une autre. Dur de savoir comment réagir, puisqu’aucune de nos réactions ne vient naturellement, ni ne suit la logique habituelle que l’on nous a apprise.

L’autre jour, alors que je demandais à une demoiselle si elle voulait encore manger quelque chose, elle m’a répondu, contrariée : « Je n’aime pas votre voix, ne me parlez pas ». Soit. Je me suis tue. C’était un brin vexant. Mais nous avons quasiment le même âge, et son regard ne peut pas rencontrer le mien. Seules les deux infirmières ayant l’âge de sa mère peuvent lui adresser la parole. C’est ainsi.

La patience n’est pas mon fort. Et quand Martin me demande une chose, il faudrait déjà qu’elle soit là. Il est pourtant plus âgé que moi. Il devient rouge comme une pivoine quand je lui demande de patienter. J’ai bien essayé de lui expliquer, au début, qu’il fallait attendre les autres pour finir le repas. De guerre lasse, je lui file parfois son sirop à la menthe quand l’heure du goûter est passée.

Venez donc voir comment vivent les « assisté-e-s » !

Des enfants ? Des malades ? Je n’aime pas vraiment ces termes. Je ne les abhorre pas, on décrit comme on peut ce que l’on ne connaît pas, ce qui nous échappe et qu’on espère ne pas avoir à vivre par nous-mêmes. La maladie psychiatrique se vit aux dépens de soi, aux dépens des autres.

Alors tous ces froussards qui ont parlé et parlent encore d’assistanat comme privilège, moi je les enverrai bien ici. Au coeur même de l’assistance. De l’entraide. Et de la tentative du faire aller mieux. J’ai cherché les différentes acceptations du terme assistanat dans un bon vieux Petit Robert, pour en avoir le coeur net.

Assistanat : Fonctions d’assistant, dans l’enseignement supérieur.

Okay. Next.

Assistance : Sens 1. Personnes réunies. Assemblée, foule. Sens 2. Action d’assister quelqu’un. Le fait de venir en aide à quelqu’un, appui, secours donné ou reçu.

Bon, mon dico date un peu de Mathusalem puisqu’il appartenait à ma grand-mère. Alors j’ai cherché sur Internet. Mais là, tout est orienté, j’ai presque envie de dire : la Toile, temple du débat stérile (à nuancer). Bref, je ne vais pas me lancer dans de fastidieuses polémiques.

Apprendre différentes visions du monde

Tout ce que j’apprends, c’est que ce travail change notre vision de la vie. On s’est balancé-e-s contre le mur de la réalité et on se l’est pris en pleine face. Bien sûr, tout ne doit pas être rose et les choses pourraient être améliorées. Je ne vis pas ici quotidiennement. Je ne sais pas.

Moi, entre deux coups de DD (l’un des produits pour aseptiser), je joue au Scrabble avec Monique et je m’initie aux joies du rami avec ce tricheur de Michel. Ils m’apprennent parce qu’à vrai dire, en arrivant, je ne savais rien de tout cela.

Notre regard et notre approche du monde sont différents. Les oeillères qu’ils portent ne sont pas un déni de la réalité et du monde. D’aucuns luttent pour ne pas voir ce qu’ils voient et qui n’existe pas. C’est ce qu’on leur a dit en tout cas. Ici la parabole de Saint Thomas « Il faut croire pour voir » prend une toute autre dimension, un autre sens, plus profane et psychanalytique. Et comme je n’y connais rien dans ces domaines, je vais me taire.

J’aimerais finir avec cette phrase, simple mais qu’on oublie souvent, ce petit refrain que ma collègue ASH répète souvent : « Il faut de tout pour faire un monde ».

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Voici le dernier commentaire en date :

  • MésangeBleue
    MésangeBleue, Le 10 avril 2016 à 2h53

    Désolée de remonter un vieux sujet (je suis tombée dessus en lisant "comment choisir son psy").
    Le témoignage était intéressant, je n'aurais pas pensé à ce genre de boulot comme job d'été.
    Je tenais à partager mon ressenti sur cette partie de l'article qui m'a ... disont remuée

    J’ai appris que quand Vania arrive le mardi pour faire sa toilette de la semaine, elle restera un temps interminable assise après que tous les autres ont terminé le repas, lavera treize fois son coin de table et montera, descendra sa chaise également treize fois tout en récitant des petites comptines.
    On prend un regard amusé/gêné le premier jour, décontenancé le deuxième. On quitte notre regard de pitié, parce que celui-ci n’aide pas dans ces moments-là. Et bien que l’on ne puisse pas comprendre ce qui se passe dans leurs têtes, on sait que leurs âmes sont tourmentées. Combien sont-ils dans cette personne ? Parfois je me dis que j’ai tant à faire avec moi-même et les soubresauts de mon humeur… Comment le prendrais-je si nous étions plusieurs à me parler ?
    Le comportement de ladite Vania est caractéristique d'une personne souffrant de TOC , ça aurait pu me décrire personnellement à l'époque où j'étais hospitalisée en pédiatrie sans diagnostic précis et avec du tranxèn comme médoc (j'ai appris que ça aggrave les tocs (les miens en tout cas) car ça fait que la sérotonine (neurotransmetteur) circule encore moins bien dans le cerveau). :non::fear:
    Je ne suis pas sûre que l'auteur parlait de cette personne quand elle disait "ils sont plusieurs dans sa tête" mais si c'est le cas ça me blesse. Atteint de TOC on sait pertinemment que nos actes (comptages, lavages, répétitions de mots ou de mouvements,....) sont débiles, ridicules, on entend pas de voix, mais on se sent obligé de le faire, c'est ce qu'on appelle une compulsion. Ça répond à une obsession, une angoisse extrêmement forte. Mais parfois j'avais bien du mal à expliquer à quelle angoisse répondait mon rituel car c'était devenu presque automatique, il FALLAIT le faire sinon CE N'ÉTAIT PAS BIEN.
    Je pense qu'il y a une vraie cause "technique", médicale (un neurotransmetteur qui ne fonctionne pas normalement par exemple) à beaucoup (toutes?) les maladies psychiques même si nous, êtres humains, ne sommes pas que des machines bien sûr:rolleyes:. Je trouve vraiment dangereux qu'en France ne soit enseigné dans les fac de psycho quasi exclusivement que la psychanalyse. On a un retard considérable dans la prise en charge de beaucoup de maladies psy et dans d'autres troubles comme l'autisme. :facepalm:
    C'est très dur de trouver des thérapeutes qui pratiquent la Thérapie Comportementale et Cognitive et les seuls qui existent sont bien souvent pas remboursé. Même les psychiatres je me demande ce qu'ils étudient en fac de médecine (c'est une vraie question, des Madz font psychiatrie comme spécialité? :hesite:) Dans ma région (bon faut quand même faire 60 bornes!) il n'y a qu'un infirmier qui s'est formé à la TCC, de tous les psychologues (notamment CMP) aucun ne pratiquent cela! C'est super le principe des CMP pourtant, si seulement les soignants étaient compétents pour aider les gens (il y en a sûrement mais chez moi et à mon époque c'était 0 non c'était même moins 40 plutôt:non: et encore maintenant mon père, qui est bénévole d'une asso) reçoit énormément d'appel de gens en détresse qui ne trouvent pas de psys pour les aider )

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