2014, l’année des femmes ?

L'année 2014 a-t-elle vu progresser les droits des femmes dans le monde ? Petit bilan en dents de scie, entre discours mobilisateurs et faits divers problématiques...

2014, l’année des femmes ?

À l’heure des compilations et des récap’ de l’année, c’est un bilan plutôt original qui est proposé dans cette vidéo, publiée sur la chaîne YouTube du journal The Guardian. 2014 a-t-elle été l’année des femmes ? 

Ça dépend. Il y a du mieux, c’est sûr. La journaliste Phoebe Greenwood souligne que cent femmes ont fait leur entrée au Congrès, aux États-Unis ; deux femmes sont entrées dans le top 8 des chefs d’États les plus influents… Mais ça ne fait toujours que deux femmes sur 8 hommes, ça ne fait toujours que 22 États dirigés par des femmes dans le monde (contre 174 par des hommes), et il y a toujours 80% d’hommes au Congrès américain.

L’égalité, nous n’y sommes pas encore…

Une année de progrès et de contrastes

2014 aura été une année de progrès, c’est certain, mais ponctuée de retours en arrière. Prenons par exemple le discours d’Emma Watson à la tribune des Nations Unies : un énorme retentissement, une belle prise de conscience de la nécessité d’être féministe en 2014, et un (r)appel aux hommes, que le féminisme doit aussi concerner, si on veut tou•te•s mettre fin aux discriminations sexistes.

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Sauf qu’une fois encore, nous avons eu la démonstration que parler de féminisme déclenche encore des réactions violentes, allant jusqu’aux menaces. C’est ainsi que le discours d’Emma Watson a été accueilli avec la menace de publier des photos d’elle nue, qui n’existaient sans doute pas, mais comme des photos intimes de Jennifer Lawrence venaient d’être divulguées, il y avait de quoi s’inquiéter.

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L’actrice a vécu cette attaque à sa vie privée comme un véritable crime sexuel, au-delà de l’atteinte à l’intimité. Et c’est vrai que les réactions à ce piratage de ses dossiers personnels ont bien évolué en quelques années… Lorsque Laure Manaudou avait été victime d’une publication de photos privées, on avait assisté à beaucoup plus de victim blaming : elle n’avait qu’à pas faire des photos nue, elle l’a cherché… Mais les réactions de ce type ont été étouffées par une vague d’indignation quasi unanime dans le cas de Jennifer Lawrence. C’est le signe que la société progresse dans le bon sens.

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La culture du viol, reconnue, mais aussi remise en question

En 2014, Najat Vallaud-Belkacem a parlé pour la première fois de « culture du viol » à la tribune de l’Assemblée Nationale : une reconnaissance officielle d’une tendance omniprésente qui nie la notion de consentement. Et on peut dire que cette intervention, qui dénonçait la popularité des contenus à caractère sexiste sur Internet, était tristement prémonitoire.

En mars, Rémi Gaillard nous gratifiait d’une vidéo fort peu originale, dans laquelle il mimait des rapports sexuels à distance sur des femmes dans la rue, par des jeux de perspectives. À la limite, je ne suis pas la police de l’humour, je n’ai pas le pouvoir d’infliger des blâmes aux gens qui ne sont ni drôles, ni originaux. Mais c’est l’accumulation de ces vidéos qui prennent les femmes pour des accessoires qui finit par être éreintant. Elles deviennent carrément problématiques lorsque leurs auteurs invoquent « l’humour » ou « la liberté de création » pour minimiser voire justifier le harcèlement de rue. 

Rémi Gaillard s’est moqué de l’indignation « des prudes », en totale méconnaissance du fond du problème. Six mois plus tard, Sam Pepper se trouvait original en pinçant les fesses des filles dans la rue, persuadé d’avoir démontré un biais social en faisant ensuite la même chose sur des hommes (provoquant une vague d’indignation équivalente, au passage).

Qu’est-ce qu’on se marre…

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Si ces comiques en retard sur leur temps se contentaient d’être has been, tout en ayant conscience de la réalité des problèmes de société qu’ils exploitent, je m’en accommoderais. Mais le souci, c’est qu’ils ignorent totalement à quel point le consentement est un sujet sérieux, et encore mal compris. Un exemple de cette ignorance « de bonne foi » nous a été donné par un autre youtubeur, l’américain Steven Crowder, réagissant aux déclarations de Lena Dunham. Elle a récemment raconté avoir été victime de viol lorsqu’elle était à l’université, sans avoir compris sur le coup qu’il s’agissait d’un viol.

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Mais oui Steven, toutes les victimes de viol ne le savent pas instantanément. Il y a le déni, des victimes traumatisées, mais il y a aussi la culpabilité de celles qui se disent qu’elles l’ont cherché… et cette idée saugrenue leur est soufflée par tout un contexte médiatique et culturel, par une société qui tend encore à juger la sexualité des femmes par rapport à la longueur de leur jupe.

En 2014, il faut encore expliquer la notion de consentement, non pas pour accuser tous les hommes d’être des violeurs en puissance, mais pour que chacun et chacune prenne conscience que notre corps nous appartient, et que rien ne nous donne le droit d’exploiter celui de l’autre sans son consentement clair.

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Des mots aux actes

On n’oubliera pas non plus qu’en 2014, la misogynie a tué, sous la main d’Elliot Rodgers. Que la haine des femmes et la négation de leurs droits ont coûté leur liberté à plus de 200 jeunes Nigérianes, dont certaines sont encore menacées pour la simple raison qu’elles veulent aller à l’école, et s’instruire. Et ce, malgré une mobilisation historique.

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Alors si, en 2014, la misogynie est une idéologie qui devrait être protégée par la liberté d’expression selon certains, si c’est une simple opinion qu’on peut revendiquer et dont on peut s’amuser sur des forums et sur les réseaux sociaux, excusez-moi d’être un peu pessimiste dans ce bilan des droits des femmes.

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En France, on a voté et adopté une loi, encore une, pour renforcer la poursuite d’une égalité réelle entre les femmes et les hommes. Ça ne fait que quarante ans qu’on cherche à obtenir, à compétences et travail égaux, l’égalité salariale entre les femmes et les hommes. Mais que voulez-vous : les faits divers politiques de 2014 nous ont appris que le sexisme avait encore de beaux jours devant lui.

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Ô rage, ô des espoirs ? (Elle était facile, j’avoue)

2014 fut une année d’indignation. Ouais. À tel point que Slate US a fait un calendrier des sujets qui ont provoqué l’indignation sur les réseaux sociaux, chaque jour de l’année écoulée. Certains s’en moqueront, en disant qu’on a la colère facile tant qu’il s’agit de l’exprimer en 140 caractères (moins le hashtag). Moi j’y vois plutôt le signe que nous sommes de moins en moins passifs et passives face aux agressions du quotidien. 

En 2014, les Françaises en ont eu marre d’être maltraitées chez leur gynécologue, et l’ont fait savoir sur les réseaux sociaux avec #PayeTonUtérus. Elles ont dénoncé le harcèlement de rue et partagé leur ressenti avec #SafeDansLaRue. Mais l’indignation a aussi porté ses fruits : à petite échelle, la publicité sexiste a vraiment fini son temps, et de Renault à Rue du Commerce, les marques savent désormais à quoi s’en tenir.

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Sam Pepper d’abord, Julien Blanc ensuite ont aussi fait les frais de la mobilisation de masse, qui commence par un hashtag et une pétition, jusqu’à devenir une sanction bien réelle. Le youtubeur américain a été lâché par ses producteurs, tandis que « l’expert en séduction » suisse s’est vu exclure d’Australie, et refuser l’entrée au Royaume Uni.

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Mais ce serait bien qu’en 2015, la défense des droits des femmes trouve des canaux d’expression et d’action plus efficaces que les hashtags. On parle de personnes humaines après tout, et même si des millions de gens ont soutenu les Nigérianes enlevées avec #BringBackOurGirls, même si des milliers de femmes ont témoigné contre le sexisme ordinaire avec #YesAllWomen, on se dit qu’à un moment, ce serait bien que ces dénonciations populaires soient suivies d’actions politiques concrètes.

De notre côté, on s’est mis en tête de dénoncer l’inertie et le sexisme ordinaire de nos propres représentants politiques. On a commencé un peu tard cette année avec notre répertoire illustré du sexisme en politique (en septembre), mais comptez sur nous pour rester vigilant•e•s en 2015. Faudrait pas oublier que les prochaines élections approchent à grands pas, et ce serait dommage que notre mémoire flanche au moment de faire son choix…

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Alors non, la « meilleure année pour les femmes » n’est pas vraiment l’occasion de sabrer le champagne, mais son bilan n’est pas non plus une raison de se noyer dans ses larmes. 2015, on continue le combat pour l’égalité des droits ! (Ça rime, en plus. Si ce n’est pas une bonne raison de s’émouvoir, c’est que ton âme est desséchée par le cynisme.)

Même si ce monde sexiste m’épuise, je n’ai pas l’intention de baisser les bras.

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Et toi, que retiens-tu de l’actualité « droits des femmes » pour 2014 ? 

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